Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Jeanne Bastide

vendredi 8 juillet 2016, par Roselyne Sibille

L’homme qui n’avait jamais vu la mer a dit Je ne savais pas que le ciel pouvait ainsi s’étendre sur la terre.
Il était debout et n’osait pas avancer. Il fallait fuir et ne pouvait plus bouger. Le bleu s’est tu. Un silence bruyant s’est installé. Les reflets dans l’eau participaient de ce vacarme sans mots. Tout se mélangeait dans ses yeux, dans sa tête et même sur sa peau.
Et toujours impossible de s’élancer.
Une femme est venue et l’a pris par la main. L’a tiré. Ses pieds ont alors senti le ciel liquide qu’il fallait enjamber pour aller jusqu’au bateau gonflable. La main de la femme – bien que ferme – était source. Frissonnant, il s’est assis presque à même le ciel inversé, a serré son sac contre lui. N’a pas senti l’enfant qui se calait entre ses jambes, ni ses voisins qui se serraient pour que tous embarquent.
Pur lui, la traversée s’est faite ainsi, enroulé autour de sa besace, ne sachant quel Dieu prier ni même si Dieu avait pu s’échapper de sa sphère céleste.
Le bleu se taisait toujours. Se taisait encore.
Un bleu d’encre. Un bleu devenu mortel.

De l’autre côté de la mer l’homme attend que les différents bleus retrouvent leur place. Sans savoir si ce sera possible un jour.

Tu n’es plus là
Les mots se perdent
La mémoire du bleu s’est figée dans le bol
encore sur la table en attente de ta main
Sur la cheminée le livre épèle ton nom
La musique devient éclat d’une blessure qui ne peut plus se taire
La mémoire, respiration.

Tu n’es plus là
Et l’absence en moi insiste
Comme le sang qui bat.

La vigne comme une écriture sur la colline. Difficile d’y creuser tant la terre est caillouteuse. Son rire est loin dans les racines. Il faut creuser longtemps, descendre profond pour recueillir les soubresauts de son souffle.
De cep en cep, de lettre en lettre, je vendange cette vigne creusée dans l’enfance. Les seaux pleins d’un raisin que je ne reconnais pas. Des grains pêle-mêle. Le vin, le sang, la parole proférée, le rire et le vivant, le vivant et la mort.
Je creuse encore. Dionysos est là. La joie, la fête, la jouissance, la jubilation, le sacré.
Le sacré. C’est dans ce lieu là qu’il me fallait arriver.

Le sommeil nous lave d’un froissement de son aile. L’oiseau de proie qui planait est reparti de son vol lourd et paisible. On reste enveloppé du bleu de Prusse de la propreté. On devient femme bleue – celle du désert – qui s’éloigne d’un pas léger derrière les dunes. Elle chante d’une voix grave des mots sans suite – des mots de pierre ou de coquillages venus du très profond de son rêve.
A l’horizon, un rouge calme.
Le vent appelle.
La femme bleue ajuste son foulard et de ce simple geste agrandit l’espace.

Le silence d’un dimanche ensoleillé.
Ce silence.
Un rond de fée dont on ne peut échapper. Les éléments ont rejoint l’en dedans. La peau n’est plus frontière. Tu sais bien que ce silence est peuplé de mille bruits. Les insectes, le feuillage et la route au loin.
Non, tu ne sais pas. Le savoir n’a pas là sa place.
Tu es à l’intérieur d’un silence sans bord. Comme la nuit, quand tu étends les bras – que les doigts se déplient dans l’ombre et qu’il n’y a rien à atteindre – rien à effleurer. Ce qui est à toucher n’a pas de lisière. Tu avoisines le maritime. Un lieu en toi que tu ne réclamais pas et qui t’est octroyé.


Mini-entretien de Jeanne Bastide par Roselyne Sibille

D’où vient l’écriture pour toi ?

R. Char : “ Aucun oiseau ne chante dans un buisson de questions ” ( !)

Je ne sais pas d’où vient l’écriture. Elle me traverse. Une forme d’élan, une tentative, un désir de mettre en forme l’informe.
J’écris le quotidien, l’anodin plutôt que les grandes orgues. La palpitation de l’intime. Je suis une contemplative, je passe par l’œil, qui donne sa couleur au monde.
Une ébauche pour que le singulier puisse rejoindre le commun, ce qui nous fait humain. Un pont vers l’autre. Je pars de mes terres intérieures, là où je reçois le monde, le brin d’herbe – l’odeur oubliée …les souvenirs réels ou imaginaires – C’est comme faire un herbier.

Comment travailles-tu tes écrits ?

Mes écrits se travaillent d’abord à l’intérieur, dans le rythme des mots, le souffle, le battement de la vie.
Il n’y a pas vraiment de différence pour moi entre prose et poésie si ce n’est que l’écriture poétique se situe plutôt dans la saisie de l’instant et la prose demande une durée.

Quelle part occupe la poésie pour toi au quotidien ?

De la même manière qu’il n’y a pas de part pour la poésie. Mais de l’entièreté. Vivre en poésie comme disait Guillevic. « Vivre tout événement quotidien dans les coordonnées de l’éternité, dit-il, c’est pour moi la poésie ».

Que t’apporte l’écriture ?

« Ce n’est pas ce qu’elle dit qui est important, mais ce qu’elle fait » disait Meschonic de la poésie.

Quel auteur est fondateur pour toi ?

Si je dois citer quelques poètes, je dirai Philippe Jaccottet, Antoine Emaz, Henri Meschonnic, Roberto Juarroz, Bernard Noël, Alain Freixe… mais j’ai beaucoup de difficultés à me limiter et à choisir…

Quel lien fais-tu entre ta pratique d’écriture et l’animation d’ateliers ?

Les ateliers d’écriture ?
Ce sont des temps importants pour moi.
C’est écouter. Et tenter d’accompagner chacun, chacune dans sa propre langue.
C’est lire. Et j’ai grand plaisir à lire.

Je ne crois pas qu’on apprenne à écrire comme on apprend un instrument de musique… mais je sais d’expérience qu’un atelier d’écriture est un lieu où on cultive notre propre humanité – où l’on s’essaie à mettre en forme l’indicible – devenir soi… un peu plus. L’écriture en elle-même est structurante.
Ecrire et s’étonner de ce qui arrive sous la plume.
Ecouter – et entendre les mots de l’autre ouvrir et révéler en nous ce qu’on ne savait pas.
Ecrire et habiter son lieu – son intérieur.

J’anime aussi un atelier régulier dans un centre de jour psychothérapique.
Chacun a une posture d’auteur – on signe – on fait sa marque. On a un pouvoir – sur les mots, sur la langue, sur soi. En même temps qu’on construit le texte, on se construit – on trouve une place.
On peut se réapproprier les événements non digérés – peut-être retrouver un sentiment d’existence. Se retrouver là où c’est insupportable – incompréhensible.
Cela demande à aller voir du côté de la création – de l’artiste. L’écriture est alors une suppléance – elle met en forme.

Quels sont les trois mots que tu associerais le plus volontiers à celui de « poésie » ?

Terre humaine – lumière – silence.


Jeanne BASTIDE est née à Montpellier. Psychologue de formation, elle a été un temps enseignante avant de se consacrer à l’écriture – la sienne – celle des autres. Après des études littéraires à Aix en Provence elle devient animatrice d’ateliers d’écriture. Elle propose l’écriture dans des structures institutionnelles, des associations, des librairies ou des médiathèques… depuis plus de vingt ans.

PUBLICATIONS

Le jardin de l’éditeur (participation) - L’Amourier - 2005
Lucarnes (récit) - Editions L’Amourier - 2006
Un silence ordinaire (récit) - L’Amourier - 2009
Fenêtre du vent (roman) - L’amourier - 2013
Raphaël - Editions La Clavière - 2015
Le jour se déplie (poèmes) - Editions Domens - 2016

LIVRES D’ARTISTES

Intimité de la lumière - avec Yves Piquet - (Editions double cloche) - 2007
http://editionsdoublecloche.blogspot.com

Le ciel n’a pas de peau - encres de Jean Millon - 2008
Dans la collection « A côté » des Cahiers du Museur

Un silence très clair - encre originale de J. Millon - Edition des cent regards - 2009

Chemin de Maternité - peintures de Phi (Sophie Visier) - Edition des cent regards - 2011

Une lenteur d’écorce - Encre de Jean Millon - Ed. Domens - 2011

Notes en bleu - Peinture d’Anne Slacik - Dans la collection « A côté » des Cahiers du Museur - 2012

D‘un mot tu as ouvert le ciel - "Ecrits de verre et de papier" avec Laurence Bourgeois - 2013

Toujours à la bonne hauteur, l’horizon - Peinture de Jacques Galey - Dans la collection « A côté » des Cahiers du Museur - 2014

Jaillissement du rouge - Estampes de Yves Orly - Editions Color Gang (Collection Atelier) - 2015

Cet automne là - avec Claude Massé - Dans la collection « A côté » des Cahiers du Museur - 2015

Entre deux plis - avec Yves Piquet - Editions double cloche - 2016

EN REVUES
Lieux d’être
Funambules (ADA)
Voix d’encre
Vocatif
Souffles

ANIMATIONS
- Lectures publiques
- Ateliers d’écriture
- Salons du livre
- Interventions en milieu scolaire

CONTACT
janine.bastide@club-internet.fr
06-83-14-75-19

(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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