Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Olivier Bentajou

samedi 15 juillet 2017, par Cécile Guivarch

Extraits de Chiffres extraordinaires

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Je caresse la ligne courbe de ton corps,

Je vais dans un sens, puis dans l’autre.

Tu te laisses dorloter en apparence,
Tu sembles apaisé.

Mais comment converser sérieusement avec toi ?
Comment te regarder dans les yeux ?
Tu fuis en tous points !

D’ailleurs, où commences-tu et où cesses-tu ?

Tu es l’infini pur,
Toi qu’on affuble pourtant de valeur nulle.

-

* * *
-

Tu n’es pas seulement un chiffre
Tu es l’incarnation d’une sagesse,
L’expression d’une harmonie universelle.

De toi aucune ligne ne se délite
Et ta forme ne s’altère d’aucun angle.

Quiconque voudrait t’enlacer
Se doit de n’être que douceur,
Eau ruisselante ou brise légère.

Replié sur toi-même,
Tu sembles méditer
Renfermant au plus profond de ton être
Une paix suave qui rayonne.

-

* * *

-

Soleil glabre au centre de la page,
Tu règnes sans partage.

L’espace autour de toi
S’est effacé
Pour exalter ta gloire.

Tu irradies
Dans la présence immuable de ton Zénith.

Et pourtant,
Je te regarde fixement
Sans être ébloui.

Ne brûles-tu donc que pour conquérir,
M’accaparer,
Sujet captif dans ton royaume ?

1

Marteau en vain
Dans l’espace blanc.

Que fais-tu là
Sans aucun obstacle à heurter ?

Ou bien concasses-tu le vide,
Frappes-tu des clous de neutrinos, punaises de bosons de Higgs, particules fines...?

Dis, l’invisible est-il dense ?

5

Pêcheur solitaire,
Nul ne se prend jamais à ton hameçon.

Mais inlassablement tu attends
Sans jamais désespérer.

Ou bien ne rêves-tu simplement que d’attraper
Le silence ?

8

Cherches-tu à embrasser ou à quitter ?
Ton apparence est double
Ainsi que ton processus.

Chiffre fissible
Vas-tu rompre

Ou bien

Cercle kaléidoscopique
Vas-tu illuminer ?

Es-tu scission ou fusion ?

-

***
-

La terre a tourné avec frénésie autour de toi,
Fervente admiratrice de ton jour éclatant
Et j’ai pu t’admirer sous toutes tes flamboyantes coutures.

Tu te lasses à présent et tu déclines.
Comblé par tant de louanges,
Serais-tu devenu hautain, vaniteux ?

Soleil couchant qui s’enlise à l’horizon.

Comme une dernière coquetterie
Tu dardes ton reflet sur la mer étale.

Mais que restes-tu figé sur cette page !
Tu sembles vouloir t’admirer mieux que quiconque.

Odieux Soleil narcissique !

22

Couple de cygnes somptueux sur l’onde calme,
Vous glissez de concert
Et vous aimez de même.

Toujours fidèles l’un à l’autre,
Vous ne vous départez du moindre écart.
Vous paraissez immobiles dans la grâce de votre silhouette symétrique.

Mais nul enlacement, nul baiser ?

Ne vous rêveriez-vous plutôt face à face,
Dans l’étreinte d’un cœur enfin refermé ?


Petit entretien avec Clara Regy

Ton parcours en poésie semble curieux : tu la rencontres, tu la quittes et tu reviens vers elle... Peux-tu nous expliquer brièvement cela ?
Penses-tu que tu lui resteras « fidèle » désormais ?

Oui effectivement...! Je ne sais pas qui a fait le premier pas vers l’autre, si c’est moi qui suis allé vers la poésie, la poésie qui est venue vers moi, ou si plus justement il y avait déjà une alliance secrète, mais tout s’est passé en un instant. Un instant où je me suis dit : j’aimerais écrire un poème... J’ai alors lu des livres de poésie. J’ai cherché des « modèles » en même temps que je découvrais un univers. Peu après j’ai écrit des textes. Grâce à ces textes j’ai obtenu le prix Marcel Bleustien Blanchet. Suite à cette expérience, j’ai très rapidement abandonné. Ça ne m’intéressait plus. J’avais gravi mon Everest..
25 ans ont passé, je suis resté un lecteur de poésie sans éprouver quelque besoin d’écrire. Et puis, très récemment je suis tombé par hasard sur l’émission de Jacques Bonnafé sur France Culture. Lorsque j’ai entendu de la poésie « vivante » (je n’avais alors lu que solitairement dans mon for intérieur), le même instant s’est reproduit. Un instant où l’on se dit : je voudrais, j’aimerais, si je pouvais... Où l’on sent naître dans le cœur un espoir pur, un appel vers un ailleurs (dans un sens non baudelairien, je précise...) et même si je n’atteindrai pas cet impalpable invisible, le simple fait de tendre vers lui me comble. Il y a un côté ver de terre amoureux d’une étoile, mais oui... Pourquoi pas ? Je crois beaucoup à l’utopie en tant que processus créatif.
Quant à lui être fidèle, je le crois. Pourvu que le désir soit toujours présent. Il y a certainement eu de tels « instants » que j’ai étouffés involontairement dès les prémices. Il convient d’y être plus attentif et de ne pas faire la sourde oreille.

As-tu un goût particulier pour les « chiffres » ?

Non pas du tout. Je n’ai aucun goût particulier pour les chiffres, par contre j’ai un goût particulier pour l’apparence visuelle des choses, leur aspect plastique. Je pense à un exemple très simple et en rapport avec les chiffres. Lorsque j’étais à l’école primaire je souffrais beaucoup d’ennui et j’avais toutes les peines du monde à me concentrer. Un jour que nous apprenions à lire, la maîtresse avait écrit des lettres, des mots au tableau. Elle parlait mais je ne l’écoutais pas, je contemplais les lettres, leurs formes, je scrutais le contour des mots et ça me fascinait. J’y voyais une profonde beauté, comme la partition secrète d’une harmonie indicible. J’associais aux ondulations manuscrites des éléments de la réalité, des symboles géométriques. Dans le « s » par exemple je voyais un ruisseau qui coulait... Je m’en délectais pendant de longues minutes, j’inventais un univers autour de ce ruisseau.
Pour conclure, je dirais que toutes les formes et particulièrement les plus simples, les plus dépouillées sont une source d’inspiration infinie. J’ai aussi eu envie d’écrire sur les signes de ponctuation mais j’étais accaparé par un autre manuscrit. Peut-être bientôt.

Peux-tu définir ce que tu appelles « le désir d’écrire », appelle-t-il quelque chose qui pourrait ressembler à un rituel ?

En fait, je voudrais parler un instant du mot « écrire » que l’on emploie à tout-va, moi le premier. Je pense pourtant, tout du moins dans mon cas, que c’est une erreur. En effet si on parle d’écriture ça voudrait dire que « l’acte poétique » (c’est un peu présomptueux de dire ça disons la tentative poétique) se produit simultanément avec l’acte d’écrire. J’écris à l’instant ce que je pense. Or ce n’est pas du tout ça. Lorsque j’écris, je ne fais que retranscrire ce que j’ai déjà composé et ordonné dans ma tête. Le travail se fait en amont, c’est donc une retranscription. De même pour le désir. Lorsque le poème s’écrit le désir est déjà consommé.
Pour répondre à la question, je dirais qu’une forme, un reflet, une lumière, un mouvement furtif, peuvent déjà susciter le désir. Un mot aussi, un simple mot que l’on croise au hasard et qui est peut-être l’orifice d’un poème. En fait je vois la matière poétique comme une ressource naturelle, un minerai enfoui dans le sous-sol de l’inconscient. Le désir c’est la quête exaltante du trésor, la fièvre du chercheur d’or. Et l’élaboration du poème me parait être comme l’extraction de la matière première et son raffinage en poème fini. Je devrais dire non-fini dans la mesure où j’ai l’impression qu’il manque toujours quelque chose dans le poème, qu’il y a toujours de l’inexprimé en souffrance.
Le désir peut être aussi violent, foudroyant. Les nombres par exemple, j’ai écrit tous les textes, soit une cinquantaine, en une seule journée.. J’ai été assailli au matin par toutes sortes d’idées, et je n’ai fait que les noter en grande hâte. Je ne sais pas si on peut encore parler de désir dans ce cas là. J’ai plutôt ressenti ça comme une injonction.
Je voudrais préciser que tout ce que je dis ne reflète que le vécu de 3 ou 4 mois. Je n’ai que très peu d’expérience dans le domaine de l’écriture.

Quels sont les auteurs qui t’accompagnent ou bien ceux qui t’ont été chers à un moment (peut-être particulier) de ta vie ?

Il y en a beaucoup... Surtout si on considère qu’un seul beau vers suffit à nous faire aimer un poète et à nous nourrir indéfiniment.
Quand j’ai commencé à lire de la poésie je suis naturellement allé vers ce qu’il y avait dans la bibliothèque familiale, c’est à dire le classique. J’ai découvert Baudelaire, Verlaine, Ronsard etc... Et Rimbaud. Là, il y a eu un déclic avec les Illuminations, non que je sois un rimbaldien convaincu, mais j’y ai vu une écriture incandescente, un contre chant énigmatique (je ne sais pas vraiment si cette dernière expression est de moi ou si je l’emprunte involontairement à quelqu’un.) j’ai été ébloui par l’éclat poétique.
Après j’ai volé de mes propres ailes et sans avoir lu les œuvres complètes de chacun j’ai profondément aimé Henri Michaux, Saint John Perse, Guillevic, Zéno Bianu, Claude Roy, Yves Bonnefoy, Jacques Roubaud... Des auteurs plus classiques comme Étienne Jodelle, Philippe Desportes, Pétrarque, Sri Praj (poète thaïlandais)... Je pourrais en citer tant d’autres... Au-delà de cette épine dorsale, il y a un poète que je trouve absolument exceptionnel c’est André Du Bouchet, et dans une moindre mesure car je le connais moins bien Jacques Dupin.
De par mon éloignement géographique je regrette de ne pas pouvoir plus explorer la création contemporaine. Ça changera bientôt lorsque je rentrerai.
Il y a aussi des poètes à impact négatif. Je ne me permettrais pas de remettre en questions leurs qualités qui sont parfois mondialement reconnues, mais il arrive que ce soit électrocardiogramme plat. Je ne ressens rien, je traverse les textes avec indifférence comme si je lisais de la barbe à papa. C’est peut être une question de rhésus poétique ; certains auteurs ne peuvent donner qu’à certains lecteurs et vice-versa.

Et pour terminer une question qui semble te plaire : Si tu devais définir la poésie en 3 mots ?
C’est ton tour !

Oui cette question est magnifique car elle ouvre sur tous les possibles.
Trois mots pour condenser la poésie en un noyau qui serait le tout ? Comme quoi avec seulement trois mots on passe largement le mur de Planck !
Je dirais : réminiscence - étreinte – réalité


Je suis né à Toulouse en 1973. J’ai lu mon premier livre de poésie lorsque j’avais 18 ans et l’année suivante j’ai obtenu le prix Marcel Bleustein-Blanchet. Suite à cette expérience je n’ai pas continué à écrire, je ne m’y suis remis que très récemment.
Je travaille actuellement dans le domaine de la pédagogie aux Nations Unies à Bangkok où je réside depuis bientôt 16 ans. Avant cela j’ai travaillé à l’alliance française où j’ai animé, entre autre, des cours d’initiation à la poésie et des ateliers d’écriture.

Bibliographie

Publication aux éditions Obsidiane du recueil De la danse, 1994.


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