Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Hervé Martin

dimanche 3 juillet 2016, par Cécile Guivarch

Au plus vrai du visage

Écrire
Dans la langue
tenir --- vers un cap
l’enfance toujours réanimée
- ce poème - --- en témoin
d’où je trace chemin
prends appui
et la force en besoin
sans jamais désarmer
ni trahir l’enfant

Je m’adosse à des mots
Érige un territoire
d’où repartir sans cesse
Bâtir des pages pour assises
Et d’abord ce terroir de mots
contre l’obscur
ce poème

Avec des mots
matière --- verbes
dans la langue construire
Pas des remparts
mais des socles
des avancées
Pédicules d’où je pendrai
dans le souffle
appui

Terre --- glaise --- grave
mots matière
pour assécher
assourdir le sol
Cette assise d’où désormais
Je fourbirai
mes actes

Creuser au tréfonds
où captive
la mémoire jaillit
en harmoniques
dans le souffle
et le son de ma voix

Rameuter
du pays de l’enfance
cette ardeur
qui demeure dans l’être
assoupie
Les rêves
ne meurent jamais
et l’enfant en moi
veille

Le poème traverse
le dedans

Du centre de mon être
en couches successives
il passe
du rhizome des nerfs
au feu
de la langue parlée

De l’éprouvé du corps
à la nomination
vive des mots

Visage face --- qui penche
entre temps de mémoire
et cette incertitude
qui construit lendemains

Je marche
dans la lenteur des mots
qui articulent à l’existence
mon souffle
et les battements
de mon cœur

D’enfance et mots
bâtir cette île
jaillie d’informes

Désirs et nuits
mâchés en bouche

Les mots matières
agrègent à l’espérance
la pulsation
rouge des veines

Désirs
dans la bouche
les mots
à d’autres mots
se joignent
et disent
comme possible
--- l’éclaircie

Hébété --- un matin
j’interroge mes mots
à l’aune du temps
qui bat dans tout mon corps

Et face à mes vœux devenus
mon visage s’assèche
quand la mémoire
en vertiges
fait des touches aux oublis

Rester debout
telle est notre promesse

Et dans la langue vive
rehausser notre part d’ivresse

Les yeux
au plus vrai du visage

Je veux croire
qu’au plus sombre de l’âge
dans le tiraillement des questions
perceront en moi
--- les prémices
d’une éclaircie humaine


Entretien avec Clara Regy

- Peux-tu brièvement nous raconter ton parcours "d’Homme de poésie" ?

Il commence sans doute avec ce geste d’écrire qui s’est imposé à moi vers la fin de l’adolescence. Je l’ai vécu alors comme un souffle d’oxygène me permettant de respirer plus amplement. Au cours du temps, ces moments d’écriture d’abord épisodiques se sont multipliés. Ils m’ont accompagné ainsi de manière intermittente jusqu’à ce que je les considère, déjà bien avancé dans l’âge adulte, comme une part véritable de moi. Au regard de ces pratiques d’écritures, récurrentes et de poèmes, je me suis admis poète mais assez tardivement. L’écriture m’a beaucoup apporté. Rien ne me prédestinait à écrire sinon une admiration pour les écrivains, les poètes et pour la chose littéraire, sans être pour autant un grand lecteur. Ce n’est que bien plus tard, cette passion m’accompagnant, que j’ai poursuivi plus intensément cette quête de poésie. Je dois dire que longtemps rien ne m’a paru plus beau que la figure du Poète. En 1997, j’ai créé la revue Incertain Regard pour dire que les poètes sont vivants et que la poésie contemporaine est lisible, sensible, partageable, accessible… Enfin mes premiers livres ont rendu hommage à la mémoire des miens, aux métiers manuels, aux disparus.

- Te considères-tu comme un poète engagé ?

Non ! Pour moi le poète engagé est une figure majeure ! Il vit ou a vécu dans un pays où les libertés sont menacées gravement. Il pourrait même engager sa vie pour la liberté, les causes qu’il défend ou l’idée qu’il se fait de vivre. Et parce que ce terme est fort et beau, il faut le préserver d’une inflation de sens.

Cela dit, chacun est engagé dans sa vie pour une cause, une passion ou une autre. Et les causes sont nombreuses. L’état de la planète, celui du monde, les grands déséquilibres qui y règnent, la condition de vie des hommes… Toutes ces causes me préoccupent comme beaucoup d’entre nous. Et parfois, certains de mes poèmes en témoignent.

- Que mettrais-tu alors derrière ce terme ?

Pour ma part, si je suis engagé, c’est du côté de l’humain et au cours de ma vie, auprès de ceux que je rencontre. L’attention aux autres, la sincérité, le respect des êtres, le partage sont des valeurs humaines auxquelles je suis attaché. Vivre en accord avec elles est peut-être bien modestement la forme de mon engagement. J’essaie d’allier le geste à l’écrit dans un esprit de cohérence. L’homme et le poète sont une même personne.

J’ai toujours été attentif à la solitude des êtres comme à ceux qui sont omis par une société trop élitiste. J’ai écrit des poèmes qui rendent hommage aux métiers manuels, aux personnages de mon enfance, à ce milieu populaire d’où je suis issu. Certains poèmes portent les titres de Balayeur, Coffreur, Éboueur, Plâtrier, Maçon… C’est là peut-être la forme de ma reconnaissance à ceux que l’on ignore. Ces hommes et ces femmes qui fabriquent notre monde, matériel et concret, souvent dans la fatigue et l’usure de leur corps. Ne l’oublions pas. À ce sujet, une anthologie existe « Voix d’en bas, la poésie ouvrière du XIX siècle » à La Découverte. Elle recense des textes écrits par des ouvriers et des artisans qui louent l’art de leur métier et l’humain dans son rapport à la société. C’est touchant et c’est beau !

J’essaie d’être fidèle à moi-même et à mes textes. Dans la sincérité du poème, il y a en filigrane l’ébauche d’un geste. C’est ce « faire » du mot poésie vers lequel, je crois, le poète doit tendre autant qu’il est possible. Rien ne l’oblige, sauf peut-être à être garant plus que d’autres de ses mots. Il lui faut éclairer par sa cohérence le trajet de son existence et de son écriture. Oui, il faut être cohérent à soi-même, les mots ne doivent pas rester sans chair. La poésie ne se contente pas de mots sans âme. C’est à ce prix que le chemin se poursuit.

- Écris-tu à des moments particuliers ?

Non, je n’ai pas de moments particuliers réservés à l’écriture d’une manière ritualisé. D’ailleurs, j’aime dire qu’on ne décide pas d’écrire un poème. Et parfois, il s’impose à vous, même s’il n’est pas souvent donné d’emblée. En revanche, des périodes sont plus favorables que d’autres à l’écriture pour des raisons diverses. Et certains moments, où une forme d’errance de l’esprit s’installe, sont propices à l’écriture. La marche par exemple ou le voyage, même en trajets courts, impromptus ou réguliers, ou les salles d’attente encore, créent pour moi ces conditions. J’aime aussi beaucoup réécrire. Reprendre l’écriture des poèmes, les relire à voix haute, les sentir en bouche, les retravailler tant au point de vue du sens que de la sonorité des mots. Revenir sur des détails de sens, en reprenant aussi les petits mots d’articulations que sont les articles, les démonstratifs, les possessifs… Avec ce souci de détails qui ouvriraient pour moi d’autres espaces.

- As-tu des auteurs qui te suivent ? Te précédent ?

Je ne suis pas le mieux placé pour le dire. Mais si on entend « soutien » dans le verbe suivre, alors oui, des auteurs me soutiennent dans mon travail et montrent de l’intérêt pour ce que j’écris. En tout cas des signes manifestes de ces soutiens existent sous différentes formes.

Parmi les poètes qui me précèdent, j’aime la poésie de Lionel Ray avec ses déambulations intérieures et la prosodie, les rythmiques dans l’écriture de Maurice Regnaut ; J’ai été très sensible à Patrice Delbourg et à son livre L’Ampleur du Désastre ; Exister de Jean Follain avec ses scènes et ses personnages m’a touché… Tous ces poètes ont influencé l’écriture de mon premier livre Toutes têtes hautes. Mais il y a encore la belle humanité que je ressens dans les livres de Marie-Claire Bancquart ; La langue vive, riche et rythmée de Claude Ber ; Le rapport au réel et au quotidien dans la poésie de Gérard Noiret ; Charles Juliet pour le creusement de l’intime ; La langue encore de James Sacré… Et tant d’autres poètes, tant d’écritures dont je suis redevable d’une manière ou d’une autre. Nous n’écrivons que dans la continuité de ceux qui nous ont précédés.

- Si tu devais absolument définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?

C’est peu parmi tous les qualificatifs qu’il est possible d’attribuer à la poésie mais s’il faut en choisir trois voici mon choix de l’instant.

Ailleurs. Désir. Authenticité.


Né en 1953 à Igny (91) Hervé Martin vit aujourd’hui près de Rambouillet. Il a travaillé plusieurs années dans le secteur social auprès de personnes handicapées.

Il a créé la revue Incertain Regard qu’il a animé jusqu’en juin 2015. Il exerce régulièrement une activité critique et collabore avec des plasticiens autour de livres d’artistes ou d’expositions. Edité dans plusieurs revues, il est l’auteur de livres qui interrogent la mémoire et rendent hommage aux personnages de l’enfance et aux métiers manuels. Sa poésie parle de l’absence et du manque, investit le territoire familial et creuse celui de l’intime.

Site : http://hervemartindigny.jimdo.com/

Parutions :

  • Métamorphose du chemin. Éditions Eclats d’encre - 2014.
  • J’en gage le corps. Éditions de L’Amandier. 2011.
  • Et cet éprouvé des ombres. Éditions Henry - 2009.
  • Toutes têtes hautes. Éditions Henry – 2004.

Livres d’Artiste :

  • Au plateau des Glières, avec des gravures de la plasticienne Valérie Loiseau. Éditions de La Lune Bleue. 2011
  • Comme une ligne d’ombre, en collaboration avec le peintre et graveur Marc Giai-Miniet. Les éditions du nain qui tousse. 2013

Anthologies :

  • Dehors. Editions Janus. Mai 2016
  • Le monde, les réfugiés et la mer ou : j’ai mal à la méditerranée. Editions Corps Puce. Janvier 2016.
  • L’insurrection poétique. Editions Corps Puce. 2015.
  • Voyage au bout des doigts. Éditions de La Lune Bleue. 2012.
  • Des poètes dans la nature. Éditions de l’Amandier. 2011.

Plaquettes :

  • Lettres Collection Franche Lippée N° 263 - 2005 Éditions Clapas

Les éditions en revues :
A L’index N°30 ; art scènes N°22 ; Concerto pour marées et silences N°6 ; Diérèse N°67 ; Friches N°115 ; Grèges, N°9 ; Ici é Là, N°2 ; La Nouvelle Tour de Feu, N°44 ; La Sape, N°55-56 ; Le journal des poètes N°3 – 2013 ; Le Mâche-Laurier, N°18 ; Les Citadelles, N°9, N°16, N°21 ; Le Nouveau Recueil, N°57 ; N4728, N°12, N°20 ; Phoenix N°13 ; Rehauts, N°13 ; Résu, N°86, N°92 ; Saraswati N°10 ; Traces N°146, N°166 ;Traversées N°79 ; Zone Sensible N°4


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