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Poésie d’aujourd’hui

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Myriam Eck

samedi 14 décembre 2013, par Cécile Guivarch

Pierres de visage

La douleur des doigts retourne les pierres
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Ne les mélange pas
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Les pierres de mon visage

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Jusqu’à ce qu’elles me tombent du visage
Toutes les pierres
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Jamais assez pour les porter jusqu’à toi



Visage dans ta main
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Tombé



Jusqu’à ce que ce visage retourne dans ma main

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Jusqu’à ce que ma main devienne pierre
Qu’elle retombe

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Jusqu’à ce que ton visage ait fait de moi
Une pierre retombée

Morceaux de visage
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Tu ne savais pas combien de pierres dans une main
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Jusqu’à ce que je te rende
Un visage
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Dans ma main

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Devenue pierre

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Mini entretien avec Cécile Guivarch

D’où vient l’écriture pour toi ?

Le poème a été mon salut. En CE2 l’apprentissage de la lecture était un véritable calvaire, celui des récitations un enfer. Alors que je commençais à prendre les mots sérieusement en grippe l’institutrice a proposé d’écrire un poème, avec rimes et métrique. Une porte s’est ouverte. Je me suis mise à écrire des poèmes, à jouer avec les mots, leurs sons, leurs syllabes. Puis il y a eu, en CM2, « Le ciel est par-dessus le toit » de Verlaine, la découverte que les mots portaient en eux une charge émotionnelle. Pendant longtemps l’écriture de poèmes a été une manière pour moi d’occuper une place vide. Julia Kristeva parle du pouvoir du langage à construire une présence dans l’absence. Je retouchais à peine mes poèmes écrits d’un seul jet. Puis, en 2005, lorsque j’ai demandé l’avis de Bernard Noël sur des poèmes que je lui avais remis, il m’a répondu « Je ne vous ai pas trouvée dans vos poèmes ». J’ai été ébranlée. Il m’a fallu quelques mois pour me ressaisir, m’en saisir et changer mon rapport à l’écriture, avec le soutien, sans doute, de ma cure psychanalytique. J’avais alors un projet de livre d’artistes avec Dominique Maraval. J’ai décidé de créer mon propre langage. J’ai pris mes poèmes, et je les ai réduits en mots. Puis je suis partie des mots qui avaient un sens pour moi, les triturant, les malaxant, les juxtaposant. C’est ce qui a donné les poèmes du livre d’artistes Peau. C’est comme ça que j’ai changé d’écriture. Depuis j’écris à la conquête du sens qui se trouve en moi et que je peux partager. Je vais à la rencontre de ce qui me semble être vrai à travers la construction de formes poétiques. Au fur et à mesure de leur usage les mots se chargent et ils me chargent de leur poids. La poésie est devenue une expérience. Julia Kristeva parle d’une « expérience où signification et affect sont réunis dans la chair des mots ». Pour moi la poésie est une recherche aussi bien qu’une forme de restitution de cette recherche.

Comment travailles-tu tes écrits ?

Petite, je cherchais des pierres précieuses en fouillant le sol. Aujourd’hui c’est le langage que je fouille. Je fais se frotter entre eux des mots qui ont du poids pour moi, jusqu’à ce qu’une rencontre de sens se produise. Ce qui décrit le mieux ce processus pour moi, c’est ce que je comprends du « trouvé-créé » de Winnicott. Le sens qui émerge par ma recherche avec les mots j’ai le sentiment de le créer au moment où je le trouve. En fait il existait déjà en moi, mais sous une forme inaccessible. Lorsqu’une forme poétique me saute aux yeux c’est parce qu’elle prend sens par rapport à cet inaccessible. Et, ce faisant, elle me l’a rendu accessible. Il se produit une forme de coïncidence, de reconnaissance réciproque, entre un dedans et un dehors, entre deux entités qui n’existent que l’une par l’autre. Dans cette rencontre je trouve seulement ce que je porte en moi, de par mon expérience. Ce travail m’amène à penser que tout reste à écrire. Mais c’est une tâche éprouvante que je suis moi-même rarement en état de réaliser. Je conserve les formes poétiques qui me semblent inédites et polysémiques. J’aimerais les donner à lire telles quelles, mais je m’efforce de les assembler dans l’espoir que ce soit plus parlant aux autres. Et durant ce travail de composition un sens plus large se dégage de l’ensemble, un sens profond pour moi, qui vient apporter un autre éclairage aux formes courtes que j’assemble.
Cette expérience de la création est troublante. Elle me donne l’impression de pouvoir compenser la destruction, inéluctable, propre à la vie.

Quelle est ta bibliothèque idéale ?

Je lis peu. J’ai la tête comme encombrée de mes propres mots. Alors le peu que je parviens à lire doit répondre à des questions essentielles pour ma vie, ou pour mon écriture, au moment où je le lis. Si je suis concernée, lire devient aussi une expérience. Il y a des livres dont je ne souhaite pas me séparer, comme ceux de Bernard Noël, « La bouche de quelqu’un » et « L’inhabitable » d’Ariane Dreyfus, « Le livre brisé » de Serge Doubrovsky, « Dans la solitude des champs de coton » de Koltès, « Quand j’avais 5 ans je m’ai tué » de Howard Buten, « Les carnets du sous-sol » de Dostoïevsky... J’ai découvert aussi des poètes dont je me sens proche par certains côtés comme Jean-Louis Giovannoni, Ludovic Degroote, Antoine Emaz, Sylvie Fabre G., Israël Eliraz, Henri Meschonnic, Jean-Luc Parant, Roberto Juarroz,… que je souhaite lire davantage. J’ai conscience de passer à côté de beaucoup d’auteurs par manque de disponibilité mentale… Je trouve aussi une grande stimulation à la lecture d’un psychanalyste comme André Green dont la pensée et l’écriture sont riches en poésie. Et puis je ne pourrais pas me passer de Léo Ferré, notamment de sa chanson « Je te donne ».


Je suis née en 1972 à Digne les Bains. Je vis à Paris depuis 13 ans. Je travaille comme formatrice spécialisée auprès d’un public en souffrance psychique. J’anime également des ateliers d’écriture.

Bibliographie

J’ai publié dans une quinzaine de revues de poésie différentes (Europe, L’Etrangère, N4728, Passage d’encres, Contre-Allées,…), dans bientôt 4 anthologies et dans des revues de poésie en ligne.
J’ai participé à plusieurs livres d’artistes dont, tout récemment, Les yeux dans ton odeur avec Alexandra Fontaine aux Editions Approches.
www.myriam-eck.com

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Photo : Rachael Woodson


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