Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Denise Le Dantec

mercredi 24 octobre 2018, par Sabine Huynh





La lune brille :

C’est l’heure

Je lance les navires

— ils illuminent

*

Serait-ce le jardin
au front brûlé des reines ?

Nuages d’or
près des jarres en sueur

— jasmin déjà tari

*

Il neige. Le monde vacille. La forêt, le brin d’herbe — la route.
Les mots du livre sont effacés.

*

Tu converses
avec l’abeille
________et le giroflier

les arches
les forêts

les cités affamées
— sous le glyphe de l’azur

*

J’ai cassé le mot
comme on casse une noix
3 souhaits
3 roses
la charbonnière
s’est envolée
la violette cornue
le sorbet Blackberry
le navire a quitté la terre
le Nord et le Sud
se sont rencontrés
une taupe a marché
sur la lune
j’ai retrouvé
le code des constellations
le soleil a perdu
ses plumes
j’ai fermé les yeux
la pluie lave
les rêves
le lait floconne
la caravane de mes lettres
traverse la page
la marée des pommes
les herbes du champ
quand tu ressusciteras
je ressusciterai avec toi

*

Agitation cavalière dans les sous-bois. Les fougères. Les buissons.
Nous avons le fémur et le pied. Le trot et le galop.
Le poème qui est là. La route encore verte.
Ô hennir dans les haies !

*

Il y a des arbres
en fil de fer noir
Un massif circulaire
Des ruisseaux
Encore des arbres (orangés)
Le sentier suit le sentier
Les oiseaux s’enfoncent
dans les serrures de bois

Je suis entrée dans la forêt par un trou de lumière
Une feuille de chêne à la bouche
Le papier est couleur d’écureuil ou de chameau
Les syllabes sont tombées dans la boîte aux myrtilles
La théorie de la fuite est bleue bleue bleue et aussi violette et verte. On la ramasse
dans les sentiers
Croassement-Monde
Issue du brouillard, l’enfant. Son chapeau rouge avec les noms des saisons brodés dessus.
Et les étoiles.

Le temps est aux lettres, aux secrets
J’écris le mot peur
Le désordre est un ordre parfait

Sous la mousse il y a le poème que je n’écrirai pas

Trois boucles rythmiques, des fragments, des vocables en forme de faînes et de
cormes

Quelques-uns écrivent autour de la pierre naufragée, à la surface de l’eau

Est-ce le froid ou le corps qui cède ? Ici, le long des rangées empêchant tout développement

Je compte mes mots

L’épine noire se couvre de fleurs blanches

X pour la déchirure. Plomb section H

Points d’eau. Bâtons

L’anneau du temps

Le chemin fait nuit sur la paume de ma main

*

Il y a les houles du mois d’octobre.
D’infinies images rejoignant la Lyre.
Des tourelles pointées blanches. Des obscurités. Des éclats.
Et pour le soir : « Les mots d’un souffle plus » (Rilke).



SABINE HUYNH S’ENTRETIENT AVEC DENISE LE DANTEC

Votre bibliographie est impressionnante. Vous avez commencé à publier dans les années soixante-dix, d’abord de la poésie, ou des romans, du théâtre ?
Oui, j’ai publié assez tôt. Métropole, chez P-J Oswald, bien difficile à trouver, est un travail assez étonnant, tant par la langue que par la mise en page — réalisée par la chanteuse Colette Magny, aussi surprenant que cela puisse paraître. Colette avait du goût pour la poésie. Ensuite, j’ai publié dans la belle revue Poésie Bretagne aux côtés de Paul Keineg, Henri Droguet, Denis Rigal... C’était ouvert, gai, presque joyeux : nos premières expressions. La Bretagne se découvrait en tant qu’entité (voire identité, mais ce terme ne convient pas bien à cette effervescence celto-bretonne et politico-culturelle : nous revendiquions d’être ce que nous étions, à savoir des enfants de ce peuple-là, de cet océan, de ces rocs — et nous lisions tout ce que nous pouvions en matière celte). À cela j’ajoutais ma voix de femme : c’était Les Fileuses d’étoupe. Puis je me suis tournée vers l’art des jardins, travail passionnant que j’ai accompli en compagnie de mon frère : nous avons été publiés aux éditions MIT Press. C’était merveilleux. La botanique m’a toujours passionnée, corrélée qu’elle est à l’Homme : se nourrir, se soigner... Fuyant la métaphysique, j’ai porté mon intérêt sur « les herbes », c’est-à-dire sur tout ce qui n’est pas arbre. Je ne savais plus comment écrire. La mode allait à l’abstraction et déjà à la décontraction. J’étais désemparée. À présent je vois bien l’importance de ce travail dont bénéficie ma poésie d’aujourd’hui débarrassée entre autres du sujet confessionnel et, souvent, de ses litanies fumeuses, faussement philosophiques.

Comment définiriez-vous votre poésie ?
Je travaille avec le langage. Je laisse vivre les mots. J’espère faire advenir quelque chose de nouveau (relativement), de jubilatoire aussi. Je pense que nous sommes langage, et que l’être est toujours bien loin, pour autant qu’on puisse le poser. Et là, je valse entre le « Sur ce dont on ne peut parler mieux vaut se taire » wittgensteinien et la question de savoir s’il y a un au-delà du sens, loin du non sens. J’essaie de ne pas céder à l’Enchanteur preneur de rats. Et, comme l’écrit le philosophe Agamben, je vise « la singularité quelconque ».

De quels poètes ne pouvez-vous pas vous passer ?
Je ne peux me passer de poésie, et cela depuis que je peux me représenter ma vie. Michaux est toujours là. La grande leçon de Francis Ponge aussi. Nerval dont je connais par cœur les poésies. Rimbaud. Mais aussi Cummings, Olson, Aïgui, Eliraz, par exemple. Eliot, Rothenberg, et encore Ashbery, Burroughs, Ginsberg. D’autres encore !

Qui a écrit les plus beaux vers de votre bibliothèque ?
Je dirais Rimbaud et Nerval.

Quel est le livre qui ose tout ?
c’est encore Rimbaud !

Quel est le livre à rééditer ?
Je pense que ce serait Les Fileuses d’étoupe, mais l’introuvable Métropole surprendrait sans doute. Il y a aussi Les Joueurs de Go dont j’avais envoyé quelques pages à Philippe. Il est paru courageusement chez Stock en 1976. La jubilation anarchiste de mai 68 s’y éclate de toutes parts, tant dans le texte que dans les dessins qui l’accompagnent. On peut le trouver, mais je crois qu’il est un peu trop cher.

Et la peinture dans tout cela ? Sa relation avec votre écriture ?
Ah ! La peinture Grande chose grande affaire, depuis l’enfance maladroite aussi, depuis tout le temps. Je dessine plus que je ne peins. Je crois que je suis plus avancée dans le langage. Je tente de renouveler l’image par la liberté de mes dessins. C’est difficile. je me répète. Le lien c’est toujours de couper cours au sujet confessionnel. Sans compter que le monde ploie sous les commentaires. J’ai toujours allié le côté dionysiaque et le côté apollinien. Ainsi j’aime les sciences. L’art a plus besoin de science que de psychologie. Je pense qu’un artiste doit pouvoir théoriser son art, que c’est tout un. Mais force m’est de dire que je vois mal le lien qu’il y a entre la peinture que je fais et la poésie que j’écris. Sauf qu’il y a dans l’un comme dans l’autre ce dessaisissement, cet exil de soi — pour un « don » lumineux ? Je l’espère. Ce dessaisissement est ma résistance politique : déstabiliser mon ouvrage en déplaçant les codes (allant jusqu’à introduire des termes de grammaire, par exemple, en poésie), suppléer au mode lyrique relativement déchu au bénéfice d’une composition erratique muette par une dramatisation sèche...
Pour conclure, ne pas oublier ce qu’écrit la poétesse Rosemarie Waldrop : « Ne pas oublier que les rossignols ne chantent qu’en haut de l’échelle des salaires ». Enfin une femme !


DENISE LE DANTEC est une poète française née le 3 mai 1939 à Morlaix (Finistère). Après des études supérieures en philosophie et sciences humaines à la Sorbonne, elle a publié une trentaine d’ouvrages parmi lesquels plusieurs sont consacrés à l’esthétique et à l’histoire des jardins. Entre 1966 et 1968, elle a également étudié le théâtre avec Tania Balachova.
Partagée entre l’Île-Grande (Côtes-d’Armor) et Paris, elle est l’auteur d’une œuvre variée, poétique, philosophique et romanesque.
Son importante bibliographie (également traduite en anglais, en allemand, en chinois) lui a valu d’obtenir trois prix : Poésie-Bretagne (pour Les Fileuses d’étoupe), Prix de la Société des Gens de Lettres et le Prix de Poésie Wuhan (Chine) pour l’ensemble de son œuvre.
Denise Le Dantec est également peintre et a exposé à la galerie Maeght à Barcelone en 2001. Membre de la SACEM, comme auteur-compositeur, elle a travaillé en collaboration avec Colette Magny (64-69) et a aussi réalisé le court-métrage SGHIRIBIZZO (Groupe Recherches Études Cinématographiques GREC, 1981, primé au Festival de Madère).
(Biographie extraite du site des éditions Apogée, qui ont publié des livres de Denise Le Dantec.)


Bibliographie : quelques-uns des titres parus ces dix dernières années. Pour une bibliographie plus complète, cliquer ICI

Les Jardins et les Jours, éd. du Rocher, 2007
Journal de l’estran Ile Grande, La Part Commune, juin 2010
L’Homme et les herbes, éd. Apogée, septembre 2010
Roses célébrations, livre d’artiste avec Vonnick Caroff, 2011
Cantilena, Thierry Le Saëc, 2013
L’Ile Grande, avec André Jolivet (Le monde des îles, Voltje Éditions Ltd), 2014
Les 3 choses du jour, La rivière échappée, collection Babel heureuse, 2014
Amo, avec André Jolivet, Voltje Éditions Ltd, 2014
Villa Brune, livre d’art, éditions Ruiz, 2015
Le Rappel des jours, éditions La Part Commune, septembre 2015


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