Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Anna Jouy

dimanche 28 octobre 2018, par Sabine Huynh





Parfois nous n’atteignons pas le rivage. La nuit nous poursuit de ses vagues, nous ne baissons pas nos voiles.
J’ai rêvé que des enfants naissaient les chats. Ils ont des billes sous leurs paupières, quelques planètes de toujours.
Et je regarde la vie à travers le verre, le sable et le feu.
Il n’y a rien à dire. Des dépôts de tartre sur le vent, quand on croit naviguer entre le sol et la nuit féline.

*

J’ai mangé tant de graines, rien de mon cœur ne pouvait germer.
Tu viens par le cheval de trait, par le mot simple des visiteurs, poser sur moi ta salive douce et prophète. Tu viens charmeur de l’oubli claquer la porte et me laisser sans clé, fille du secret et de l’huis.
Tu es le livreur d’images.
Je t’écoute à nouveau me raconter ton histoire, la fièvre qui te prit si loin qu’elle a brûlé l’équateur et qu’il fallut mille mers pour l’éteindre.
Tu viens, tu racontes encore comment tu pris vie dans une boîte de couleurs ; poussière des arcs-en ciel, vous étiez du même chapitre.
Ne t’en vas plus au profond de ma misère. Ne t’en vas plus mais recommande-moi à Fomalhaut ta compagne
Désormais entre par le vent des fenêtres. Assieds-toi et retiens-moi de mémoire.
Je te pense le commis des beaux jours.

*

Nous sommes assis quand la lune se lève, irrévérence imprudente,
on a déjà vu le ciel tomber dru.
J’échange avec toi des roseaux et le chant qu’ils recèlent.
Tu les appelles voleurs de vent.
Et je pense à ces bouteilles que tu as bues, mises en terre et qui hurlent à goulot ouvert pour faire peur aux moineaux
Ta main est prompte à recouvrir les trous de la gamme, ma bouche prompte à découvrir ceux de ton âme.
Nous conversons, nous racontons la nuit dans laquelle on ne peut plus coucher.
Tu dis, j’ai perdu le temps.
Je dis, je suis sans mémoire.

*

En une nuit mes ongles ont poussé, ils ont gratté la canaille. Un oiseau grandit entre mes serres.
En une nuit, ma bouche a soudé tous mes mots, elle crie d’une seule corde âpre
En une nuit légère et duveteuse, j’ai appris le vol et la haute distance.
Mon corps dépecé de son souffle a suivi l’arbre qui pleure
Il a bruit d’un autre vent, chevelure de fils et d’enfants
Le jour revient, il enroule mes envols, il pétrit la glaise des restes obscurs.
et je me lève,
si lourde de ces lumières.

*

J’aimerais bien savoir ce qui fut dit alors. Je sais que ce mot revient, motif essentiel et qu’il contient tout ; il déteint partout dans ma phrase. Soudain, il doit réapparaitre, être là me narguant ou me souriant. Je ne le reconnais pas, je n’en sais rien. Et pourtant.
Le temps d’une vie est à peine la longueur d’un livre ou d’un poème. Il n’y a pas de place pour y dire mille choses. Une seule et encore. Quel mot dois-je sortir de ce texte ?

*

Elle parle.
Elle me dit des nouvelles sans importance, que je sache pourtant que je ne sais plus ton visage, plus ta couleur. Pour que j’ignore plus précisément ton souffle.
Elle veille car il ne faudrait pas que je casse le feu.
Elle te murmure. Je vois ton ombre qui fuit les plis de ses lèvres, ton nom s’écrit en plongeant mes taches dans son amertume.
Que deviens-tu, si ce n’est un air entendu qu’elle me jette à l’âme ?

*

Ce sont des grains de soif, des grains de lac, des grains de mer. Nous allons pétrir la pluie à la croûte craquante qui dort dans le blé.
La lune aux larges épaules marche lourd, debout dans les arbres. Elle tire l’amour, assise sur mon cœur, charrue céleste.
Il ne pleut jamais que la farine du sol.

*

Je vais dans vos poèmes très démunie du ciel.
J’aurais voulu naître dans ce sillon, naître à chaque fin de mots.
Une herbe, un peu de vin, la fumée du cigare.
C’est une procession, mes bras chargés de la cire des abeilles.
Mais je ne vole pas comme la lumière, je ne monte pas comme ces poussières. Un désert d’insectes. Et j’entends que la phrase balbutie le miel, qu’il fait sec dans ma terre.
Je suis aussi dure que l’empreinte qui sèche sous le baiser. Aussi noire que leur abdomen.

*

Je ne vais rien dire. Le rêve ressemble trop à mes jours. La nuit aux bras coupés n’écrit plus de poème qu’avec les mots du labeur. Ai-je vendu le repos à ces colporteurs de nouvelles, de têtes coupées, de malheurs !
Assise comme une ombre, je laisse l’aube jeter sur le sol les silhouettes des songes.
Sur la terre comme au ciel, le calligramme du temps.

*

La porte claque, certains matins. Ce bruit qui longtemps reste pendu à la clé. Et c’est tout ce qui reste de toi car je ne te suis pas de fenêtre en fenêtre. Partir n’est pas une image, mais ce cliquetis de métal, chaque fois répété. Le départ ne meurt jamais, il se camoufle là, m’attend comme un rapace, un chasseur. Chaque porte qui se ferme, chaque frisson de trousseau. Tu me laisses, derrière la vitre du lointain. Un bruit, et j’y pense, un bruit et ta disparition nouvelle.
La porte claque, certains matins. On dirait une nuit filante.

*

Je viens d’une enfance de chevaux, silencieuse à peine perforée de sabots. Quand je veux te parler, je fouille dans mon tiroir, le manuscrit des murmures. J’aimerais que tu savoures mes images, un croquet ancien. Mais tu ne saisis plus cette minceur de la voix, tu ignores ces jours d’abeilles et de larves, tu ne sais pas de quand je parle. Alors mon poème assis dans le pré, ses chaussettes blanches tricotées de nuages faisant craquer les brindilles. Alors mon poème de résine, d’épines broyées, alors mon poème libre et silencieux, tu ne le comprends plus. Des pas dissipés, un mirage, une langue étrangère.
Je suis un poète mort de sens.

*

Oui, il faut vivre loin pour oser se parler. Avoir, entre, une grande plaine de laines et de feuilles. Ecrire dessus de simples lignes qui se lisent sous le doigt.
Devine ce que je murmure. Devine ce que je crie.
Et tout comprendre quand même puisque le ciel chargé de silences et de douilles éponge les images.
Je t’invente à la portée de fenêtres. Je t’invente ma transparence. Au travers, tu es déjà un autre ciel, un nouveau visage.
Je ne garde de toi chaque jour que des brouillons de couleurs et ces mots sur ma vitre.

*

Tôt le matin, je cherche mes mots sous l’oreiller, des mots avec des plis de sommeil
Le souffle revient, il ramone. Chaque syllabe fait mal, je suis toute percée de dires.
Tôt le matin la draisine du poème me pompe à bras le corps
Je pousse, je tire, je respire par les épaules, par l’os clavicule. Et quand j’expire, c’est comme un arrêt dans la mort, une gare en cul de sac.
Je suis un buisson éphémère qui secoue des oiseaux, un buisson de papier bruissant.
Une plaine entière rentre dans la maison, lisse comme le vent
Mon corps attend sur le chemin, cabale de fenêtres
Qui claquent et battent, le fouet et l’étrille,
Et la course haletante
Ca sent la verdure froide, l’herbe de l’espace
Une plaine entière rentre dans la maison.
L’homme vient de loin, une voie de semences
Les rizières de tulipes
Les champs mouillés de fleurs
Je suis la femme de planches, d’un vieux bois gris
Une sombre cabane, tout au bout de la main
Je dors solitaire, haut plateau des errances
Nouée de routes et de débris
Où l’on croise l’amour cavalier, le dos des juments montées à cru



SABINE HUYNH S’ENTRETIENT AVEC ANNA JOUY


Comment définiriez-vous votre travail d’écriture ?

Écrire se conjugue de deux manières qui a priori n’ont pas les mêmes articulations : l’une poétique, l’autre romanesque. Les deux ensembles constituent mon travail d’écriture, comme un arbre fait de deux troncs.
En poésie, je voudrais bien, au travers d’une image et d’un son surgis, toucher le miracle du langage capable « d’augmenter » ce monde, et le faire percevoir comme au travers de « vers » déformants et re-formants. La juxtaposition de paradoxes, l’aigre doux, l’acide miel, le va-et-vient entre la réalité et l’irréel sont mes outils. Je voudrais un poème qui me mette une fraction de seconde en état d’apesanteur ou de sidération. La poésie ne vient pas de soi, elle traîne dans le pays. Il faut la saisir dans des filets faits de mots.

Écrire un roman, une nouvelle ou une brève prend sa source dans l’écoute du discours intérieur. Être capable de l’entendre et de le transcrire d’abord , être ensuite capable de le rendre net, aigu et parfaitement audible alors. Le formuler à haute voix.

Mais il faudrait en dire plus ou se taire mieux.
Entre mes intentions et ce qui arrive sur le papier ou l’écran, je sais être loin du compte.

Vous avez utilisé les mots de « poésie vivante » dans notre récente correspondance, que vouliez-vous dire par là ?

J’entends simplement que la poésie ne devrait pas être que des mots et de l’encre mais plutôt une capacité à guetter l’épaisseur ou le volume ou la profondeur de ce qui se passe sous nos yeux, dans nos vies. Sétonner.
Ma capacité à voir cette poésie suit le cours de ma vie. Il y a des jours miraculeux et d’autres médiocres. La poésie se sert de moi, selon les jours. Elle a ses humeurs on dirait... Elle me vit.

Quelle est la place de la poésie dans votre vie ?

J’en ai besoin. Elle est la promesse absolue que je n’ai rien compris et que tout est immensément plus fabuleux que ce qu’on m’a toujours dit et raconté.

De quels poètes ne pouvez-vous pas vous passer ?

Rimbaud, Francis Jammes, Jabès, Herberto Helder, Tranströmer, Lambersy, Joyce Mansour, Haldas, Celan... Plath, Pizarnik... En général je ne me passerais d’aucun poète en fait, tous me sont nécessaires, je crois.

Qui a écrit les plus beaux vers de votre bibliothèque ?

Gaston Miron : « La marche à l’amour ».

Quel est le livre qui ose tout ?

Près du cœur sauvage de Clarice Lispector.... une autobiographie incroyable entremêlant la poésie à l’histoire, le rêve à la description, complexe, chargé, inclassable, envoûtant ; un livre qui dépasse tous les schémas et les limites du genre.

Quel est le livre à rééditer ?

Je voudrais bien qu’on réédite Guy Chambelland, poète et éditeur de nombreux poètes de l’après-guerre comme Yves Martin, ainsi que d’une revue appelée Le Pont de l’Épée. Ne plus pouvoir lire ces auteurs est une immense perte pour la poésie, une poésie faite d’émotions mais aussi d’humour et d’ingéniosité, d’une invention verbale géniale.


ANNA JOUY vit en Suisse romande. Elle a fait des études de Lettres à l’université de Fribourg.

Bibliographie

Aux éditions numériques QazaQ :
Strasbourg verticale (roman)
Là où la vie patiente (récit)
Je et autres intimités (poèmes)

Sur le site littéraire des Cosaques des frontières : écriture hebdomadaire depuis 2013.

Roman :
Daisy Gazelle, héroïne colorature (éditions La P’tite Hélène, 2018)

Poésie :
Ciseaux à puits (Polder, Décharge, 2008)
La mort est plus futée qu’une souris (avec Alain Simon, éditions Le pas de la colombe, 2008)
Au crible de la folie (éditions de l’Atlantique, 2009)
Ces missiles d’allégresse (éditions de l’Atlantique, 2011)
Agrès acrobates (éditions p.i.sage intérieur, 2013)
De l’acide citronnier de la Lune (éditions Alcyone, février 2016)
Une pesée de ciels (éditions Alcyone, 2018)

Participations à de nombreuses revues de poésie.
Textes pour musiciens et compositeurs pour art choral.
Polars aux éditions La Sarine sous le nom Colette Gaillard.
Spectacles et mises en scène.

Site d’Anna Jouy : Mots sous l’aube


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