La tout entière auriculaire(publié dans la revue Preta Memori #2 (janvier 2023), désormais épuisée)
tout ce qu’on m’a dit je l’ai oublié je m’endors. et j’entends une chanson. une chanson unique. tous les humains sur le point de mourir entendent cette chanson. je glisse et rejoins le secret des morts. je ne traverse pas je suis traversée. mon nom est Oreille. Oreille de chauve-souris est mon nom complet. la musique me l’apprend. ici on me connaît d’après racontars et gribouillis et ce depuis des générations. je suis la tout entière auriculaire et je découvre le dernier morceau avant la mort. un enregistrement abîmé sur radio-cassette. historique et confidentiel. la musique se rapproche. la mort vient. je vais saisir quelque chose. j’entends au loin une musique country. mourir américaine. non. la mort vient avec une petite musique à cordes cassées. une voix légère s’élève. un sifflotement. des grésillements. c’est le passage vers l’au-delà. c’est la plus belle chanson de départ, la dernière chanson du monde. mes doigts étincellent. je lèche la lumière. j’entends
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Prononce et sois prononcée
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des ombres sous les pieds. et au-dessus de la tête. et dans les coins de la chambre. un figuier nain dans ma main a donné. quelque part une mignonnette clochette suspendue à un piquet m’attend. une rousse intervalle entre deux retenues. j’ai la lèvre suppliante multipliée la dose maximale la dose létale la batucada la veine introuvable. promis si j’attrape la maladie je ne la laisse pas partir
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si j’ai le droit à un seul sourire à une seule fois le soleil et si j’ai le droit de sauter une seule case et d’établir un plan en lignes verticales je ferai tout pour te retrouver je n’aurai pas de chaussures pas de bagages je n’aurai que mon corps pour te porter je pars maintenant pour te chercher mais on est déjà venues ici on a déjà fui tous ces lieux on a déjà perdu nos dents ici. on ne revient pas comme ça sans prévenir. on ne revient pas comme ça
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lente sans discernement sans voilage maligne aux mains douces mi jolie mi laide dans ce couloir hérissé de poignards on me guette une main grise se lève je me fais mille caresses à chaque pas je me blesse mais j’avance encore par souci de connaître maligne aux mains douces croire qu’on peut te gracier et le couloir ne finit et ton angoisse ne finit et tu attends en vain qu’une main se prononce
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Une nuit sur trois l’eau jusqu’aux cuisses
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tu me diras mauvaise mauvaise maligne et mesquine je prendrai ton accent porte-moi sur ton dos allonge-moi sur tes cuisses mauvaise mauvaise maligne et mesquine mouche-moi la narine passe-moi de la crème tapote-moi dans le dos mauvaise mauvaise maligne et mesquine endors-toi dans mes bras fais-moi manger tes fruits petite petite petite et cruelle je te pleure et je t’aime
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avec un sourire calme entre chaque miracle des oh des ah entre chaque mort entre chaque doigt un soulagement et un remerciement. mille reflets d’eau claire
Dix voix parlées au travers(publié dans la revue Preta Memori #4 (septembre 2023) désormais épuisée)
La première . dans le bus une petite fille énumère
Et les arbres
et les feuilles
et les branches
et les roses
et l’oreille
et le sang
et le cœur
le cerveau.
Et j’adore les dents.La deuxième . Longue affection des jours sans fin. Encerclement des points à détruire.
Encerclement global. Tous les bourdons du monde dans un ventre troué caché au fond de la terre. La laque intacte des insectes au millième tour me harcèle. Je répare les crises en chantant. Mais me contamine et deviens folle. La lune mange ses enfants sans commenter. Souple et souterraine. J’aimerais ralentir le cri des orchidées sauvages. Elles ont quelque chose de blessé qui pourrait me faire venir encore. J’aimerais ralentir tous les cris du monde.
La troisième . hélas je n’ai pas trouvé de tombe assez sombre pour dormir
enfin
tu préfères t’arracher les cils en pensant aux dictatures argentines. Cet été passe comme un torticolis. Je tente de capturer les soucis en serrant les dents mais l’été tout passe entre les interstices. L’été largement traduit l’abîme en langue originale. Ton nom donne salive à ma bouche et se prononce avec une grimace de défaite. Tes cheveux sont des bouts de mégots que j’ai assemblés pour que tu ne pleures pas le crâne nu et je suis rosée sur ton crâne et j’aurais aimé mettre ma main dessus. Sentir la nervosité des cellules.La quatrième . Est-ce que tu comprends que le souffle que tu sens n’est pas seulement celui du vent ?
Que quasi quasi tous les légumes que tu manges sont arrivés au point de non retour ? Justement j’ai une pensée à te confier. Quand tu secoues ta tête sous le séchoir je t’aime car tu ressembles à une de ces rockstars les cheveux mouillés tu fais tinter tes boucles d’oreilles et ton aura musicale déplace les couloirs de piscine. Ici on se réveille à l’aube pour écouter le premier oiseau chanter. Les garçons font des cercles et des ciseaux sur le cheval d’arçon et toi tu récites tes tables de multiplication en faisant des tractions lestées par un sac en poils de chien. Je suis abonnée à ta démarche de loup et je voudrais avoir des bras comme les tiens.
La cinquième . Dès que je monte au ciel, je vois la même image.
Des singes mangent des pelotes de laine vêtus de costumes de banquier. Au ciel il y a un bar du nom de TATIE CARRIE EYE SHOW. C’est là que je les ai vus lubrifier leurs rétines et lire le courrier international. Les crashs font les gros titres. Les abeilles sont lourdes de thé vert. Elles servent leur nectar dans des tasses de granit. Et la pluie fine fait devenir féminins tous les garçons qui le désirent. Chaque bébé est un choc pour la nation. Quand vas-tu arrêter de visiter la terre comme un haricot en panne d’imagination ? L’âne brait avec plus d’entrain que toi en ouvrant les yeux ce matin. Ne ferme pas la porte pour t’asseoir si tu t’assois seule sur un tas de fumier. Où sont les aspects de ta personne qui font de toi l’étoile que j’ai connue ? Tiens-moi encore un peu la main que je m’habitue aux esprits que tu m’as présentés. Où partent ceux que tu oublies ? Sont-ils taillés dans le cuir de tes chaussures ou sous ta semelle s’effacent-ils au rythme de tes pas ? Regarde deux fois sous tes chaussures avant de franchir ta porte le soir.
La sixième . Déridée par la pluie, tu vas croiser ta chance aujourd’hui.
Surprise, c’est dans un centre commercial que tu respires enfin la vie. Les vêtements blancs tachés dans le grand bac à linge s’obstinent. Tu pourrais me regarder, tu pourrais me regarder avant de t’en aller en claquant la langue sur ton palais. Ton haut à col rond me donne des envies d’appliquer mes paumes sur tes clavicules plates et pousser. J’espère qu’à la fin de la journée tu boiras en mon nom. Qu’est-ce qui pourrait dissoudre sur ton front ce chapeau de tristesse ? Est-ce que tu auras des bras de la taille de tes jambes ? Et des pieds de la taille de tes mains ? Et quand est-ce que tu pourras saisir ? Attends-tu d’avoir un trou dans les chaussettes pour apprendre à marcher pieds nus ? Et quand ça arrivera, arracheras-tu les cheveux des enfants pour oublier ton mal ?
Cette nuit le serpent cosmique m’a donné des yeux d’or.
La septième . En blague je pourrais être une femme à robe à pois blanc sur fond vert.
Ta tête pourrait se poser sur mon épaule comme un oiseau. Lécher la joie le long de tes avant-bras serait une découverte mondiale. Quand tu descends l’escalier je voudrais rester pour toujours sous l’entonnoir de ta robe. Tu as un visage à déchirer les poumons les poitrines. Tu pourrais agrandir tous les cris du monde.
La huitième . C’était prière.
J’arrive pour parsemer l’autel.
Avec ma voix traînante et sensuelle j’enchâsse toutes les motivations secrètes.La neuvième . Mon Araignée Amie
Alors tu ne seras pas l’essence fondamentale qui coule en toute chose depuis l’enfance ?
Qui coule et qui sourit depuis l’enfance sans paroles et sans gestes ?
Tu ne fonderas pas ma réalité sans parler ?
Tu ne seras pas l’amie musicale et chuchotante qui me rendra la paix et mon nom d’enfant ?
Alors comme ça tu ne seras pas mon amie muette idéale de l’enfance ?
Mon Araignée Amie
Tu viens toujours au milieu de la nuit remonter le plafond d’un pas égal
Mon Amie idéale aux bottes noires velues de savoirs et de charmes
Avec ta toile lumineuse tu passes un coup de fil à l’univers
Toi tu sais marcher jusqu’au ciel sans encombres
Toi tu fais ton travail chaque jour the way it’s done
Mon Amie idéale
J’aimerais que tes joues noires toujours me gardentEt toi
tu as déjà fait trois fois le tour du bâtiment pour tenter de comprendre ce qui ne va pas mais tu n’as pas regardé la lune une seule fois. Qu’est-ce que tu peux espérer comprendre ? Même les cloches sonnent ta moisissure.La dixième . petit chien blanc
Le petit chien de la voisine, je voulais bien l’emmener se promener. Avec mes boucles rebondissantes sur les épaules et le chien au début tout petit tout sale tout silencieux et sans amis. Il s’appelait Tchin Tchin et voulait aboyer mais aveugle et sourd ne disait que wawa. Va savoir. Que j’ai pu l’aimer ce chien. Maintenant il aboie. Uaau uaau uaau ! Je lui donnerais les couleurs de l’arc-en-ciel en sachet individuel et transparent. Maintenant il me fait un clin d’œil. Petit chien blanc, je te reconnais dans le vent.
Pouvez-vous nous raconter la « genèse » très particulière de vos textes ?Pour certaines des « Dix voix parlées au travers », il s’agit de traductions intuitives de morceaux de la poète taïwanaise Hsia Yu. J’ai découvert sur Youtube que certains des poèmes de son recueil Salsa étaient dits par elle en musique. Ainsi par exemple, j’ai écrit la neuvième voix à partir d’une traduction intuitive de ce morceau :
https://youtu.be/V6ThQWe5A0I?list=PL4w5i4UE9H72EmYGIVhiVlrsxJIQBQy1aNe connaissant pas du tout le mandarin, je me suis fondée sur ses intonations, l’ambiance de la chanson et ma connaissance d’autres langues. Mais ces textes n’auraient pas existé sans la proposition d’Etienne Michelet de lui envoyer des fragments sur “tout ce qui nous accompagne silencieusement, sans faire silence”. Il a créé de splendides objets qui forment la collection Preta Memori.
Et la musique, l’harmonie - ou la disharmonie voulue- des textes poétiques m’amène dans un second temps à vous poser cette question en rapport avec la précédente : écrivez-vous aussi dans le silence ?
Oui bien sûr j’écris en fait la plupart du temps dans le silence. Les traductions intuitives constituent une partie de mon expérimentation, où je m’appuie sur d’autres voix. Mais même en écrivant en silence, j’écris en ayant en moi les voix qui proviennent de mes lectures et d’endroits inconnus.
L’un de vos textes a une mise en forme qui peut surprendre, une écriture qui peut tenir aussi du théâtre, ainsi à votre avis, théâtre, musique, poésie : des arts particuliers -qui se suffisent - ou la révélation en quelque sorte, d’une osmose ? Au moins pour vous ?
Peut-être la révélation qu’une chose n’est pas immobile et isolée quand il y a de la poésie en elle. La poésie permet les déplacements, les liens et les associations. Je pense à l’unique pièce de théâtre d’Alejandra Pizarnik, Les Perturbés dans les lilas, un texte d’une drôlerie et d’une beauté incroyable. On dit de ce texte qu’il est une pièce de théâtre mais c’est aussi un poème. Par commodité de rangement on distingue les arts mais pour moi ils se rejoignent et
s’entremêlent tous quand la poésie est présente.Quels auteurs aimez-vous lire et relire ? Poètes ou pas…
Alejandra Pizarnik, Adelheid Duvanel, Hsia Yu, Sylvia Plath, Doina Ioanid, Yi Won, Kim Hyesoon, Anir Xuxie, Laura Vazquez, Milène Tournier… Je réécoute souvent les chansons du duo The Knife composé de Karin Dreijer et Olof Dreijer, celles de Lhasa de Sela en espagnol, et les improvisations de Bobby McFerrin et son groupe de circle song.
Question subsidiaire : si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?
Aujourd’hui je dirais : Mélange, Surprise, Apprendre
En réfléchissant à un ensemble de 3 mots m’est revenu en mémoire Graine Lumière Cuire, un livre de Laura Vazquez. Je n’avais compris la direction de ce texte qu’en entendant Laura en faire la lecture. J’avais senti alors précisément ceci : lorsqu’elle répétait “Graine / Lumière / Cuire”, c’était prière, s’adresser à la graine, dans l’intention de la faire pousser par la parole, mais je sentais aussi à ce moment que cette voix pouvait être Celle de la graine, Celle de la
lumière, Celle de la cuisson. Et elle aurait pu répéter “Graine / Lumière / Cuire” en fermant les yeux, en ne bougeant plus du tout, allongée, seule, dans le noir, face contre terre, la voix aurait eu cette même intention, ce même pouvoir : faire venir la graine, faire venir la lumière, et cuire. Et c’était aussi la voix d’une enfant regardant une graine qu’elle vient de mettre en terre. Elle veut la voir éclore et lui murmure ces mots, l’encourage.
BiographieLola Arrouasse vit, écrit et prend des images à Paris. Elle donne des ateliers d’écriture hebdomadaires en centre d’animation. Ses poèmes sont publiés dans une dizaine de revues (Point de chute, Preta Memori, Sève, Mouche, Olga, Sabir, Version Originale, Rétine). Depuis fin 2023, elle co-dirige la revue de poésie contemporaine Point de chute.
Bibliographie de poèmes publiés en revues :Mes yeux nous sommes l’an 3000, revue Point de chute n°4, mai 2022
La tout entière auriculaire, revue Preta - Memori #2, janvier 2023
Je connais ton nom, revue Sève n°2, juillet 2023
Le carré blanc, revue Lieu commun n°20, août 2023
Dix voix parlées au travers, revue Preta - Memori #4, septembre 2023
La maîtresse du vivant, revue Olga n°2, décembre 2023
Amants de l’apostasie suivi de Un et un seul / combustion spontanée, revue Preta - Memori #5, mars 2024
Présentations, revue Sabir n°6, mai 2024
Je veux qu’on parle par sautillements, revue Mouche n°3, mai 2024
Omne mé you na - na flo va fa yassé, revue Preta - Memori #6, août 2024
“en tous les deux naissait un désir de pleurer”, revue Olga n°3, février 2025
Avec les mots des autres, revue Occasion n°2, juin 2025
Au paradis des tables, je voulais être une vague, revue Version Originale n°3, juin 2025
Au milieu des pommiers, revue Rétine n°2, octobre 2025

