Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Guillaume Métayer

dimanche 12 janvier 2020, par Cécile Guivarch

Deuil

Le bureau, le buvard, la photo
(Permanente, les années 30)
Le sablier, son cendrier.
Bibliothèque Rushmore
Aux vieux Larousse précipices
Crânes d’art nègre où s’accrocher,
Et ces boîtes oblongues, pleines
Des étés des diapositives.
Le lavabo, son miroir,
Ce ventre ouvert où nos rêves
S’évadaient à toutes jambes
Loin des rondes des rideaux
Et des mâchoires du lit.
Le lento du robinet,
Tous les tuyaux essoufflés,
Tous les soupirs de l’immeuble,
Toute l’oreille en mémoire,
Tout ce qui remplit nos sacs
De voyageurs endormis.

Campagne

Partir. Accrocher à la Grande Ourse
la corde à linge de la nuit.

Là-bas, brille le havre
d’un camion qui passe.
Le stade illuminé
attend
un accostage.

Dans la pierraille où je pourrais passer la nuit
je tiens à peine deux minutes
biffe déjà des savates
le seuil du chemin d’une autre vie.
Rentrer. Bercer le frigidaire.
Veiller les fétiches.

Nostalgie

J’ai la nostalgie des aboiements d’un chien
des trois coups de trois heures
de la bruine trop haute pour être vue
sur les marronniers en fleurs
de la corneille entrée dans l’appartement
et qui tourne avec le soleil
comme au lancer de poids
Et pourtant
je ne suis pas du tout nostalgique des aboiements d’un chien
les trois heures meurent sur mon cœur
comme un sentier dans la poussière
mon œil vide capte à peine
le baiser de la bruine au balcon
discerne le squelette fleuri du marronnier
la corneille n’est jamais entrée dans l’appartement
seule la télévision montre des lancers de poids
et recroquevillé comme un scribe blessé
je feins d’adorer le soleil.

Réveil
À Aleš Šteger

Dans chaque ville où tu élis domicile
Il y a un réveil qui sonne
À n’importe quelle heure du jour.

À trois heures du matin, tu pestes.
Sept heures plus tard tu souris
De la paresse du voisin.
Mais à seize heures, il te rappelle
Que tu as perdu ton chemin.

Comment est-il arrivé ici ?
Il avance. De poche en poche.
Le voilà sur ton cœur à présent.
Éteins-le vite d’une petite claque.


Entretien avec Clara Regy

CR : La multiplicité de vos activités va me conduire immanquablement vers une grande curiosité.

GM : Ce n’est pas un vilain défaut…

CR : Tout d’abord quelle place occupe la poésie, -l’écriture j’entends- dans votre vie ?

GM : la poésie m’est essentielle sous toutes ses formes, dans leur continuité, constante et incessante : l’écriture, la traduction, le commentaire poétiques, et, bien sûr, la lecture de poèmes, le partage avec le public par des lectures ou des rencontres, ou encore avec les étudiants de mon atelier d’écriture. C’est ainsi qu’elle tisse à peu près toute ma vie.

CR : Quid du « sonnet » ?

J’écris des sonnets depuis l’adolescence, dans la deuxième moitié des années 1980. Si mon premier recueil, Fugues (Aumage, 2002) était majoritairement en vers libres, c’était un grand plaisir de renouer, dans Libre jeu (Caractères, 2017), avec ce genre quasi intemporel, pour tenter de dire justement ce qu’il y a de plus actuel, parler du monde qui m’entoure, de mes émotions de père, de mes sentiments de lecteur ou de spectateur au théâtre ou au cinéma (c’est la série des « sonnets critiques » ou « sonnets de crise », comme je les avais baptisés lors de leur première parution dans la revue Po&Sie), de mes réactions parfois exaspérées par l’écume de la vie urbaine – il ne faut pas oublier que le sonnet a été un grand support de satires... Le sonnet, en tout cas, a constitué pour moi ces dernières années, une forme instantanée qui m’a semblé le format parfait pour capter l’énergie d’une impulsion poétique – juste avant qu’elle ne s’envole. Ce polaroïd poétique était adapté aussi à une vie où le voyage occupe une place non négligeable, en phase avec son support accueillant et homologue technologique, le « téléphone intelligent »… Cela dit, si j’ai continué à écrire quelques sonnets depuis ce recueil et en écrirai sans doute encore (on ne se défait pas si vite de ses vieilles habitudes), je suis en train d’explorer une nouvelle forme, non fixe et qui m’excite beaucoup, pour ce qui sera, je l’espère, mon prochain recueil.

CR : Le petit Guillaume Métayer écrivait-il déjà ?

GM : Le petit Guillaume Métayer est toujours là… Il n’a pas écrit avant l’adolescence mais alors ce fut, je l’avoue, une révélation.

CR : Vous animez un atelier d’écriture poétique auprès de vos étudiants, pourriez-vous nous dire dans quels « bouillonnements » vous les plongez, la poésie contemporaine est-elle convoquée ? (lecture, écriture ?)

GM : Bien sûr ! C’est vrai que j’ai tendance à commencer par ce que je connais et pratique, toujours le sonnet donc, mais c’est aussi un genre contemporain, que l’on songe simplement à Cliff, Decourt, Fourcaut, Vinclair et bien d’autres, chacun dans des genres différents, sans même parler des autres langues. C’est aussi, je crois, pour mes étudiants une façon de vivre de l’intérieur les contraintes qui ont accompagné les poètes tout au long des siècles. Ils tombent parfois des nues en apprenant l’existence et l’exigence de toutes ces règles. Mais je ne veux pas les y arrêter trop longuement : dans un deuxième temps, nous nous plongeons dans le haïku, que je conçois comme une école d’observation et de dénuement. Enfin, j’invite des poètes contemporains à intervenir à l’atelier et propose aux étudiants de s’inspirer librement de leurs œuvres, ce qui donne des essais et des échanges passionnants. Pas plus tard qu’hier, Linda Maria Barros était notre invitée, les questions – et les réponses – ont fusé, c’était un moment stimulant.

CR : Vous êtes traduit notamment en allemand, et traducteur vous-même, on note un réel goût pour l’Europe dite « centrale » pourquoi ce lien avec ce « morceau » du monde ?

GM : Oui, suite à une lecture que j’avais faite à un festival en Slovénie, le poète et écrivain Andreas Unterweger, qui est l’un des responsables de la belle revue manuskripte de Graz, m’a proposé de faire un recueil de mes poèmes en allemand, qui a été publié en 2016 sous le titre Simulakren. C’était une très belle expérience de répondre à ses questions, de le voir chercher consciencieusement la meilleure solution, et de fil en aiguille nous sommes devenus amis. J’ai même été en résidence d’écriture à Graz, séjour qui devrait déboucher sur un livre consacré à cette ville. Mes amis les poètes de Hongrie ont constitué un recueil plus vaste encore de mes textes, incluant des proses poétiques parfois inédites en français, qu’ils ont joliment intitulé Bouteille de patience, publié à Budapest en 2018. Ils se sont toujours montrés très sensibles à mes poèmes, en écho à ma rencontre admirative, il y a une vingtaine d’année, avec cette région de l’Europe poétique. Leur rapport à l’Histoire, au quotidien, au lyrisme et à l’ironie me touche particulièrement et ont constitué pour moi une respiration pendant de nombreuses années. J’aime cette position de repli de la « littérature mineure », c’est une attitude qui m’émeut et me plaît, face aux grandes puissances linguistiques parfois un peu sûres de leur fait.

CR : Dans un article de la revue Catastrophes dont vous pourrez nous parler d’ailleurs (non ?), vous re-questionnez des textes traduits il y a déjà bien longtemps : la poésie et la littérature : ressources inépuisables ? Multiplication de l’œuvre originelle ? Pouvez-vous préciser cela ? Et question peut-être un peu « limite » qu’apportent alors, les traductions nouvelles aux anciennes ?

GM : Oui, il s’agit d’un feuilleton sur la traduction que je tiens avec un plaisir assez ludique, dans la revue Catastrophes, depuis un an maintenant. J’y parle en effet des effets kaléidoscopiques des traductions et retraductions mais j’y expose aussi ma pratique de traducteur de poésie à la fois de textes inédits en français et de reprises renouvelées de textes parfois déjà traduits puisque je pratique les deux. Je n’aime pas trop cloisonner à l’excès les époques. Si je comprends l’idée d’une exclusive des goûts, j’aime apprécier la poésie dans ses différences et dans sa longue durée. Il ne s’agit pas d’éclectisme mais d’un désir d’ouverture et le plaisir des continuités secrètes, des oppositions éclairantes aussi. Alors bien sûr, si l’on met de côté le cas des Poèmes complets de Nietzsche, qui avait aussi un aspect philologique, j’ai parfois retraduit des textes, par exemple le recueil Ni père ni mère d’Attila József (Sillage, 2010) car jusqu’à présent il avait été rendu par des traducteurs différents, qui souvent ne connaissaient pas le hongrois, et j’avais envie d’essayer d’y mettre la patte d’un seul et unique traducteur, de trouver le rythme qui me semble juste, de jouer sur les assonances à la place des rimes pour rendre sa tonalité, sa sensibilité singulières. Parfois j’ai aussi voulu donner des traductions de classiques plus anciens de la littérature hongroise, comme le Háry János de Garay, datant de 1843 (Le Félin, 2018), un poème qui a quand même inspiré une comédie lyrique de Kodály, culte en Hongrie, mais que l’on n’avait jamais porté en français… Mais les poètes contemporains encore pas assez connus en France comme István Kemény (Deux fois deux, Caractères, 2008), Krisztina Tóth dont j’ai traduit des poèmes et un roman (Code-Barres, Gallimard, 2014), István Vörös, Árpád Kun, András Imreh sont mes premières amours hongroises.
Alors à votre question sur les ressources inépuisables de la poésie et de la littérature, je crois que je serais tenté de répondre tout simplement par oui.


Guillaume Métayer

Né en 1972 à Paris.
Chercheur au CNRS, il est poète, traducteur et auteur d’essais d’histoire littéraire et philosophique.
Ses poèmes, publiés en recueils et en revues, ont été traduits en plusieurs langues, notamment en allemand (Simulakren, trad. Andreas Unterweger, Graz, 2016) et en hongrois (Türelemüveg, Budapest, 2017).

Principaux ouvrages :

  • Fugues (Aumage, 2002)
  • Libre Jeu (préf. de Michel Deguy, Caractères, 2017)
  • Nietzsche et Voltaire (Flammarion, 2011)
  • Anatole France et le nationalisme littéraire (Le Félin, 2011).

Principales traductions :

  • István Kemény, Deux fois deux (Caractères, 2008)
  • Attila József, Ni père ni mère (Sillage, 2010)
  • Sándor Petőfi, Nuages (Sillage, 2013)
  • Krisztina Tóth, Code-barres (Gallimard, 2014)
  • Aleš Šteger, Le Livre des choses (Circé, 2017)
  • Friedrich Nietzsche, Poèmes complets (Les Belles Lettres, 2019)

Membre du comité de rédaction des revues Po&Sie et Place de la Sorbonne, il anime un atelier d’écriture poétique à Sorbonne Université.

Photo : Dan Lahiani


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