Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Luminitza C. Tigirlas

vendredi 13 avril 2018, par Cécile Guivarch

Mes yeux s’habituent
à une vision tronquée
Dans le cercle périssable —
émission insonore
des mots en désertion

Mon ouïe guette
arrivages       vertiges
promesses du feu
à la langue défendue

Le déminage commence
avec la première réouverture
du gouffre

À ciel bas les teintures
se dépouillent
sur un fil anthracite

Ta nudité émerge
s’excite        virevolte
dans l’agonie du jour
et du témoin vespéral

Il couvre la chair exilée
de l’oubli ouvert en éventail

À langues            air
à lune        chair

caillage sporadique
de clair-obscur et de lait

Le volume retentit —

en flair
en oubli
en rondeurs

        à Doïna

Fends l’air familier
éloigne-toi d’un bond
Ce lieu n’est plus à nous

J’ai corrompu ses couleurs
ses eaux
ses herbes
ses bêtes
ses odeurs

À les enchanter j’ai tout abîmé
par des mots celés
Ce pays ne reconnaît plus le son
de ma voix sans timbre
Des vautours l’ont arraché à ma bouche

Dépourvue de tonalité
me voilà sur les vestiges du rêve
dans un poème de Baudelaire
Pagaille ! Aucune doublure pour moi
à part le ronronnement d’une chatte

Le poète hirsute m’a livrée au ravin
d’où je plains ma voix volée

Ne t’arrête pas
Ton regard sillonne mes abîmes sonores

Le siècle ne m’a pas laissé le choix
Il a changé sa numérotation
Je me croyais sienne
Il m’a déléguée au millénaire
Écartelée entre le vingtième et cet – unième
qui s’y ajoute
je domine une rotation du temps

La révolution bouillonne dans mes veines
Un saxophone me hante
Où m’emporte-il pour que je sois
à la renverse du verbe ?

Dans le vertige de l’acte poétique me tiendrais-je encore là ?
Ai-je toujours le flair
des extraditions de l’éros vers le dire ?
(Conspirateur héroïque au fil des poèmes en feu
alors que le sang des césures s’empêche de l’éteindre
par inadvertance à tout jamais)

Mon millénaire se donne l’audace
de se proclamer par un nombre cardinal
Un « je » tente avec une libellule
les ensembles infinis du retour au moi

Suis-je encore ?

       à G-L V, voltigeur entre les mots

Les stances ne consentent plus
à être jetées        encrées
sur des feuilles
ni dans des airs adamantins

Les stances se fient à leur flair
d’entendre l’œil
glisser dans l’eau
guetter en bulle l’herbe
tout haut jouir sous la faux—
fente-asthmatique

Les stances s’abritent
sous ma peau

Mes épaules étrécies en V à l’envers
génèrent des hauteurs
pour blinder mes tempes—
sourdre l’exil

Vaine crispation
en forme d’ailes ou en croix

Au bois de Feuilly la pluie se rompt
sur le bloc erratique écrit à demeure
À côté le bouleau s’épand
en blanc érotique
en lambeaux de sa peau

Ma main attarde l’averse
Le rythme s’adoucit
sur tes encoignures presque pas émoussées
Trace d’ancienne moraine à fonte traumatique

Pierre hiératique
où est ta masse d’origine ?
Ta famille délogée du mont
garde-t-elle le blason « glacier du Rhône » ?

Ton silence déroute l’échappée cosmique
entremetteuse de notre rencontre

Au prochain détour
porterons-nous les mêmes blessures ?


Petit entretien avec Clara Regy

Vous « connaissez » diverses langues, semblez avoir vécu diverses vies. Pouvez-vous tout d’abord nous parler un peu de vous ?

Un de mes poèmes, publié dans la revue VERSO, 171, dit :

PRUTUL est une rivière
et je suis son bord
du côté de l’Est
toujours en saignement
de frontière

L’équivoque dans l’affirmation « je suis » permet d’entendre « suivre », or j’y mettais en première intention le sens de « l’être », c’est-à-dire être le corps de cette rivière — et, par l’absurde, être le corps d’une frontière intolérable pour la Roumaine de Moldova orientale que je suis.
Prutul coule à Cernăuți, la ville de Paul Celan et 220 kilomètres plus au sud se trouve Fălesti, canton de mon enfance, proche de la rivière-frontière entre tant de vieilles familles roumaines. Elle sépare ma Moldova en deux parties, l’une est historiquement du côté de la patrie roumaine et l’autre, ma terre natale, est une déchirure du côté de nulle part. Géopolitiquement, la Moldova orientale fut une terre que la Russie a annexée en 1812 pour accéder au Danube.
Née le 15 septembre 1956 et prise intimement dans l’histoire du déracinement de ma terre, je me vois comme une survivante de l’assimilation linguistique dans l’URSS, dont la Moldova orientale fut l’une des républiques soumises au traitement totalitaire par russification massive
En Moldova, mes poèmes d’adolescence ont paru en revues dans un roumain serti dans la graphie cyrillique, imposée en URSS — ils portent les traces poétiques et traumatiques de l’exil de ma langue maternelle dans l’alphabet d’une autre.
Après des études universitaires en lettres modernes à Chișinău, et avoir été journaliste et essayiste en arts et littérature, j’ai aussi publié de la prose. Aujourd’hui, voir mes livres parus en transcription cyrillique dans ma bibliothèque me replonge dans le sentiment d’étrangeté d’avoir été une étrangère chez moi.
L’alphabet latin est revenu en Moldova orientale en 1989. Entre 1995 et 2000, j’ai été co-fondatrice et rédactrice en chef de « Reverberații », revue de culture et de psychanalyse bilingue roumain-français. En 1999, j’ai été acceptée à Paris 7 pour mon doctorat en psychopathologie et psychanalyse — depuis je vis en France.

Noyer au rêve votre premier « livre de poésie » comme vous dîtes, paraît en avril 2018 aux Éditions du Cygne à Paris. Que signifie pour vous écrire en français ?

Noyer au rêve avec une préface de Xavier Bordes est mon premier recueil de poésie. Début 2017, j’avais déjà publié en France un premier livre : « Rilke-Poème. Élancé dans l’asphère », un essai-témoignage de ma rencontre avec l’œuvre de Rainer Maria Rilke.
Mes poèmes viennent de loin, échos et réminiscences de temps sans lieu, d’êtres sans langue. À dix ans, mes premières leçons de français m’ont apporté la surprise que le nouvel alphabet que j’apprenais me donnait accès à tant de livres du grenier — bibliothèque secrète de mes parents et muette pour moi jusque-là, car éditée en roumain dans sa robe latine. Cette découverte de mes racines m’a liée au français à jamais. Nés en 1930 et en 1933, mes parents étaient Roumains par leurs actes civils, puisqu’entre 1918 et 1940, la Moldova orientale avait été réunifiée à la Roumanie, mais malheureusement ré-annexée par la Russie en 1944.
Les textes que j’ai commencé à révéler en toute humilité depuis 2016 s’écrivent dans mes nombreux carnets directement en français et ce depuis dix-huit ans. J’écris aussi des textes dramatiques, des nouvelles, des contes, des essais littéraires, des récits…
Créer son propre univers langagier, poétique, à l’intérieur d’une langue, n’est pas garanti par le fait de rester dans le giron de la langue dite maternelle. Écrire en français m’assure d’être chez moi, dans la graphie latine. Le français est la langue de mon choix, ce qui fait toute la différence avec le russe que je pratique, mais qui m’a été imposé par l’idéologie soviétique.
La peur, voici ma première réaction à la demande, inattendue, de Jean Le Boël de lui fournir une version dans la langue d’origine de mes textes, qu’il a bien voulu publier dans la revue « Écrit(s) du Nord  », 31-32. Si ce n’était pas le cas, Jean Le Boël me proposait de me traduire moi-même en roumain pour une éventuelle publication bilingue.
Cette inquiétude et ce sentiment d’impuissance comme un non-retour me semblent liés à l’alphabet. C’est une ferrade, je ne sais pas à quel endroit de mon corps, mais je la porte en moi, on dirait dans l’âme. Malgré le retour de la graphie latine, je ne me sens pas prête à revenir à l’écriture en roumain, c’est comme une blessure non cicatrisée. Je vacille entre cette vision fantasmatique, presque hallucinatoire, qu’une éventuelle version roumaine de mes poèmes... risquerait de surgir et de s’exhiber comme auparavant dans le distant et discordant habit cyrillique.
Je me soupçonne d’éviter l’intraduisible, mais dans la nuance ce n’est pas si vrai que cela. Intérieurement, il s’opère peut-être, ou sûrement, en moi une traduction en français à partir du roumain, mais il me serait difficile, voire douloureux, de faire consciemment le chemin inverse.

Vous avez évoqué « l’étrangeté du dire », « les frontières des parlants » que mettez-vous derrière ces mots pleins de mystère ?

Stéphane Mallarmé nous a laissés devant quelque chose qui surgit de l’ombre de nous-mêmes : « COMME SI / Une insinuation simple / au silence enroulée avec ironie / ou / le mystère / précipité / hurlé / dans quelque proche tourbillon d’hilarité et d’horreur / voltige autour du gouffre / sans le joncher / ni fuir / et en berce le vierge indice / COMME SI » …
Dans l’être, un ailleurs intime ancré en nous-mêmes forme un territoire extime. L’étrangeté du dire... est entretenue par l’altérité et cette étrangeté n’est pas toujours inquiétante. De manière fugace, elle nous présente au silence comme un savoir du réel d’où, parfois, la poésie nous révèle l’expérience intérieure de ce que nous crûmes avoir refoulé.
Les êtres parlants érigent des frontières avec ce qui échappe à la fonction symbolique, avec l’incompréhensible. Quelqu’un en moi est étonné par le langage, il monte sur des échasses et cherche l’écriture lorsqu’un état poétique se manifeste et apporte des matériaux lors des visites fulgurantes. Le poème s’exprime par la perte et par les retrouvailles de l’alphabet. L’infime se perd toujours… Dans « Partage-toi, nuit », Nelly Sachs, amie de Paul Celan, a pu rattraper l’infime au seuil, entre dire et taire : « Devant les parois des paroles — mutisme — / Derrière les parois des paroles — mutisme — »… Merci à Mireille Gansel pour sa merveilleuse traduction.

Quels sont les auteurs, poètes ou non d’ailleurs, qui peuplent votre univers, votre quotidien ?

Dans le grenier de la maison parentale se cachaient des livres en caractères latin, édités de l’autre côté de la rivière Prutul : une malle comme l’une de celles de Fernando Pessoa, dans laquelle j’ai découvert « Faust ». Il était traduit par Lucian Blaga, immense poète et philosophe roumain (je lui ai consacré un essai en français qui attend son éditeur).
Le volume de Goethe ne m’a jamais quitté depuis. Par ailleurs, j’ai un attachement particulier pour les poètes de langue allemande, comme Rainer Maria Rilke, Paul Celan, Robert Walser, même si leur langue originale me résiste et que je dois recourir à des passeurs vers le français.
Un exercice d’admiration selon Cioran me ramène aux auteurs que je savoure : Blaise Cendrars, Saint John Perse, Pierre Reverdy, Ossip Mandelstam… Dans mes lectures, j’alterne les écrits des mystiques avec la poésie des hérétiques les plus fervents. Parmi ces derniers se trouvent Marina Tsvetaeva et Gherasim Luca, à qui j’ai consacré des essais, mes deux autres manuscrits inédits.
Je ne pourrais me passer de compagnons qui se nomment : Charles Baudelaire, Guillaume Apollinaire, Arthur Rimbaud…

Et enfin, si vous deviez définir ce qu’est la poésie pour vous, en trois mots, ou trois courtes phrases, quels seraient-ils ou quelles seraient-elles ?

Définir voudrait dire arrêter le mouvement, alors je ne pourrais donner qu’un aperçu instantané de ce que peut être à ce jour la poésie pour moi :

Un moment de solitude pleine.
Ce qui engendre la sensation de l’absolu : neige, feuillages, vent…
Une chevauchée hors sentiers, à l’orée de l’indicible.


Luminitza C. Tigirlas, d’origine roumaine, née en Moldova orientale, terre annexée par la Russie, est une survivante de l’assimilation linguistique dans l’URSS. Nouvelles, essais et poèmes publiés en roumain, langue maternelle sertie dans la graphie cyrillique étrangère en République de Moldova d’avant la chute du Mur. Sa lalangue ravine sur ces traces traumatiques.

Dans un ailleurs de mon autre part, la lumière d’un adret n’oublie pas m’avoir vue naître le 15 septembre 1966 — ce jour portait grâce à mes dix ans. Le matin même, les lettres de l’alphabet français se sont données à mon cahier. Voluptueusement.

J’étais la fille du Nucarul, le noyer que mon père Vassili TIGIRLAS avait planté dès mon premier fil de voix. En Moldova orientale, le totalitarisme soviétique enchaîna le roumain du parler parental à la graphie cyrillique. Nous respirions densément du russe, langue de Mandelstam et de ses assassins. Mon Nucarul s’élevait d’un air. Les coques de ses noix transportaient les désirs clandestins de mon idiome d’héritage condamné au lit de Procuste. Secrètement, j’ai savouré avant l’heure son retour à l’alphabet roumain via la graphie latine du français. L’amour-poète avait trouvé son écriture.

Française d’adoption depuis janvier 2000, psychanalyste trilingue à Saint-Priest (Rhône). Écrit en français poésie, prose, théâtre.

Auteure de l’essai « Rilke-poème. Élancé dans l’asphère », L’Harmattan, 2017.
Recueil de poésie « Noyer au rêve », éditions du Cygne, Paris, 2018. Préface de Xavier Bordes.

Ses poèmes et proses sont parus en revues : Voix d’encre, 55 ; Friches,123 ; Triages, 29 ; Phœnix, 24 ; Traversées, 84, 90 ; R.A.L., 127 ; Écrit(s) du Nord, 31-32 ; ARPA, 122 ; Poésie/Première, 67 ; Comme en poésie, 67 ; Verso, 171, 173 ; Nouveaux Délits, 55 ; 7 à dire, 73 ; Ornata, 3-4 ; FMP, 13, 16 ; Revue 17 secondes, 9 ; D’ailleurs/Poésie, Terre à ciel, Le capital des mots, Borges Projet, Rue Saint Ambroise, etc.

Sélection de 28 poèmes à paraître dans : L’Anthologie Triages de Tarabuste Éditions.

Poèmes sur le site : https://www.dailleurspoesie.com/luminitza-c-tigirlas.html

Lire quelques poèmes sur le site de la revue « Le capital des mots » : http://www.le-capital-des-mots.fr/2018/01/le-capital-des-mots-luminitza-c.tigirlas.html

Sa nouvelle « Ex ponto : à l’autre anamorphique » paraît dans le cadre de Borges-Projet sur le site de Jean-Philippe Toussaint : http://www.jptoussaint.com/borges-projet-index.html#tigirlas-luminitza-c

Site : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=32516

Site personnel : https://luminitzaclaudepierre.com/


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1 Message

  • Luminitza C. Tigirlas Le 9 avril à 17:05, par VINCENT

    C’est toujours une surprise et un ravissement de lire ces dires aussi sublimes que sublimant donc.
    Destin partagé que d’être divisé par la césure des millénaires desquels nous aurons butiné au moins cette poésie si rare.
    Félicitations et merci.
    GLV

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