arrivés sur la plage
nous arpentions l’estran
fourmis besogneuses à la recherche de
grains de café
ces invisibles coquillages dont tu disais qu’ils portent
bonheurtu te joignais quelques fois à nous
ramassais du bois flotté
du verre polile plus souvent
tu t’asseyais sur un rocher
tu nous caressais du regardnous
nous savions qu’il fallait rester dans ton orbe
ton champ de vision
délimitait nos possibles
autrefois
tu ramassais les os de seiche
échoués sur l’estranaujourd’hui tu m’as dit :
je suis sourde
comme une taupesourde comme une taupe et tapie derrière
derrière quoi au juste ?
ton corps trembleni tanière ni repaire
il trembletu es une feuille qui craque
sous les pas de
cent six années
brusquement
tout a empiré
on le lit sur ton visagetu aimerais toucher nos mains mais c’est nous
qui venons aux tiennes
qui comblons le videnous qui annulons les distances que tes gestes
ne savent plus inventer
hier tu t’es mise à parler seule
de la merelle
échappait à l’oubli
malmenant tes mots
démantelant tes réseauxil fallait que ton présent
volât en éclat
pour qu’elle remonte à la surfaceet échoue
sur tes lèvres
l’écume cependant
pas un motelle s’écoule sur ton menton
prend sa source
aux commissures de tes lèvresnos mots
quant à eux
passent par-dessus toi
sont des hommes à la mernos paroles à ton encontre
quelques radeaux errants
trois semaines après ton dernier anniversaire
un appel :Manée
est morteune manée
c’est l’univers dans la main
une façon d’agrandir le mondequelque chose de modique
scintillant sur nos paumesla mesure primaire du don
manée
écrit en grandes lettres sur ta porte
c’était le nom de ta maisonje ne t’en ai jamais connu d’autre
cette métonymie
te résume
cent six ans plus tard
on sait que c’est interdit mais
dans la Manche
Grand-père est allé disperser tes cendresdans une flaque près de ton rocher
– celui sur lequel tu passais des heures
à veiller sur nous –
j’ai déposé tes grains de caféune poignée à peine,
une manée
Entretien avec Clara RegyQuels liens pouvez-vous établir entre votre profession, vos recherches sur la littérature et vos propres écrits ?
Me lever le matin pour aller voir des jeunes et leur apprendre une nouvelle langue ne me lasse pas. Ça me sort un peu des bouquins, parce que mes recherches pour la thèse demandent beaucoup de travail, même si je commence à en voir le bout. Le premier lien est peut-être que la figure de l’élève est centrale dans la Conférence à Berlin qui a paru cette année aux éditions Portaparole.
Mes recherches sur Artaud, puisque c’est sur lui que porte ma thèse, ont une sorte d’effet repoussoir en ce qui concerne ma pratique de l’écriture. Plus je le lis, moins je m’en sens proche, même si j’admire son Héliogabale ou son Van Gogh par exemple. J’ai surtout appris à aimer ses interlocuteurs, notamment Jacques Rivière ou Jean Paulhan. L’idée centrale des Fleurs de Tarbes de Paulhan apparaît de manière un peu voilée à la fin de l’un de mes textes, Dévivre, qui peut-être paraîtra un jour. Sinon, il y aussi cette phrase de Rivière qui clôt son article sur « La crise du concept de littérature », où il dit : « Il y a beaucoup de grandeur dans un peu de vérité ». Cela, il le dit à une époque où les poètes maudits sont (déjà) en vogue, à l’époque aussi de Dada et des grandiloquences surréalistes. Il en appelle à une littérature qui sache rester humble et je trouve ça très beau.Quels sont les auteurs dont vous ne pourriez-vous « passer » ? (poètes ou non)
Il y a pas mal de livres que je ne cesse de recommander dès que je suis amené à faire une liste de bouquins de poésie pour un(e) ami(e). Les premiers noms qui me viennent sont Alexandre Romanès, Ito Naga, Estelle Fenzy, Mélanie Leblanc, Samantha Barendson ou encore Christophe Jubien pour qui je me passionne ces temps-ci. Et beaucoup de livres de personnes qui à l’heure actuelle ont peu ou assez peu publié : Un amour en hiver de Cécile Glasman, Les bonbons pleurent de Sandro Lillo, Écrits la nuit de Marie-Anne Bruch, perdre claire de Camille Ruiz, plus récemment le Polder d’Élise Feltgen...
Avez-vous des moments ou des évènements qui vous semblent (plus) propices à l’écriture ?
Souvent, lire me donne envie d’écrire. Ce sont une anthologie de haïkus et Un trou énorme dans le ciel de Jean-Pierre Luminet qui m’ont donné envie d’écrire la Conférence à Berlin, voire même Jean-Luc Aribaud à qui je fais un petit clin d’œil. Mais il y a aussi des événements, bien sûr. L’un et l’autre y contribuent.
Puisque vous m’autorisez à vous poser cette question : pourquoi un pseudo, voire plusieurs ?
Le pseudo Simon Degrave, c’est une légère déformation de mon vrai nom. C’est simplement pour ne pas que ça interfère avec mon métier d’enseignant, pour ne pas que mes élèves puissent me retrouver en ligne.
J’avais choisi provisoirement un autre pseudonyme au départ, avec « Lumière » dedans, parce que ça résumait bien pour moi la fonction de la poésie. Mais je n’ai presque rien publié sous ce nom, seulement quelques poèmes dans une revue en ligne. Mon éditrice, Emilia Aru, préférait les vrais noms et Degrave était le bon compromis : ni mon vrai nom, ni trop éloigné de celui-ci.
Récemment, quelques poèmes issus d’un texte intitulé Cent ans et quelques ont paru sous mon vrai nom dans Arpa, mais c’est dû à un petit problème de communication. Je compte bien m’en tenir à Degrave.Et pour terminer la question subsidiaire : si vous deviez définir la poésie en trois mots quels seraient-ils ?
Et bien du coup « lumière ». Peut-être aussi le mot « respirer ». Et ce que disait Rivière.
Bio-bibliographieSimon Degrave enseigne le français et la philosophie dans un lycée en Allemagne la moitié du temps et, l’autre moitié du temps, il finit de rédiger une thèse de littérature. Ses poèmes ont été publiés dans quelques revues (Nouveaux Délits, À L’index, La Forge, Arpa, Décharge...) et un premier livre de poésie a paru récemment aux éditions Portaparole, qui s’intitule Une conférence à Berlin.
Mise en page réalisée par Sabine Dewulf

