Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Maria Quintreau

mardi 16 octobre 2012, par Cécile Guivarch

Sept fois le tour du jardin (inédit) Extraits


                  C’est comme quand il pleut le matin, vois-tu,
                  Et qu’on va soulever l’étoffe de l’eau
                  Pour se risquer plus loin que la couleur
                  Dans l’inconnu des flaques et des ombres.

                        Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière
                        Poésie-Gallimard 2015

I-Marcher

Je marche dans ma tête, cette nuit j’ai marché dans ma tête, mots essoufflés, brouillés de tête, femme brouillée de tête, tous ces mots chahutés au réveil, ça tangue dans ma tête, ce bateau dans ma tête, tous ces mots. Je pense aux amis, leur grande peine, je pense à mes peines, mère je pense à tes peines, mère, j’ai toujours voulu accoucher de tes peines, de mes peines, les faire sortir, les extirper, mais tu le sais j’y arrive pas, je n’y arrive pas, je tourne autour de tes peines, de mes peines, sept fois le tour du jardin de nos peines, mais sept fois ça suffit pas, ça ne suffit pas, tourner sept fois la langue dans sa bouche ça ne suffit pas, ça bogue, ça vrille, ça fait n’importe quoi, ça hirsute dans ma tête, attention, psoriasis guette, psoriasis en gouttes dans ma tête, cette constellation en moi, constellation sur gazon de pâquerettes, c’est beau je t’ai dit de ma fenêtre, il est beau ce gazon de pâquerettes, on est confinés mais on est bien.

Mon réveil de mots, pas de GPS ici, rien, ça suit son cours les mots, ça va où ça veut les mots, dans ma tête les mots ils n’en font qu’à leur tête, mais je ne les laisse pas faire qu’à leur tête, depuis que je t’ai juré dans nos quarante ans de ne pas mourir de mots, de ne pas m’en asphyxier, de ne pas m’y perdre, depuis ce jour, souviens-toi, la caravane, les roseaux, le puits, les chiottes au bout du pré, nos enfants sous leurs tentes, je te regarde, je nous regarde, je ne vous laisserai pas, j’abandonne mes récits, je les jette à la mer, qu’ils s’échouent, depuis que je t’ai dit ces mots de vent et de roseaux, de mûriers, de tamaris, de chevaux qui courent, de mâts qui s’entrechoquent, je te serre dans mes bras, je ne veux pas te perdre, je ne vous perdrai pas, je t’embrasse, je te - serments de mots - mes mots, mes larmes, nos enfants là, je ne tomberai pas malade comme ma mère, je ne tomberai pas, et d’ailleurs moi, je marche, je marche tout le temps, je marche avec toi, je marche avec nos enfants, si je ne marche pas je meurs.

II-Langue-mère

Au quarantième jour du grand confinement du monde, je t’ai dit qu’il me semblait que j’avais trouvé, que ça y était, je la tenais ma langue, celle que je croyais ne jamais trouver, ma langue très ancienne, jamais décryptée, langue aussi de ma mère, morte sans trouver. Tu as donné trop tôt ta langue au chat, t’as pas trouvé, mère, et n’ayant pas trouvé tu as perdu, on gagne ou on perd, toi tu as perdu, mais ces bouquets laissés en moi, lilas mauves, campanules, iris, aujourd’hui je les cueille, ces poèmes pour toi, bleus toujours, tes yeux que je cherche. T’as donné ta langue au chat, mère, t’aurais pas dû, donner sa langue au chat c’est perdre, et toi tu as perdu, je souffle la bougie qui te veille, mais elle ne vacille pas, elle vit. D’abord j’ai cru que ton retour en moi n’était qu’ une pose, ces poèmes d’atelier d’écriture où je parlais de toi sonnaient faux, je trouvais qu’ils sonnaient faux, depuis que je me suis reconvertie en poésie pour fuir le récit, je sais dans un poème déceler le juste et le faux, mais mes poèmes sonnaient faux, ils étaient beaux mais sonnaient faux, je ne devais pas ainsi utiliser ma mère, ce n’étaient pas des retrouvailles ça, si on devait se retrouver dans mes mots, je voulais autre chose.

III-Horizon-lignes-blanc

Elle écrit je ne dois pas abdiquer, je dois poursuivre, on ne peut pas abdiquer tant qu’on n’a pas terminé. Certains sont morts avant de terminer mais pour l’instant elle est vivante, et parce qu’elle est vivante elle a pu préparer son cahier d’écriture à partir d’un cahier de brouillon, exactement un cahier de brouillon de sa vie d’autrefois, ses seize ans, mère depuis longtemps malade mais où avec père elle arpentait les collines, ces cols, ce vent. Elle a toujours marché, elle marche, elle a choisi le stylo noir, restent ses soleils à retrouver. Alors sur son cahier de brouillon jauni, sur ses lignes à grands carreaux bien marqués, elle a installé des plages claires, sur chacune des pages de ce cahier de brouillon elle a collé des pages blanches. Et c’est sur ces pages blanches qu’elle écrit la suite de sa composition. C’est une composition, c’est ça, elle doit coller à sa musique, sans ligne et sans portée elle doit coller au graphisme qui bat. Le graphisme d’un individu bat de ses muscles et de son souffle, le sien aujourd’hui bat, elle qui ne pouvait plus rien écrire, alphabet mort d’une histoire tragique, elle s’installe sur ses lignes, elle va.

IV-Mère-fille-mains

De quel séisme mes mots, mon écriture, ses boucles, ses bosses, ses creux, demain c’est ton anniversaire mon amour. Je sais, je m’en suis très vite rendu compte, je te croise avec ma mère, dans mon énonciation ces deux tutoiements mêlés. Il y a plus de cinquante ans que nous nous souhaitons nos anniversaires, notre descendance aujourd’hui belle et nombreuse, réussie notre vie, mais moi dans cette ascendance où constamment je remonte, boucles et bosses de mes mots appliqués, leur énorme sensualité, ton ventre mère, ta main sur cette bosse que j’y fais, sur laquelle tes doigts glissent, qu’ils caressent, ma caresse aujourd’hui de papier.

V-Kaddish

Dire ta confiture, des abricots entiers baignant dans leur nectar d’or, quelques amandes voguent, embarquement vers l’île aux délices.

Dire notre cour, puits étroit de lumière, un bassin, des plantes vertes, hostas et larges fougères, polypodes sur les murs.

Dire cette glace en cornet que vous vous offriez certains dimanches d’été lors de votre promenade dans la ville.

Dire que ta mère parlait allemand, qu’à la maison nous n’avons jamais parlé allemand, mais que moi, plus tard, Rainer Maria Rilke, Joseph Roth, Robert Walser, Paul Celan, dans mes lectures je les ai rencontrés.

Dire que tu allais deux fois par an chez le coiffeur.

Dire qu’un jour, alors que tu avais installé ta chaise sur le trottoir, ta coiffure était si réussie que les gens s’arrêtaient pour te féliciter.

Dire que tu savais écouter, poser la bonne question, tes mots dans le respect de l’autre, de ses résistances, de ses secrets.

Dire que tu aimais les gens, leurs histoires, leur vie, tous, célèbres ou anonymes : la reine Elisabeth et sa sœur Margaret, Grace Kelly, le Shah d’Iran, Soraya, Farah Diba, mais aussi Antoinette, ton amie de clinique.

Dire la Belle au bois dormant en toi, ce qui veillait, et que moi ta fille je devais réveiller.

Dire que je m’y prends bien tard, mes mots d’arrière-saison mais merveilleux bouquets.

VI-Poésie

Je ne raconte plus, mère, et d’ailleurs tu le sais je n’ai rien à raconter, c’est juste un malentendu entre toi et moi, malentendu qu’il m’importe enfin d’éclairer. Je ne raconte plus, mère, je laisse juste notre poésie s’installer dans mon omoplate droite, dans mes doigts, pouce, index, majeur serrés à l’oblique aigu de la page, dans cet angle que je cherche, bec d’oiseau, pinson qui tous les matins tape à la fenêtre. Il se fourvoie l’oiseau, question de reflet, ce qu’il croit être vrai mais ce sur quoi il se trompe. Mes récits, mère, ces récits où pourtant je te cherchais, je nous cherchais, m’asphyxiaient je le sais dans leurs reflets, poupées russes dans l’infini de leurs ventres vides que seule la poésie pouvait combler.


Entretien avec Clara Regy

Pouvez-vous nous dire comment et pourquoi votre écriture est née ?

Je veux dire tout de suite que la poésie fut et est pour moi une merveilleuse aventure à la fois personnelle et collective. Personnelle parce que la poésie m’a libérée de récits où mon énergie s’épuisait, et collective parce qu’elle s’est aussi inscrite dans un projet de groupe. Ce long poème, «  Sept fois le tour du jardin », que je suis heureuse d’avoir pu écrire à un moment où je n’attendais plus rien de mes écrits passés, est pour moi l’aboutissement d’une écriture dont la gestation a demandé un nombre impressionnant d’années. C’est que je voulais comprendre, au travers de récits symboliques, les raisons de ces dépressions dont avait souffert ma mère et qui restaient pour moi une douloureuse énigme. Jusqu’au jour où j’ai mesuré que si je voulais moi-même rester en bonne santé, je devais arrêter ce type d’écriture. Le besoin d’écrire n’est pas né dans mon enfance, et même si j’ai écrit quelques poèmes durant mon adolescence, l’écriture chez moi est née plus tard, dans mes trente ans.

Quels sont les auteurs qui ont vraiment marqué votre parcours de lectrice ?

Je n’ai vraiment réussi à trouver une voix que je sentais mienne, qu’après la lecture de Céline, dont la langue, et aussi l’émotion qu’elle suscitait en moi, furent un choc. Plus tard j’ai éprouvé ce même sentiment en lisant Beckett et son extraordinaire Molloy, mais aussi en lisant La promenade de Robert Walser et La légende du Saint buveur de Joseph Roth. On était dans les années 80, c’était la période de mes nombreux récits dont l’un avait attiré l’attention de deux éditeurs. Heureusement pour moi il n’a pas été publié, je n’étais absolument pas prête à cela. Mais c’est cette reconnaissance de mon écriture, la certitude qu’une voix en moi poursuivait sa tâche, qui m’a incitée à me lancer vingt ans plus tard dans l’aventure poétique pour laquelle la Ville de Celles-sur-Belle sollicitait des bonnes volontés.

Et ceux qui ont été « acteurs » dans la construction de votre écriture ?

J’ai toujours aimé les écrits d’émotion, ceux où le texte bat du cœur complexe d’un sujet. Enfant Les quatre filles du docteur March, me faisaient beaucoup rêver. À 15 ans je lisais Le grand Meaulnes, Les Hauts du Hurlevent, Jane Eyre, le Pays on l’on n’arrive jamais. Par la suite mes lectures furent nombreuses, Virginia Woolf, Mercè Rodoreda, Carver, mais aussi des essais, Michel Leiris, Philippe Lejeune, Roland Barthes et bien d’autres. C’est dans cette période de grandes lectures que pour m’aider à ne pas retomber dans mes récits tragiques, j’ai commencé à écrire un journal et que j’ai accordé de plus en plus d’importance à ces notes que je consignais sur des carnets.
Si la poésie un jour m’a rattrapée, le Printemps des Poètes y est pour quelque chose puisque c’est parce que ma ville avait choisi de fêter cet événement annuel, qu’elle recherchait des bénévoles pour l’aider dans ce projet. Ayant la pratique d’une écriture dont la poésie n’était pas exempte, étant aussi enseignante, et ayant pratiqué des ateliers d’écriture dans mes classes mais aussi avec différentes associations, j’ai accepté de participer à cette belle aventure vieille aujourd’hui de 18 ans.

Pouvez-vous évoquer votre découverte de la « poésie contemporaine » ?

Je me suis donc attelée à la découverte de la poésie contemporaine, me laissant guider d’abord par les petites maisons d’édition que je découvrais et qui publiaient jeunes et moins jeunes poètes, mais aussi par des revues, N4728, découverte avec Paul Badin, dont l’accompagnement attentif de la jeune organisation poétique celloise qu’avec un ami nous mettions en place, fut d’une aide précieuse.

De nombreux poètes par la suite sont aussi venus à Celles-sur-Belle à l’occasion de nos Semaines poétiques ou d’autres évènements, des poètes aussi différents que Jean-Claude Martin, Jean-François Mathé, Albane Gellé, Patricia Cottron-Daubigné, Sophie G.Lucas, Cécile Guivarch, François de Cornière, Sofia Queiros, Laure Cambau, Astrid Cabral, David Dumortier, enrichissant notre bibliothèque d’auteurs vivants. Jean-Claude Martin et Jean-François Mathé, de l’excellente Maison de la poésie de Poitiers que préside actuellement Pierre Rosin, ainsi que le centre des arts de la parole du Moulin du Marais à Lezay -structure dirigée par Jean-Jacques Épron, et liée aux Foyers ruraux, belle association d’éducation populaire née en 1945 -furent toujours pour moi, et sont toujours, des soutiens essentiels, comme le sont la confiance et l’amitié qui lient tous les acteurs de cette étonnante aventure poétique celloise.
L’association sur laquelle la poésie celloise s’appuie, avec ses ateliers d’écriture et de lecture à haute voix, association dans laquelle je suis toujours engagée très activement, appartient d’ailleurs à cette remarquable association nationale des Foyers ruraux.

Et en guise de conclusion je vous demanderai comment est né ce que vous nommez si joliment : « mon désir de poésie » ? Une conclusion plutôt pleine de promesses.

Dans les années 2000 je me suis donc mise à écrire de la poésie, sans abandonner cependant le récit, mais en veillant à y intégrer d’autres problématiques même si l’amour, la mort, la recherche intransigeante de soi, en étaient toujours les thèmes. Je suis très heureuse que Jean Le Boël, des Éditions Henry, ait retenu mon dernier récit, « Vos cerisiers refleuriront », écrit en 2019, pour faire partie du collectif « Les Écrits du Nord » du mois de noevembre 2020.
Dans ce dernier écrit, comme dans Sept fois le tour du jardin, je m’inscris dans une tradition d’écriture où le sujet singulier, celui qui écrit, est essentiel, ce dernier s’appuyant sur son expérience intime du monde pour tenter de mieux l’approcher, et ceci en dehors de « tout bazar personnel ». Mes écrits précédemment publiés, proches du témoignage ou faisant le choix du haïku, s’attachaient à éviter tout ce qui était personnel. Il a fallu un moment exceptionnel, le confinement, et la mort de la fille d’amis très chers, pour que, alors que je marchais dans mon jardin, « Sept fois le tour du jardin  » naisse. Je ne m’y suis pas opposée, je l’ai laissé venir dans ses répétitions et sa violence, expérience extraordinaire d’un accouchement qui enfin se fait.

Et la question subsidiaire : si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?

Les trois mots qui résument ce qu’est la poésie pour moi : écho, sillon, reflet. Échos et reflets où nos imaginaires cherchent leurs marques, et sillon à cause de l’obstination parfois nécessaire !


Maria Quintreau, qui s’investit dans de nombreuses actions poétiques en ce sud Deux-Sèvres où elle vit, voit dans la poésie un outil pour mieux saisir et décrypter le monde. Et cela elle le fait en lien et synergie avec d’autres arts : peinture, photographie, théâtre, musique, comme l’atteste le travail poétique réalisé dans sa ville de Celles-sur-Belle, ceci dans le cadre de partenariats multiples, avec le soutien d’une association ainsi que celui de la Municipalité.

De nombreux recueils de poésie ont été réalisés sous sa direction au sein de l’atelier d’écriture qu’elle anime mais aussi en lien avec les enseignants et les élèves du Cellois.

La qualité de cette entreprise poétique dont Maria Quintreau est à la fois l’initiatrice et la coordonnatrice, a fait qu’en janvier 2013 la ville de Celles-sur-Belle a obtenu le label national de « Ville en poésie » décerné par le Printemps des Poètes.

Publications

  • Entretiens en Terre de Chèvre, La route du Chabichou (2007)
  • Brèves poétiques de train métro et gare, Editions de l’Atlantique (2011)
  • Haïkus de campagne, Éditions Alcyone ( 2018)
  • Publication de poèmes ou textes en prose : revue Saraswati, magazine Simplement Mellois, anthologie des auteurs des Editions de l’Atlantique (430 ème Encres Vives), participation au collectif Écrit(s) du Nord de novembre 2020 (numéro 37-38)

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