Fragment d’un renoncement sans date
1.II.26, 00h58Si je devais choisir,
je tuerais l’espoir.Je m’étendrais au sol,
sans prière,
sans délai,
sans recours.Je ne réclamerais rien.
Pas même
l’illusion
d’un matin habitable.Ni joie.
Ni bonheur.
Ni feu.Je le ferais
— sans héroïsme —si l’on me promettait
que chaque chose arrachée
à mes veines
t’irait
comme une seconde peau.
Calendrier des ruines tièdes
5.II.26, 23h33Je vieillis chaque jour
loin de toi —
hémorragie.Je lime les secondes
contre mes dents,
Et elles éclatent en poussière chaude.Les étés ?
des meules mortes,
du foin pour incendies ratés.Je voudrais l’hiver,
pour figer ton absence
dans un bloc de silence
Qui ne me quitte plus.
Érosion des voix intérieures
9.II.26, 12h19J’entends les rochers
Être lavés par le temps
Et la mer.
Ils hurlent,
Personne n’entend.
Musique répétée
D’un chant du cygne
Rongé par les vers et
Qui tarde à mourir.
Oui, avec toi, je disparais,
Mais toi,
Tu ne mourras jamais.
Tu es comme
Le souvenir de cet amour
Que je porte et garde
Secret.
Manuel du banal irréversible
29.VII.25, 1h22À peine né et j’étais déjà mourant :
Rien pour m’apaiser,
Je gambergeais déjà
Qu’on ne se connaissait pas.Maintenant, c’est encore pire :
Il faut écrire le banal
Car tu t’y caches partout,
Comme une fleur d’hiver.Preuve : je lappe une glace au bord de mer,
Et la rambarde est froide, pleine de restes d’embruns ;
C’est un peu comme ta main
Quelques instants avant le dernier soir.
Anatomie d’un verrou invisible
7.II.26, 23h11Je suis le rapace de mon propre œur :
Chaque jour,
J’attends ta venue.Je guette quand tu viendras
fouler mes artères
et mes peurs mal cousues.Je te dois
une clé
sans cadenas,
déjà tournée en moi.
Entretien avec Clara Regy1)
J’ai une obsession du fragment. Ce n’est pas un choix formel, c’est un constat.
J’écris trois heures par jour, mais ça ne veut pas dire que j’écris pendant trois heures.
Ça veut dire que je m’assieds dans mon café et j’attends. Le fragment, c’est la forme
que prend la conscience quand elle essaie d’écrire et qu’elle n’y arrive pas vraiment.
Un aveu d’impuissance érigé en méthode.
Il y a quelque chose de paradoxal là-dedans : le fragment est le fondement de
l’écriture et en même temps ce qui doit disparaître dans le résultat final. Le lecteur
tient l’assemblage entre les mains, pas l’attente. Mais l’attente, c’est là que tout se
passe.
Je veux aussi contester une idée : que le fragment serait une façon de refuser la forme.
Pour moi, c’est l’honnêteté. La pensée ne se donne pas en continu. La prose qui coule
sans accroc me rend méfiant.2)
Oui, c’est en partie un art de vivre. Mais ce qui me fascine dans l’absurde, c’est moins
la liberté qu’il procure que son efficacité.
C’est une anesthésie locale. On suspend un point précis pour opérer ailleurs. Le
lecteur ne résiste pas parce qu’il ne sait pas encore ce qui se passe. Il comprend après
coup.
La provocation n’a d’intérêt que si elle fonctionne comme ça – comme dissimulation.
Le scandale se voit venir.3)
Ma mère est d’origine polonaise, elle a grandi dans un milieu artistique, et c’est par
elle que j’ai découvert les auteurs polonais. C’est par eux que j’ai rencontré le
grotesque et l’absurde.
Je me considère comme un endetté. Si je parle de ces auteurs dans des colloques ou
des essais, ce n’est pas parce que je me considère comme un critique. C’est parce que
j’ai besoin de faire circuler ce qu’ils m’ont donné.
Gombrowicz d’abord. Son Journal est mon livre de chevet. Ce qui me tient dans ce
livre, c’est qu’il n’a pas vraiment la forme d’un journal. C’est un homme qui se met
en scène en train de penser, qui démultiplie sa propre pensée pour couvrir tous les
discours possibles en même temps. Pas de l’introspection – de la stratégie.
Witkiewicz ensuite, pour cette capacité à ne jamais s’arrêter là où la forme commande
de s’arrêter.
Et Schulz m’a appris que la prose peut être faite de la même matière que l’intangible.
Pas comme métaphore, mais dans la phrase elle-même. Chez Schulz le réel bascule
dans le fantastique sans qu’on sache où est la couture. On réalise après coup qu’on est
passé.4)
Le français reste la langue dans laquelle j’écris le plus naturellement. Mais j’écris
aussi en polonais, au moins un peu chaque jour.
Sur le bilinguisme : je ne traduis pas. Quand j’écris en polonais, je n’essaie pas de
transposer un texte français. Chaque langue produit son propre texte.
Mon polonais est moins assuré que mon français, et ça se voit dans l’écriture. La
prose y est plus courte, plus brute. Je dois renoncer à certains artifices. Beckett est
passé au français pour une raison proche : une langue où on n’est pas souverain oblige
à aller à l’essentiel. Ce qu’on ne contrôle pas entièrement, on ne peut pas le remplir de
bruit.
Je fais des fautes en polonais et je ne peux pas me passer de relecteurs. J’ai des amis
polonais natifs avec qui je travaille les textes, souvent chez ma mère, autour de
quelques bouteilles. Ils me corrigent sans me trahir. Leur travail porte sur les nuances,
les tournures – tout ce qui fait qu’un texte sonne vraiment polonais.
5)
Violence. Nécessité. Inutilité.
BiographieCharles Garatynski, né en 1998 à Bordeaux, est écrivain. D’origine polonaise par sa mère, il écrit entre deux langues.
En décembre 2025, à Varsovie, l’Académie polonaise des Sciences sociales et humaines lui a décerné le prix d’Artiste polonais de l’année en prose.
Ses textes de fiction ont paru notamment dans Marginales, Traversées et La Revue des ressources en France, ainsi que dans Suburbia, Ypsilon et e-eleWator en Pologne. Il a également publié des essais et articles dans La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire, En attendant Nadeau et Actualitté, consacrés à Witold Gombrowicz, Bruno Schulz et Stanisław Witkiewicz, dont il a présenté l’œuvre lors de plusieurs colloques internationaux (Istanbul, Leuven, Sorbonne-Nouvelle).
Sa pièce Héraut de la démocratie a été mise en scène à Nantes en janvier 2026.

