Léa Cassagnau est doctorante en littérature comparée et elle a enseigné la langue et
la littérature allemandes à l’université. Dans sa thèse, elle s’intéresse à l’écriture
de l’insomnie chez plusieurs écrivaines du XXe siècle, notamment Violette Leduc
et Ingeborg Bachmann. Elle a déjà publié des textes dans le numéro de juin 2022
de Terre à Ciel.Photo : Léa Cassagnau
Des possibilitésDes possibilités meurent
Pas des personnesCe n’est pas toute la mort,
C’est pas la mort tout comme,
La mort des personnes.
On ne meurt pas
Du « tout ».Cela dit une personne
Sans possibilités du tout
Meurt
Sans personne.
*
On ne meurt pas du tout :
On soustrait simplement
Une à une les possibilités
Une à une les personnes
C’est,
Dans la partie du tout,
Rien d’autre que ça
***
Même, elle nous est apparue
Partielle, incomplète, divisée
Parmi nous
Qui cherchions à partager le gâteau
(Pas tout le gâteau !)Nous gardions les restes
Pour les vieux croûtons
Les cailloux pour la soupe
L’avenir
Pour les feuilles de thé
(Nous gâchions la boisson)Quand nous comptons
Les nôtres
Nous cherchons toujours
À faire des retenuesQui restera encore un peu
Qui disparaîtra moinsQui tout compte fait
Manque
Qui comptera
Les absentsPuis,
à nouveau,
Des possibilités meurent,Pas des personnes.
Par exemple
Sur la feuille de calcul
On ne pourra plus diviser ton nom
Par zéro
Ma carpeUn poisson mourant
ressemble à l’oiseau
accidenté en cela que la mort
flotte
pour tous deux au fond et à la surface des choses
des êtres petits et touchants qui avant cela
chantaientEt même la carpe chantait de son vivant
plus fort que
tous les animaux morts
ensembleDans l’Oder
les bronches d’arbres
brûlent ne brassent plus les cheveux longs des conifères
le vent
n’embrasse plus
la bouche
ne caresse plus
les blés ma caille
et ni ne cueille
le jour,
les blés d’Ukraine
Etc.
Dans l’OderOu
On trouve une solution Ou
On reste ici muette et/ouMa carpe
s’arme
cela se voit à son regardCela se voit de profil seulement ceci dit je n’ai jamais vu ma carpe
de face je ne la connais pas elle ne se connaît paselle se cogne partout
elle ne peut pas chanter ce qui lui arrive et je ne peux pas
chanter à sa place, je ne chante plus depuis longtempsnous avons cela en commun
d’avoir un jour chanté très fort
et puis d’avoir mué(elle meurt muette comme l’oiseau parce que morte
parce que petite comme l’oiseau parce que comme lui parlante de son vivant)
Seul le bois une fois mort
Une fois qu’il flotte
De tronc d’arbre passe à flûteLe vent chante dans le bois plus fort que
Tous les animaux morts
Ensemble
Espérons-le et/ou
Taisons-nousAoût 2022
Contre-noyadeTout ce qui vient passe un jour et tout ce qui passe
Passe aussi
Et tout ce qu’on espérait voir passer nous manquera
Un jour aussiEt moi donc je traverse les journées comme quelqu’un sorti de l’immédiat
Sans projection dans la violence d’une image glissant
Le long des couloirs aux visages plats
Incontenue c’était comme méditer
Et voir la face du maître dissoudre un contingent
Noyer l’ennemi
Couler le moment
Se servir du café
Je noircis un peu l’eauMe battre aucune voix ne m’invitait à le faire ;
Une fausse gravité nous grisait plus elle nous embarquait.
La méditation guidée me donna ma vérité imbécile :Vous vous éloignez de plus en plus
Comme on s’éloigne d’un rivageJe fus stupéfaite : Comment ça
Et noyée
Comment elle savait ma vérité elle me parlait au point du dégoût
Non pas à l’instant mais de tout temps
Et cela aussi était en passe de s’éloigner
Stupéfaite je décidai de me saisir de cela au moins
Cette vérité compassée
L’amas sur la poitrine
Encore très lourd
Je me relevai sur les coudes gonflai la ceinture abdominale
Et contemplai quelque chose en relief après la bouéeCela paraissait une montagne
Cette lutte qu’on a toujours pour se ramener
Contre une vérité imbécile
Quand elle prend des airs de poèmeMai/ juin 2025
Trop de jour
Une dame en chemise de nuit
S’indigne que ce soit le jour
Qui s’infiltre par sa
Fenêtre, sous sa robe
De chambre,
Comme s’il la poussait àVivre ?
Mais vivre,
ce n’est pas juste l’existence nue
Tellement de brouillard descend dans les forges où elle naît
Jamais la même – un merle noir au jardin – paranoïaque et besogneux se cache dans les hautes herbes – Quand même on la voit ! – cette tache d’un noir présent – excentrique et coquette, tranche mieux que n’importe quel peintre sur le désordre de lianes – ce vert pour gens printaniers,
Quel choix de couleur pense-t-elle, pour un animal si craintif.Elle ira dans le jour : jamais à découvert
Arborant sur les boulevards et au bal
Le long des allées la soutane –
Quand on a un secret au loin
On n’aime pas que ça ne se voie pas tant que ça.Elle s’imagine qu’elle va au bal
Elle s’imagine qu’elle vit
Un jour, pas de trop.
Elle laisse monter la tristesse, rabat les volets à moitié
Elle laisse dépasser le jour, un peu mais pas de trop
C’est cela, l’effeuillage.
Elle met son secret dans une lettre, un post-it qui colle pas et qu’elle emporte,
Un mouchoir de poche dans sa chemise. Elle utilise ses enveloppes à la manière des marsupiaux :
Corporellement.
Parfois elle écrit dans la paume de ses mains (comme si quelque chose allait en naître) :« Qui nous écrit si peu
Pour qu’on soit si férues de lettres
Nous autres qui ramassons
brindille après brindille
Pour le nid du voisin ?Et dormons sur la pierre. »
Elle goûte la tristesse et ne s’y arrête pas
Fluctuations fluctuent nec mergiturent
Ou quelque chose comme ça – « un jour sera »
n’est pas le mot,
pas celui qu’il lui fautIl est faut de penser elle le sait
Qu’un jour la vie par la fenêtre
Ni n’empêchera ; ni ne contraindra
Mais elle l’a écrit avec un t et
s’y oblige encoreCela étant,
Ce sera toujours le même impossible – Un oiseau se prend la vitre
La transparence pour l’oiseau écrasé sur la fenêtre est
La vitre
qui l’a tuéElle a l’esprit pratique. Il lui tient lieu de survie
Elle est si fière, si heureuse et fière que l’inconscient soit structuré –
Comme un langage –
C’est toujours ça
Qu’elle n’a pas à crierDe fond en comble voilà quelque chose à quoi se fier
Même dans la fatigue
Pouvoir ainsiAilleurs s’affairer,
Parler doucement œuvrer dans l’ombre
Au sol
Monsieur le merle, sautiller
Entretien avec Clara RegyComme nous nous retrouvons après quelques années dans ce questionnaire des Anges, je voudrais savoir ce qui a changé dans votre vie d’auteur(e) et ce qui vous a conduit à écrire ces derniers textes tout à la fois pleins d’une observation précise et débordant tout de même, -dans une moindre mesure, peut-être- d’intenses sensations éprouvées par « vos objets d’écriture ».
Oui : peu de choses, c’est pourquoi je continue avec une certaine régularité à écrire des poèmes, dans mon temps libre. Pas eu de grand blocage ni de grande percée, mais j’ai toujours ce désir assez constant, insistant, de commencer un poème, y compris parfois de le finir. C’est quelque chose qu’on peut regarder et estimer fini, comme un objet ou un être dont on a pris soin malgré tout ce qui s’y opposait, cette résistance qui vient et de l’objet, et de nous.
J’ai écrit et réécrit ces textes au cours des trois dernières années. Ce qui m’a conduit à les écrire est différent pour chacun d’entre eux. Souvent il y a une espèce d’intérêt intense pour une image ou un mot et ce que j’y associe : par exemple la carpe, la voix et la mort. Ou le merle, son élégance et sa besogne. Ce sont des animaux, c’est nouveau peut-être ? Je trouve cela moins introspectif que ce que j’avais envoyé précédemment et un peu plus sobre. J’essaye d’écrire à partir de ce que j’observe autour de moi et non pas de ce qui m’agite dans l’instant.Votre réponse semble ne pas être tout à fait en accord avec ma remarque, je trouve cela intéressant en fait. Qu’en pensez-vous ? Pourquoi ne pas rebondir dessus ?
Mon insistance sur la sobriété, alors que vous parlez « d’intenses sensations » ? Si je me relis je suis d’accord avec vous, je trouve que j’ai raté mon coup sur la sobriété, sauf peut-être dans « Des possibilités », que je trouve plus mathématique. En général je ne me sens pas très qualifiée pour tenir un discours sur ce que j’écris. Mais ce que je trouve amusant, c’est la chose suivante : le poème parle, moi aussi, et on dit des choses différentes.
Pour préciser quand même ce que j’entends par le refus d’écrire à partir de ce que j’appelle l’« agitation », que vous appelez « débordement » : pour moi, écrire permet déjà de canaliser quelque chose, le poème m’apparaît comme une solution pratique à un problème qui s’est posé à moi, mais cela ne l’empêche pas d’être agité lui-même. Autrement dit, j’échoue dans cette sobriété parce qu’elle est justement aux prises avec un débordement. Quand j’écris que « C’est toujours ça / qu’elle n’a pas à crier », je veux dire aussi que le poème, comme l’inconscient, se charge de ce qui ne s’entend pas dans le discours que l’on tient sur lui. Il peut être « intense », tandis que moi j’aspire à la plus grande sobriété. C’est ce décalage que je trouve intéressant, pas qu’en poésie. Et même drôle à vrai dire. Il y a une phrase que j’aime beaucoup, je crois qu’on la prête à Benjamin Constant : « Je suis furieux, j’enrage, mais ça m’est bien égal ». Je ne sais pas vraiment d’où vient cette phrase, que l’on trouve aussi avec de légères variantes, moi je l’ai retrouvée sous la plume d’Isabelle de Charrière dans Caliste. J’adore les phénomènes de dénégation (littérairement parlant), je trouve que c’est une des choses les plus subtiles, puisque cela revient à reconnaître, à un certain niveau, ce qui dérange, tout en s’acharnant dans un « non » pour maintenir une composition, si on peut dire ça comme ça. C’est la lutte contre la décomposition (dans le sens où un visage troublé, par exemple, se décompose). J’y vois une lucidité paradoxale, un peu tragique, à la fois intelligente et proche du ridicule.Avez-vous découvert d’autres « auteurs insupportables ». Êtes-vous parvenue à une connaissance « parfaite » (je plaisante) de Violette Leduc ?
Quand je parlais la dernière fois d’« auteurs insupportables », je pense que je voulais dire des narrateurs que l’auteur travaille à rendre insupportables. Oui, j’ai découvert par exemple le narrateur du Mal de Montano d’Enrique Vila-Matas (2003). Il ne peut pas voir le monde en dehors du prisme littéraire, même s’il fait tout pour s’arracher à cette maladie littéraire. Il se complet (je voulais dire « complaît » mais pourquoi pas), donc il se complète dans ce mal, il comble son vide fondamental dans ce mal, qui révèle en même temps une très grande érudition, sur plusieurs centaines de pages, aux quatre coins du monde qu’il parcourt pour y échapper, se dédoublant dans des personnages réels ou fictifs. C’est un personnage mélancolique envers qui je n’ai pas vraiment eu de compassion, parce qu’il semblait si parfaitement maîtriser son mal et en tirer tellement d’aplomb. Il me rappelle ces figures, souvent masculines, de dandys, d’esthètes, d’érudits, auxquels j’avais consacré mes recherches en master. Elles m’intéressent beaucoup, peut-être qu’à travers elles je questionne mon propre rapport au savoir. Je crois que c’est un modèle qui a fait son temps, qui perd de sa force d’attraction, parce qu’on a de plus en plus largement conscience que le savoir (comme la richesse) est inégalement réparti, et que ces écarts si extrêmes sont aussi des écarts de rythmes, de temps dont on dispose. J’extrapole à partir de son narrateur – j’ai beaucoup aimé par ailleurs le livre de Vila-Matas –, c’est ce que m’inspirent personnellement ces figures, ces narrateurs en 2025 : comment ne pas laisser la réflexion complexe se vaporiser dans des raffinements erratiques, solitaires, comment ne pas faire du savoir une question d’esthétique, ni même juste une question existentielle individuelle – mais une question pratique qui puisse concerner le plus grand nombre ? Comment dépasser la figure de l’écrivain mélancolique, crépusculaire, un peu hors-sol ? Comment faire en même temps pour que l’érudition ne devienne pas l’apanage des réactionnaires – un « patrimoine », une possession ? Et je fais un bond : en ce qui me concerne, je n’ai pas de position érudite face au savoir, et évidemment non, je n’ai pas atteint de connaissance « parfaite » sur Violette Leduc malgré les années passées à fréquenter ses textes, mais j’ai l’impression de me connaître mieux à travers elle. Elle me connaît, ses textes me connaissent.
Et pour terminer, la question subsidiaire à l’envers : si vous deviez définir ce que n’est pas « la poésie », que diriez-vous ? Quelques mots voire une phrase, voilà ce qui est attendu.
Ce n’est pas du discours qui rime ; pas du symbole à traduire : pas ce qu’on avait voulu dire.
Les poèmes de Léa Cassagnau - sélection de Juin 2022
Je m’appellePour Gaby
On aurait dit un oiseau dans le ciel
comme m’abandonnant
comme mes forces, comme m’abandonnant,
En ce jour était tout vide le ciel, mes anges,
vous en souviendrez-vous
J’ai allongé mon vertige sur un banc, et vuLe dessous des arbres
XXXJ’ai valsé avec mes forces elles me quittaient,
d’ailleurs tout me quittait
notamment Anatole
Mais ce n’est pas ça. Si seulement ça l’était,
Anatole, ou tout l’inverse : si seulement,
mes pleurs, mes jambes, mes anges, étaient un oiseau.
XXXC’est ni l’un ni l’autre
et ni l’une,
oui ni l’une, ni deux
et ni d’une pierre deux coupsAu secours,
Me revient la ficelle, c’était plus plein d’attaches
Au cou de mes anges le cordon secoue le
corps aux branches mortes.
XXXJ’ai écrit à mon nom et parlé qu’on m’appelle,
Qu’on m’appelle
qu’on oublie
que c’est moi qui ai-t-appelé,Qu’on me sonne, que je me cache dans les troènes,
que j’aurais touffus, si j’avais une maison.Mais les arbres dis-je, horrible
Bouchaient le ciel. Le destinataire est squelette.
Là-haut mes anges se délitent
Plongent.
Une bourrasque, c’était comme de l’orage,
Sur le front de mes anges la ligne s’est brisée
La nuque
Attend pendue dans le vide à une branche
XXXEt d’autre repère
Nul autre que ma voix
Mi-sirène mi-cercueilQui l’ouvre à l’embouchure,
mon Œil Le point perdu du ciel
là où nul arbre gît,
là où personne,
ne voit que le blanc de l’œil –
point de faillite où il faille
encores’effrayer un chemin.
XXXMais on,
Avait dit des oiseaux, mésanges,
Des formes de vie autres :
Une fille,Allô mes anges je vous avais sonnés
Ce jour où je cherchais ma
mai son netteCe jour où je parlais pour ne pas qu’on me voie,
vous vous souvenez-vous :Était tout vide le ciel sans espoir au tournant,
Le soleil sans phare, l’aube blanc
XXXJe fais sur ce jour une croix comme oiseau
Et je signe
Pour du beurre dans le beurre pour ne pas qu’on me voieque me cachent les troènes
que m’entoure une maison,
qu’on me sonne, qu’on m’oublie
que c’est moi qui ai-t-appelé,
rappelez-vous : Gabrielle
elle – moi – est appelée
XXXEpilogue
Le corps-don donnera corps
Mais d’abord un prénom :Loin au-dessus du dessous
Des arbres l’horreur,Des tumeurs des arbres l’horreur,
On dira un oiseau dans le ciel
Une forme de vie autre,Gabrielle
2020
Aboulie Bibelot
J’écoule les derniers contingents d’aboulie dans quelques « larmes » dirigées pour la dernière fois vers la mauvaise direction, les petits sentiers de mon lit-éponge.
Je sais que c’est fini pour bientôt et qu’après, promis, je me lèverai avec toute la motivation que j’ai eu le temps de mettre de côté durant ma période dite « allongée ».
I. Ma période dite « allongée »
A vu le mur me voir ranger soigneusement dans des boîtes des mots, dernières munitions,
A vu l’opération-écureuil en direct : frénésie toute-dernière qui consiste à s’entourer, avant la grande insomnie, de bouches possibles (pour le cas où il faudrait les sortir de leurs boîtes, avoir quelque chose dans la nuit à se mettre sous la dent)
Consiste à fouiller dans les carnets, ce qui compile et récupère quelque chose de moi :
Geste-terreur d’en manquer et de rester la bouche ouverte, figée
O
O
OII. Le problème
C’est que les mots avaient fini par ne plus désigner que l’infinie variation de leur déformation première, formant bout à bout une sorte d’incantation = concaténation dirigée vers le MUR,
Babil marmonné regard fixe,
CATAPHONIE,
Comme lorsque vous ne pouvez plus BOUGEZ et que bouche ouverte vous vous imaginez pousser des petits cris,J’AI CRI J’AI CRI POUR NE PLUS AVOIR A
Et que vous avez peur de vous enfoncer pour de bon descendre un toboggan sans retour
Comme vos pleurs descendent inévitablement la gorge où ils sont glaires,
L’enroulement de votre propre glue
Si bien queIII. Vous avez décidé cette fois-ci de vous prendre immédiatement en charge,
C’est-à-dire de ne pas-pas reproduire les sons qui vous gla-gla-glacent de l’intérieur STOP
Il est encore temps pour qu’il ne soit pas trop tard qu’OPÈRE la magie du mouvement de votre matière plutôt tiédasse mais pas encore tout à fait froide,
Remuez-y un peu, touillez dedans,
C’est une bonne chose,
Il y a donc encore de la marge-mellow STOP plasticité molle que vous allez réussir à dresser, pour sûr, en l’embrochant sur un bâton lancé dans le feu,
(Il se passe des choses : transformation de la matière, de la couleur, du goût et de l’odeur, dessèchement, brûlure pour que demeure à sec le noir)IV. Vous lisez à voix haute des poèmes,
Heureusement ce ne sont pas les vôtres !La voix d’une autre berce, et le corps s’en trouve apaisé.
C’est un phénomène physique : les vibrations de vos cordes vocales résonnent dans l’espace clos d’une chambre et d’une cage thoracique ; elles y forment un berceau, celui de la première voix et de la première chanson,
Des mots d’un autre temps et d’un autre tiroir pénètrent votre moi excavé :
Vous avez rusé,
Votre corps croit que vous êtes sa maman !
Et s’endort avec une telle facilité que l’on voudrait qu’il y reste, jusqu’à ne plus que s’entende, attentionV. Ne retombez pas dans le b-a-b-il :
Vous savez bien que chanter pour soi-même c’est aussi glisser vers l’oubli, vers cette sorte de morbidité prénatale
VI. J’ai dit : non, non
Donc c’est non : cette fois vous exigez des mots qu’ils signifient et qu’ils retrouvent leur lit,
Ce qui vous permettrait, par exemple, de le quitter.
Quand vous les dites à voix haute, et qu’ils désignent en même temps qu’ils sonnent, vous « êtes au monde ».VII. Ça va raconter
Pas facile de tenir une histoire avec sa colonne vertébrale sans s’allonger
Mais c’est elle qui vous tient, et cela se fait sans vous
Les mots s’enroulent tous seuls autour de la colonne d’un colosse
C’est vous – pour vrai – un monstre la nuit
Redressée,
Vous êtes grande
Cela se voit à l’ombre que vous projetez,
Comme elle fait peur.VIII. L’histoire commence avec cette peur
contre laquelle vous avez acheté une guirlande.
Vous avez décidé de poser un geste ;
A cette fin, vous vous en remettez à des objets : par exemple, vous enfilez des perles plutôt que des mots, et cela vous soulage
Il y a un moment où tout se noue autour du poignet, et où
la chaîne
devient
c-h-h-h-
devient
parure.IX. On fait ce qu’on peut
Vous avez acheté aussi une guirlande, pour projeter ce geste à la hauteur de votre ombre
et de votre CHHH-CHHH-
Chambre.Vous relisez Rimbaud, qui s’y connaît bien en feux artificiels.
X. C’est toujours, pour le meilleur et pour le pire, une question de défaut dans la glace
Que vous soyez monstre, ou que vous dansiez,
Les guirlandes de Noel, tendues de fenêtre à fenêtre,
Et d’étoile à étoile à étoile à étoile à étoile
Pourraient bien devenir des chaînes d’o-o-o-rXI. On répète :
1. Je dors sombre / 2. Je sors d’ombre
J’ai tendu / J’ai dressé / J’ai crocheté mon histoire2. Clocher à clocher / 2. Fenêtre à fenêtre
4
D’étoile à étoile à étoile à étoile
5
Et je dors.2018
Entretien avec Clara Regy - juin 2022Quelle place tient l’écriture dans votre quotidien ?
Et bien sûr, plus particulièrement celle de la poésie ? Surgit-elle à un moment particulier, -même si le mot « surgir » pourrait ressembler à une apparition magique- ?Elle tient une place importante car j’ai besoin de verbaliser, aussi par écrit. La plupart de mon écriture n’a pas d’ambition créative. En dehors de l’écriture académique, le plus souvent, si j’écris c’est que j’ai à me plaindre ou à ressaisir une pensée. Je tiens une sorte de journal où je note toutes sortes de choses mais il m’ennuie assez rapidement. Parfois je l’utilise pour me « vider la tête », pardon si l’expression est grossière. D’autres fois au contraire j’écris ce que je ne veux pas oublier : les étapes d’un raisonnement, des interprétations, des conversations mémorables ou tortueuses. Quand on écrit pour ne pas oublier, cela n’est pas forcément thérapeutique d’ailleurs on peut s’en servir pour nourrir des rancœurs et mieux tourner en rond. C’est parce que tout cela me fatigue, parce qu’il faut bien s’arrêter quelque part et que je ne peux pas m’arrêter, que je cherche la formule magique. Souvent je ne la trouve pas, rien ne « surgit », c’est le plus souvent « rien », j’oscille entre « trop », et « rien », aucun des deux ne permet d’écrire.
Mais parfois il arrive que je trouve dans cette soupe un mot qui insiste, une expression bizarre, une image qui m’étonne… parfois il s’agit du clap de fin, de quelques mots qui résument ou qui décalent ce qui précède…et surtout qui permettent de passer à autre chose ! Ces formules qui ressortent (elles peuvent aussi être au début, n’importe où), je les souligne dans le texte et je me mets à imaginer le poème d’où elles pourraient être sorties comme s’il existait déjà ce qui n’est pas le cas. En reprenant sur une nouvelle page ces mots, ces phrases bizarres, il arrive que je commence un poème ou une histoire. Dans les moments favorables, cela s’enchaîne presque « tout seul », même si dans un autre temps je retravaille beaucoup. Ce n’est pas une méthode, je décris comment cela se passe. Mais je crois vraiment en l’effet de certains mots assemblés ensemble et c’est en ce sens qu’on peut parler de formule « magique » à leur propos, parce qu’ils permettent de dérouler quelque chose dont la nature m’échappe. Mettre un poème en route et le tenir, cela doit m’arriver peut-être trois-quatre fois dans l’année, peut-être cinq ou six fois les années favorables, bissextiles, les années de pluie etc. Je ne suis pas très prolifique.Quels sont les auteurs qui vous accompagnent ou que vous avez rencontrés avec plaisir ? Poètes et autres bien sûr ?
Depuis deux ans, c’est Violette Leduc qui m’accompagne le plus. Son œuvre est très « touffue », j’ai mis du temps à y entrer. Peu à peu, j’ai compris que beaucoup de passages que j’avais considérés comme entièrement métaphoriques ou juste virtuoses, renvoyaient à un fait ou une situation réelle, vécue et/ou racontée, qu’ils avaient aussi un versant concret. En fait, les situations évoquées et les constellations (familiales, amoureuses) des personnages, et certains scénarios récurrents, s’éclairent d’un livre à l’autre. Ils semblent énigmatiques, mais la plupart du temps il y a une ou des « solutions », ce n’est pas non plus hermétique. J’ai d’abord lu Violette Leduc sans rien connaître à son sujet, pour son style, sa langue qui est à la fois lyrique et très drôle, simple et sophistiquée, poétique mais en fait surtout dramatique, théâtrale. Il y a beaucoup de manières de la lire, même sans « comprendre » tout. Elle a vraiment une pratique intéressante de l’exagération, de la plainte, mais aussi de l’emballement. Elle met en scène les frustrations et les conflits autant de fois que nécessaire, en les travaillant sous leurs différentes coutures. Dans la vie pratique il est bien vu a priori de faire des efforts pour s’équilibrer, quitte à passer outre. En littérature on a sans doute moins ce réflexe minimisant du « bon, bref » ou « c’est pas grave », sauf peut-être si on le fait exprès, comme Beckett qui se coupe lui-même l’herbe sous le pied (« j’abrège »), mais on voit bien que ça ne marche pas : ses narrateurs voudraient se taire, mais ils ne peuvent pas, ils se prennent les pieds dans leur discours.
J’aime les narrateurs et narratrices autorisé(e)s à être insupportables, leur chantage au lecteur et leur séduction comme chez Violette Leduc, ou dans le punk (je fais un grand bond) les insultes au public de Richard Hell, d’Iggy Pop (« I’m sick of you and I don’t want to stay ! »). C’est vrai, nous aussi on en a marre. Aussi par exemple les colères et les ressassements des narrateurs de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard et leurs regrets d’être là où ils sont alors qu’ils viennent à peine d’arriver. Son observation distante et silencieuse de la bonne société viennoise, tous ces personnages ridicules qu’il anéantit par ses ruminations (tout en n’anéantissant rien du tout puisqu’il a accepté de s’y rendre, c’est lui qui est anéanti par eux). M’intéresse aussi chez lui un lien à la faillite et à l’échec des édifices impossibles. Cela devient comique au moment où ce qui a été planifié par un type minutieux et obstiné, ne se passe pas comme prévu. Peut-être quelque chose du grotesque, de la déroute, presque du clownesque qui m’intéresse, comme chez Beckett qui est un autre grand compagnon, surtout pour ses romans. En fait ce n’est pas tant la ruine qui m’attire, même si j’ai eu ma phase romantisme noir et châteaux hantés, que le désir qui continue malgré tout, comme dans l’écriture de Beckett : contradictoire, habitée par la négativité, mais en fait surtout, par l’impossibilité de ne pas désirer et celle de ne pas demander, quitte à demander en vain.
Pour ressaisir, j’aime beaucoup les personnages qui ne sont pas exemplaires, ne sont pas équilibrés, sont « contre ! » et sont lancés dans un mouvement vers le « pire ». Pas par auto-sabotage crasse, mais parce qu’ils sont à la recherche d’une manière de couper à travers une réalité ennuyeuse ou cruelle. J’aime le Monsieur Songe de Robert Pinget, Salavin de Georges Duhamel, et les « antipoèmes » Nicanor Parra que j’ai découvert avec Roberto Bolaño.
J’ai passé un an à lire Bolaño et une des pensées qui m’aident, c’est qu’il me reste 2666 à lire. Il donne envie de sortir, d’aller vers les autres et de voyager, ce qui n’est pas tout à faire le cas de Beckett, pas de cette façon. J’aime sa façon de manier avec humour l’incertitude, la probabilité et les trous dans la mémoire. Celui qui prend en charge le récit souvent ne se souvient pas, ou pas bien, reconstruit par ouï-dire. Ses histoires sont toujours très près du désastre, de l’arrivée ou du retour de quelque chose de grave, de pesant. Il parle de la folie banale des hommes. Je trouve que ses histoires oscillent entre le sentiment qu’il y a mystère à percer, une explication à trouver… entre l’entreprise sérieuse et la suspicion de l’absurde voire du canular, et la crainte qu’il n’y ait pas de mystère ou d’explication. Cela me fait penser à Witold Gombrowicz aussi et à l’enquête policière de Cosmos, où des broutilles (un moineau mort) deviennent signifiantes parce que les personnages s’efforcent tellement de faire des liens pour rendre le monde cohérent. Mais le sens que cherchent les personnages de Bolaño est dans la littérature, qui est aussi chez lui un lieu de rencontres et d’amitiés. Même si les amitiés chez Bolaño sont parfois éphémères, elles ne sont pas marquées par principe du sceau de l’impossible et d’une incommunicabilité un peu abstraite (comme par exemple chez Duras), mais très ancrées dans la réalité. Elles sont un socle, ou un port où les personnages un peu paumés peuvent s’amarrer.
J’ai parlé de mes mastodontes en essayant d’y trouver une logique, mais bien sûr, il y a beaucoup d’auteurs que j’ai rencontrés avec plaisir : Elizabeth Bishop, Ingeborg Bachmann, Sylvia Plath, et Alejandra Pizarnik pour les poétesses que j’ai beaucoup aimé lire ces derniers mois. Pour le récit mais c’est presque de la poésie, William Goyen est une rencontre incroyable, et bien sûr Faulkner. Je lis aussi souvent T.S. Eliot le soir, et Pessoa quand ça ne va pas trop mal parce qu’il faut quand même avoir le moral. J’ai aussi découvert récemment Anne Sexton aux Editions des femmes, je suis sûre que son œuvre me plaira et Louise de Vilmorin dont j’ai lu Démone. Elle est très, très amusante et ses saynètes me font penser à Bolaño et Monsieur Songe. Bon et pour finir le rock m’accompagne toujours : j’écoute en boucle les vieux loups (et louves), Johnny Thunders, les Ramones, Television, les Stones, les Stranglers, Siouxsie and The Banshees, les Clash, les Slits …Aussi Nick Cave, PJ Harvey et Sonic Youth avec Kim Gordon…etc.Universitaire et poète sont des mots qui vont très bien ensemble ? Petite provocation...
Je prépare une thèse en littérature comparée que j’ai commencée l’an dernier, et dans le cadre de mon doctorat je donne aussi quelques cours. Je ne dirais pas que je me considère comme une universitaire car je suis au tout début de mon parcours ! Mais c’est vrai que mon activité principale en ce moment est le travail sur ma thèse, et je pense que je voudrais continuer à l’Université, si je le peux.
Sur le principe, je ne vois pas au nom de quoi les deux seraient incompatibles. Des liens entre l’activité d’enseignement et/ou de recherche, et l’écriture littéraire, on en trouve chez un tas de gens. Pour moi la recherche n’a pas à être aride et cartésienne à l’extrême, ou à l’inverse la poésie intuitive, émotive, car c’est le long de cette opposition que le débat a lieu généralement. Mais je ne pense pas non plus qu’il doive y avoir complémentarité à tout prix. Certain.e.s le font et cela donne des choses fécondes, je pense par exemple au courant de la « recherche-création », c’est très intéressant, à mon avis cela apporte surtout à la recherche. De mon côté je ne cherche pas du tout à concilier les deux. Mais ce n’est pas quelque chose qui m’anime, d’explorer ces liens. On bricole son chemin et dans le mien, il y a ces activités qui se rejoignent a minima dans l’écriture et dans l’objet littéraire…A part ça, je tiens à les garder séparées. Je suis persuadée que faire de la recherche n’apporte rien à mon écriture « par ailleurs », ni l’inverse, parce que d’une certaine manière j’ai toujours procédé comme je le fais, même hors cadre institutionnel, je lis et je réfléchis comme je le fais maintenant. Je ne crois pas que j’écrirais différemment si je n’étais pas à la fac. Mais j’aurais peut-être moins de temps pour le faire. La question qui se pose, pour moi, c’est plutôt cela, l’organisation de mon temps. En ce moment, j’ai un peu commencé la rédaction d’un bout de thèse et je prépare ma première communication à un colloque. Je crains parfois que l’une des deux activités éclipse trop longtemps l’autre, mais c’est une question d’organisation, pas une incompatibilité de fond ! D’un autre côté ma thèse, puisqu’elle est financée – ce qui n’est pas du tout la règle en sciences humaines, j’ai la chance qu’elle le soit pour trois ans – me fournit un cadre, y compris matériel, et libère, pour un temps du moins, d’un certain nombre d’inquiétudes.Mais vous n’échapperez pas à la question subsidiaire : si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?
Deux : pas mièvre.
Publications littéraires
- « Le vieux », dans : Et couvertes de satin [collectif], Paris, Buchet-Chastel, 2015.
- « Racine », Babel Heureuse, n°3, printemps 2018.
- « Ravin », La Piscine, n°3, automne 2018.
- « Prayers for Rain/Prières pour presque Rien », fanzine Approches n°9, Acédie 58, janv. 2020.
Articles scientifiques
- « Punk et dandysme : un dandysme de la lose ? Le cas de Richard Hell », in : E. Kociubińska (dir.), Le dandysme, de l’histoire au mythe, Peter Lang, 2019, p. 183-197.


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