Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Antoine Maine

lundi 23 mars 2020, par Cécile Guivarch

L’air est fragile
ce matin de givre

des oiseaux aux ailes de verre
et le ciel replié dans une haleine
de branches tendues

quelque chose se déchire
au milieu de la nuit
on en garde la trace
comme le souvenir d’une étreinte
cette parole de bras échangée
dans les plis du sommeil

on cherche à retenir encore un peu
les oiseaux qui butinent des restes de lumière

garder au-dedans le fragile
on en fera des navires
à remonter les fleuves
qui nous écarquillaient les yeux

juste au bord de la douleur
qui nous tient éveillé
debout sur le seuil

comme un jour à naître

Elle a de belles mains
longues et fines
cinq doigts de chaque côté
bien déliés

elle les agite au bout de ses bras
qui sont au nombre de deux
tout comme ses mains
ce qui en soi est fort pratique

ceci posé
elle les agite bien ces belles mains
sont comme deux jeunes oiseaux
affolés d’un rien
un mot plus fort qu’un autre
et déjà ils s’apprêtent à s’envoler
leurs petites ailes qui battent vivement
sur la musique de sa voix
(voix que par ailleurs je n’entends pas
depuis mon poste d’observation)

et quand sa main droite s’enfonce
au cœur de cette masse épaisse et sombre
qu’est sa chevelure
j’ai peur qu’elle n’en ressorte pas
et que son bras se retrouve ainsi
dépouillé de ce prolongement

telle une branche vide
dès que l’oiseau l’a quittée

Qu’est-ce qu’on peut faire en cinq minutes ? S’asseoir sur les marches
de l’escalier dans le couloir et regarder les chaussures un peu sales
qu’on va enfiler d’ici peu. Se demander si on a le temps de les nettoyer
et puis non. Ecrire un message d’amour (trouver une amoureuse).
Vider le lave-vaisselle. Regarder tomber une à une les feuilles du
cerisier et penser que bientôt il sera nu. Savoir que dans cette nudité
retrouvée il gardera toute sa beauté. Ecouter un morceau de ce blues
créole que chante Melissa Laveaux. Lire un poème de William Cliff.
Mettre un rouleau de papier hygiénique sur le porte-rouleau de papier
hygiénique. Pisser dans la cuvette avant de sortir. Veiller à ne pas en
mettre partout. Ecrire un poème en cinq minutes qui serait un peu
comme la vie. Se dire que la couleur de ce pantalon ne va vraiment pas
avec la couleur de ma parka. Réaliser que finalement je m’en fous un
peu. Puis se demander si je n’aurais pas dû écrire que je m’en battais
les couilles. S’interroger ensuite sur la place de cette dernière
expression au sein d’un poème. Ecrire un message de rupture (trouver
une amoureuse). Se dire que chaque instant compte et que c’est ça la
putain de vie. Vouloir être un moineau. Partager cette joie simple.
Refermer le carnet avec la satisfaction du travail accompli. Quelques
lignes écrites aujourd’hui.

***

Elle rimmelle elle crayonne elle blushe elle poudre elle étire elle
allonge elle tapote elle clignote elle applique elle étale elle brillote elle
étincelle elle rougealèvre elle miroite elle reflète elle peinturlure elle
embellit elle maquille elle rougit elle rosit elle colore elle bariole elle
rougeoie elle mauve elle arcencielle elle poudroie elle peaufine elle
fonddeteint elle minaude elle superficielle elle malaxe elle masse elle
presse elle gratte elle époussette elle babiole elle admire elle narcisse
elle peigne elle ondule elle flatte elle éclabousse elle éclate elle trie elle
range elle ferme elle cesse
elle baisse les yeux sur son mobile
elle met ses écouteurs
se cale bien au fond de son siège
le train bientôt arrivera en gare de Creil

La nuit a plu sur la ville
charleston sur les volets de métal
je me suis rendormi
à peine la chanson terminée

Je l’entendais qui marchait dans la pièce d’à-côté
le bruit de ses pas portait ma phrase

Plus loin j’ai descendu vers là où le lac bruissait

J’aurais pu prendre une photo avec mister Charlie Chaplin
no thank you

J’ai senti que mon cœur battait toujours
comme un animal pris au piège
jeté au fond d’un grand sac noir
et qui toujours se débat

On restait là épaules appuyées
dans l’embrasure de ces deux portes
à dire des mots comme petits cailloux blancs
que la pluie emportera

J’écris les poèmes du bord du lac
les nuages éclairent les montagnes

demain je partirai

Il fait froid
Je bois une bière dans ce bar sur la place

blonde

Tout au bout de là
le lac
dessus la montagne
dessus le ciel

La serveuse passe et dit
Merde il pleut

Le ciel la montagne et le lac
inventent des paysages inconnus

J’ai lu quelques poèmes de S. Corinna Bille
j’ai découpé les pages avec mon canif prenant soin de ne pas les
déchirer

Dehors sur la place on prépare le bœuf qui sera grillé ce soir

Il fait froid
Le ciel a mangé la montagne

La vie est blonde comme une bière

Moi aussi je crois bien qu’il pleut
là-haut il doit neiger

Les volets battent
doucement contre le mur
les rideaux chuchotent
des paroles de lin
de coton mêlés

Dans l’enceinte
la voix de Mark Hollis
sa voix d’outre-Manche
sa voix d’outre-tombe
entre chaque note
de longues traînes de silence

Et pourtant
l’on repose dans les bras
dans la peau de l’autre
dans les dessous
du même drap blanc

encore humides
du même jouir

Et pourtant
l’on se dit qu’à la fin
qu’à la toute fin
ce serait une belle musique
pour un enterrement avec
ces longues traînes de silence

La pluie tombe avec la nuit
les arbres au jardin se tiennent tranquilles
un peu de vent quand même
mais si peu - comme retenu

ça pourrait sembler triste
ça ne l’est pas

on laisse glisser chaque chose au dedans
un grand fleuve qui traverse de part en part
et l’océan à portée de voix

j’ai envie d’aller marcher sous la pluie
parce que Gene Kelly
et parce que la pluie était notre amie
t’en souviens-tu ?

ainsi marcher sous la pluie
jusqu’au cinéma au bord de l’eau
couper la route des livreurs de pizzas
puis rentrer seul
dans la nuit qui était notre amour

on se dit oh c’est triste
ça ne l’est pas

Le cœur est vide
quelques oies au travers
des bernaches
des goélands
Un grand sapin y pousse
parmi les feuillages d’ocre et de fauve
C’est l’automne sans doute

Sur le parking
une portière claque

Tout au bord du monde
la pluie hésite à tomber

Le chemin se dessine
dans l’horizontale de nos yeux


Entretien avec Clara Regy

Première question toute « simple », qu’est-ce qui vous a conduit vers l’écriture ?

Quelque chose à dire, à exprimer, sans doute. (Lieux communs, je sais.) Restait à trouver le bon canal. Adolescent, j’aurais voulu être musicien, catégorie « guitar hero », malheureusement peu doué pour la chose, alors j’ai commencé à écrire et à dessiner. Pendant des années j’ai oscillé entre les deux. Nouvelles, poèmes ou dessins, peintures. Et depuis une quinzaine d’années, l’écriture a pris le dessus. Evidemment, la lecture, le goût des mots, dès l’enfance, avaient joué un rôle important, m’avaient poussé jusque là.
Le vrai déclic a lieu en 2012, j’ai assisté à une lecture de Lucien Suel et Ivar ch’Vavar sur une scène à Amiens. Ça a été un choc pour moi, je ne connaissais que des poètes morts, ceux qu’on étudie à l’école ou au lycée, et je découvrais des poètes en chair et en os. Porteurs d’une langue vivante. Et quelle langue ! Ça m’a conforté dans ma démarche. Ce que je faisais modestement s’inscrivait dans un mouvement plus vaste. Je pouvais en faire partie !

Vous dites j’essaie d’écrire « simple », « à la hauteur de la table de cuisine », que mettez-vous précisément derrière ces termes, puisque la simplicité est de toute évidence une chose difficile...( je suppose que vous voulez dire sans grandiloquence ou quelque chose comme ça, ce que je partage mais cette parenthèse ne sera peut être pas dans le questionnaire...) ?

Je pensais à Ozu, le cinéaste dont on disait qu’il plaçait sa caméra à hauteur de tatami, c’est-à-dire à la hauteur des personnages qu’il filmait. C’est un peu ce que je recherche. Etre à la bonne hauteur. Pas au-dessus ni en-dessous. Une certaine forme d’exigence. Ou de légitimité. Un équilibre à trouver entre spontanéité et patient travail de réécriture. Ça m’a amené au fil des ans à dégraisser mes textes. A les débarrasser des mots superflus, des mots bouche-trous ou trop gonflés d’eux-mêmes. Ainsi, j’en suis venu pendant un temps à écrire des haïkus, puis je suis allé vers des formes plus longues. Mais toujours avec le même désir et la volonté d’écrire une poésie qui puisse être lue par tout le monde. Quand quelqu’un qui ne lit jamais de poésie me dit qu’il a été touché par un de mes textes, j’ai le sentiment d’avoir fait le job !
Revenons à la table de la cuisine, on s’y installe devant un tas de patates, un couteau éplucheur à la main, sur Spotify on a sélectionné quelques airs de Vivaldi ou un album de Kanye West, ça dépend de l’humeur, et on se met au travail. Pour moi, la poésie se cache là quelque part.

« Ecrire aujourd’hui », qu’est-ce que c’est pour vous ?

(Je sais bien que c’est moi qui ai amené cette question, alors je ne dois m’en prendre qu’à moi-même si j’ai du mal à y répondre !)
Ecrire aujourd’hui, lundi 30 mars 2020 à 11 heures et quelque, c’est écrire au temps du coronavirus, assis face à l’écran de l’ordinateur, sur ma droite deux fenêtres, voilage opaque et double-vitrage, et la rue de l’autre côté qui devient chaque jour un peu plus étrangère. C’est se déplacer au dedans des barrières. C’est explorer le « monde intérieur » et le confronter à ce que nous savons, avons su de l’autre monde.
Ecrire aujourd’hui, c’est faire rentrer un peu du dehors dans mes écrits. Je n’aime pas l’idée d’une poésie intemporelle ou hors-sol. J’aime qu’un texte soit inscrit dans un temps dans un lieu dans un parcours. Et cela vaut aussi bien pour le fond que pour la forme. Je n’ai pas l’idée d’inventer quoi que ce soit. Mais l’évolution des modes de diffusion, je pense à l’internet, impose des contraintes (longueur des textes, lisibilité, format, succession des pages, intégration de photos, videos, sons, etc.) et a une influence sur l’écriture, ou a minima sur une partie de mes textes. L’intention aussi est de refléter ce qui se passe dans ce monde qui est ballotté de crise en crise. Etre à l’écoute. Etre poreux. Recevoir. Ne rien comprendre sûrement. Mais faire confiance aux mots. Aux mots de la poésie, ce mélange d’émotions et de doutes, comme le dit si bien Philippe Jacottet.

Par ailleurs, certains auteurs ( poètes ou non ) vous sont-ils indispensables ? Même si le terme est un peu « fort » ?

Auteurs indispensables, je ne sais pas. C’est la poésie qui m’est indispensable. Mais je n’ai pas un auteur vers lequel je reviens constamment. Je crois que c’est aussi lié au fait que j’écris des choses très diverses. Et suivant ce sur quoi je travaille, la référence ne sera pas la même.
J’avais commencé à faire une liste d’auteurs et puis je l’ai supprimée. Je rajoutais toujours des noms, me disais Je ne peux pas ne pas citer celui-ci ! Et lui alors ! Et elle ! Alors j’ai laissé tomber.
Finalement, un nom quand même, hors du champ de la littérature : Jacques Tati, parce qu’en ce moment je retrouve dans son univers ce que je cherche à écrire. L’ humour, le sens de l’absurde, la juste distance avec la réalité, sa capacité à enchanter notre environnement quotidien. Enchanter le quotidien : sacré défi à l’heure actuelle !

Et pour terminer l’habituelle question : si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?
Oh
La
La*

* Je revendique la répétition comme figure de style !


Antoine Maine vit à Amiens en Picardie. A étudié les Beaux-Arts, observé les animaux, enseigné un peu de tout, est graphiste. Parcourt les montagnes.
Dessine, peint, écrit. De la poésie et des nouvelles. Est membre du collectif Meteor à l’origine de la revue du même nom (2 numéros à ce jour. Un extrait est consultable ici :
https://issuu.com/antoinemaine/docs/_issuu_meteor__02_de_c._2019_copie

Publications en revues  : Arpa, Friches, Décharge, Voix d’encre, Microbe,
Traction-Brabant, Festival permanent des mots, La Piscine, Meteor, cequireste.fr, nerval.fr
.

A publié un premier recueil fin 2016, « Une Vie avec du ciel » (Cahiers de
Poésie Verte) lauréat du prix Troubadours (revue Friches). Un second
cherche éditeur.

Sur twitter : @antoinemaine
Sur Instagram : @antoinemaine
Sur facebook : Antoine Maine
Sur tumblr : http://depassage.tumblr.com


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1 Message

  • Antoine Maine Le 14 avril à 11:48, par DUSSERRE-BRESSON Brigitte

    Qu’il est bon, doux en ce matin de repli sur soi, de se sentir proche de celui-ci qui dit cela de la vie. Cela d’humble, de charnel et de fort des instants de l’humain.
    Autant dire qu’ Antoine Maine touche au plus sensible de l’être, accompagne, est présence proche et feutrée.

    Merci pour ces partages.

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