1
Des creux des lignes des flèches,
tout un monde à portée de toi,
tout un monde à portée de nous,
de grands cyprès plus hauts
que les pierres de Toscane,
et des verres que nous portions
encore plus haut que les cyprès,
portions à Sienne
encore plus haut que les murs
faits d’ombre et de vent
Et nos lèvres, pleines de soleil,
croyaient encore à la lumière,
croyaient encore
à la lumière et au vent,
du moins
nous l’espérions
2
Et c’en était fini de nos terres
qu’à deux mains nous creusions,
fini de nos lèvres
glissant sur tout notre corps,
fini de nos rêves
glissant sur tous nos corps,
nos grands oiseaux silencieux
perdus dans l’ombre des nuits
3
Combien de jours maintenant perdus,
combien de jours de miel et de sang
maintenant perdus
derrière les paupières,
à dessiner de grandes ombres
entre le monde et toi,
entre le monde et nous
À dessiner
De grandes ombres
4
Où s’échappait la douceur
des jours de miel et de sang ?
Elle filait entre nos mains
incapables d’emplir
les creux de nos corps,
incapables d’avoir
la légèreté des lucioles
qui dansent l’été,
par trop dansent,
pas seulement en été,
mais aussi en hiver,
même en plein hiver
5
Où allait la pluie
quand elle entrait en nous,
où allait la pluie,
dans quel recoin ?
Lequel de nous deux
souhaitait plus d’ombres
et de brumes
pour s’accrocher à nos terres
et nous défaire
dans un seul et même élan ?
Souhaitait la pluie
plutôt que le sang
dans nos veines
6
Parfois, il suffisait d’un mot
pour nous défaire,
un mot,
et chacun le prononçait en secret,
loin de l’autre
Parfois, il suffisait d’un mot
pour revenir à la pluie
et au vent,
un mot qu’à peine
tu murmurais,
trop tard murmurais,
quand j’étais déjà endormie,
goutte à goutte
répandue sur le sol
Et la terre, auréolée de brumes,
tranquillement nous défaisait
7
Je disais la pluie,
elle tombait parfois sur nos visages,
et mes angoisses prenaient l’ombre,
devenaient brumes sous les arbres,
silences sur nos corps
Je disais la pluie,
elle coulait parfois,
diluant chacune de nos paroles,
chacune de nos pensées,
et l’ombre et l’eau
n’en finissaient plus
de s’accrocher à nos veines
8
Pendant ton sommeil,
je creusais des rivières sur ta peau,
mes mains des sentiers,
des chemins en partance
Et je suis encore à chercher
d’où partaient nos étreintes,
l’écho de nos cris,
de nos souffles
Et je suis encore à chercher
le sang dans nos veines
9
D’où partait l’écho
du sang dans nos veines,
sinon du grand terrain vague
adossé à nos corps,
terrain sans relief ni vertige,
tes mains sur moi sans tracé,
nos corps
sans faille où disparaître
Tomber et disparaître
Nos corps sans faille
10
Maintenant
tu écoutes la pluie,
tu penses,
personne n’est là
pour l’écouter avec toi,
pour remonter jusqu’aux rivières
qui se créent dans ton esprit,
pour remonter jusqu’aux berges
des fleuves qui se noient
Et tu tiens, là, sur leurs rives,
avec un désir fort d’exister,
de dépasser ce matin
semblable à tous les autres,
excepté ce sentiment
de te tenir comme rarement,
debout, les yeux grands ouverts
sur la marche du monde
Entretien avec Clara RegyÀ la lecture de vos textes, on découvre un entremêlement du corps et du paysage, Il s’en dégage une certaine sensualité… Et parfois l’un prend le pas sur l’autre…Est-ce bien cela que raconte votre écriture ?
Oui, c’est bien ce que raconte mon écriture, mes poèmes. En effet, ma sensualité est faite de paysages, elle en est indissociable, et je pense que c’est lié à mon enfance. J’ai grandi à côté d’une forêt de conifères, et je partais seule adolescente, m’y promener, rester de longs moments, à contempler, à ressentir, à vivre d’une certaine manière les émotions, les « émois » du corps et de la pensée en me projetant dans le paysage, en ressentant à travers lui. Étrangement, c’est plus à travers les moments où il faisait gris, que je ressentais davantage d’intensité. À l’adolescence, on est complètement « absorbé » par nos émotions, troublé aussi. Chez moi, les émotions sont liées aux paysages, principalement les combes et les forêts, ainsi que l’océan en Bretagne. Ces différents paysages structurent d’ailleurs mon premier recueil « Les terres sans sommeil ». Mon premier vrai poème, écrit sans doute à l’âge de treize ans, me mettait en scène dans un paysage de ciel tourmenté et venteux, où je me sentais exister, à travers les sensations éprouvées par le corps.
Je pense aussi que toute sensualité implique une forme de tension liée à l’érotisme. Le corps peut ressentir à la fois désir et angoisse. Il ne se vit pleinement, selon moi, que quand il mêle les deux. Et en raison de mon enfance dans cette forêt, par un mécanisme que je ne cherche pas à expliquer, les émois du corps ont déteint sur le paysage qui m’entourait, ou inversement peut-être. Ce qui est important, c’est que mon langage poétique en est indissociable, comme dans les extraits inédits publiés dans ce numéro de Terre à ciel. Les poèmes évoquent des souvenirs mélancoliques d’un couple, moments qui envahissent les pensées, et s’imprègnent de paysages, d’atmosphères, principalement, la fraîcheur de la pluie et des brumes. C’est peut-être aussi une forme de repli sur soi du corps qui cherche consolation, appartenance ou protection dans ce rapport sensuel à la terre, aux éléments concrets, liés aux sensations, par exemple les frissons liés à la fraîcheur, et donc à la sensualité, à travers les frissons du désir. Dans tout rapport charnel, les sens sont sollicités, et le corps connaît l’intensité aussi à travers eux.
Pour toutes ces raisons, la sensualité qui me définit sera toujours liée à des éléments concrets d’un paysage, et la tension, propre au désir, m’amène à voir ces paysages avec un ciel gris et tourmenté, avec des brumes, ou de la pluie.
Parfois, c’est le doute et l’inaccessible qui affluent…Est-il un élément déterminant de votre écriture ?
L’inaccessible est une partie intégrante de ma poétique, en effet. Elle est liée à cette intensité, à cette tension, dont je parlais ci-dessus. Que ce soit dans les inédits de Comme des ombres entre le monde et toi, dans le recueil Les Terres sans sommeil, ou dans Chemins de cendres (recueil paru en livre d’artiste aux éditions Le Silence qui roule, avec des gravures de Marie Alloy), mes poèmes évoquent tous un espace, spatial ou psychique, qui est présent, mais ne se dévoile pas. Le langage poétique permet d’essayer de le dessiner, de l’atteindre, mais il reste toujours hors de portée, ce qui explique que le poème naît spontanément une fois l’échec consommé en quelque sorte. C’est parce que cet espace n’est pas atteint que naît le poème, sinon, il n’y aurait pas besoin de l’écrire. C’est un chant mélancolique qui résulte de ce moment qu’on a vécu, un lieu qu’on a cherché à atteindre, comme un sentier qui semble conduire quelque part, mais qui n’a jamais de fin.
Vous parlez aussi de doute, je pense que celui-ci vient de cette même dynamique, de ce même élan. Il y a volonté d’accéder à cet espace transcendant, mais avec l’expérience et la lucidité, le doute s’installe, le constat aussi qu’il sera toujours impossible à rejoindre. Il n’est pas étonnant que le thème de l’errance fasse partie intégrante de ma poétique, ainsi que le thème du mystère. Mes poèmes évoquent souvent le chemin, en lien vers un « ailleurs mystérieux », s’apparentant à un espace, le désir de l’infini peut-être, propre à la psyché. Le chemin n’atteint jamais sa destination, seule reste l’errance, et pour moi, elle est tout autant magnifique. « Les Chemins de cendres » l’évoquent tout autant que « Les terres sans sommeil ». Celles-ci ne n’évoquent sans doute rien d’autre que cet espace latent, inscrit en moi, et qui se dévoile de temps à autre comme une promesse.
Avez-vous été inspirée par certains auteurs, inspirée ou emportée si vous préférez ?
J’ai été tôt inspirée par la poésie chinoise classique, qui est une « poésie-paysage », qui me parle et « m’emporte » comme vous le dites. Des poètes comme Du Fu et Wang Wei, plus que Li Po, sont pour moi une source de déplacement spirituel très fort. Il ne faut pas oublier que ces poètes étaient des poètes errants également, et pour Wang Wei, un peintre. Je me trouve souvent happée par les paysages représentés dans les peintures classiques chinoises. C’est seulement en lisant un essai de François Julien, « Vivre de paysage » que j’ai enfin compris pourquoi. Dans la représentation picturale chinoise des paysages, tout est question de tension, d’intensité, de mouvement, en raison des contrastes représentés, et je trouve que l’écriture, dont celle poétique, est elle aussi, liée à cette tension que connaît l’écrivain, la tension existentielle qui pour moi le pousse à écrire.
Il y a aussi beaucoup de poètes que j’adore, et que j’aime beaucoup enseigner, transmettre. Je pourrais les citer, mais à vrai dire je préfère parler des romanciers, qui selon moi, ont livré leur propre représentation poétique du monde, capable de m’emporter parce qu’elle y mêlait aussi une écriture de l’existence.
Camus, par sa sensualité dans « Noces » ou « L’été », entres autres, où sont parfaitement liées angoisse d’exister et sensualité.
J’aime beaucoup l’écrivain islandais Jon Kalman Stefansson : son style est de la pure poésie, et ses personnages accèdent à une existence autre, en lien avec les éléments naturels, ce qui ne peut que me parler.
J’ai tout lu aussi de Kazuo Ishiguro . Ses romans racontent des histoires complètement différentes, dans des époques différentes, mais qui m’absorbent complètement.
Je pourrais aussi citer Jean Marie Le Clézio, que je lisais plus jeune, et dont les livres permettent une véritable lecture sensuelle et sensorielle selon moi. À la lecture de certains de ses romans, j’ai éprouvé véritablement la brûlure du soleil, la chaleur des pierres. Il est proche de Camus pour cette raison, mais aussi par sa manière de donner vie à des personnages humains et humbles.
Quelle part tient l’écriture dans votre vie quotidienne ?
J’aimerais qu’elle prenne encore plus de place dans la vie quotidienne. Elle occupe l’essentiel de mon temps libre, et ce, de plus en plus. Je suis enseignante, et ce métier est assez prenant. C’est pendant les vacances scolaires, assez nombreuses quand même, ou pendant les week-ends que j’écris, en général le matin, au réveil. Je n’écris pas que de la poésie, mais aussi des récits, qui demandent un rythme plus intense que l’écriture poétique. Celle-ci est chez moi spontanée, je ne la force jamais. En général, les poèmes sont là, sous leur forme complète, avec leurs images, leur rythme. Ils coulent, et c’est comme un chant. Je corrige très peu mes poèmes. Je sais d’avance s’ils ont une valeur ou non, éliminant ceux qui pour moi ne sont qu’anecdotiques.
Et enfin « question subsidiaire » : si vous deviez définir la poésie en 3 mots, quels seraient-ils ?
Les trois mots seraient : mystère, tension, souffle.
BiographieNée en 1970, Emmanuelle Grandjean a passé toute son enfance et adolescence dans le Haut-Jura, dans ces paysages qui l’inspirent poétiquement. Après des études à Sciences-Po Strasbourg et en lettres modernes, elle est devenue enseignante et a exercé sa profession dans plusieurs régions, dont la Bretagne et la Réunion. Elle vit actuellement à Dunkerque, où elle enseigne la littérature.
BibliographieLes Terres sans sommeil, revue Nunc, numéro 43, printemps 2019.
Les Terres sans sommeil, Corlevour, mai 2023.
Chemins de cendres, avec des gravures de Marie Alloy, Le Silence qui roule, septembre 2025.

