Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Germain Tramier

samedi 19 octobre 2019, par Roselyne Sibille

La route caniculaire
a le rythme
de ton existence

par chance
un peu de terrain vague
tombe sur ta peau

c’est le soir
le vent te traîne
par le col

la journée meurt dans ton visage
rouge
elle a ruisselé
sur tes mains

et tous les oiseaux
tapent des
ailes
dans ce que tu voudrais dire

tous les oiseaux ébruitent
les terrains vagues
du monde

il y a des buveurs
au bord des routes
la tête
enflée de nuit

ils ont des bouteilles
lumineuses
et des sabots de pré
ils chantent

il y a toujours trop de vent
sur les champs
tu ne les entends pas

ils sont passés
dans tout ce que tu voudrais dire

maintenant
les terrains vagues
et les oiseaux
te coulent sur la peau

si nombreux
si lourds

tu trébuches au coin
des prés

il y a bien trop de ciel
dans ton visage

trop peu de route
pour soulever la nuit

seul tu chancelles
et tout ce que tu voudrais dire
alors
n’est qu’un étourdissant
bruit d’aile


Entretien avec Clara Regy

Vous êtes-vous dit un jour, voilà aujourd’hui : « je suis poète » ? Avez-vous ce que l’on oserait nommer une « pratique particulière de l’écriture ? Ou en d’autres d’autres termes peut-on parler de » démarche poétique" ?

Je ne me suis jamais dit soudainement poète, il m’a même fallu du temps avant de pratiquer l’écriture poétique. J’ai commencé à écrire des histoires vers l’âge de dix ans, sans me considérer comme un écrivain. Un jour j’ai seulement pensé quelque chose d’assez banal qu’on pourrait résumer ainsi : « et si j’essayais de raconter quelque chose, quelque chose qui serait plus proche de mes désirs (de lecteur) ? » En commençant la rédaction d’un récit, que j’abandonnerai quelques années plus tard, je me suis senti soudain maître de l’histoire que j’allais pouvoir habiter (à dix ans je n’avais pas ces mots, mais c’était déjà cette sensation précise : pouvoir créer un univers habitable, dans lequel me déplacer à mon envie, avec son bestiaire, son histoire, ses personnages, sa géographie, etc). Je suis venu à la poésie plus tardivement, à l’université. La poésie est une forme d’écriture que je pratique parmi d’autres, mais de là à me considérer comme un véritable poète, pour l’instant, je ne saurais le dire.
Concernant ma démarche (poétique), j’essaie de me tenir à distance de deux tendances de la poésie contemporaine, l’auto-contemplation et le méta-poétique. Le titre de mon premier recueil : Corps silencieux est en quelque sorte un garde-fou contre ces deux inclinations. Bien entendu, la poésie contemporaine est multiple et les voix ne manquent pas, on en trouve pour tous les goûts, du classique au plus expérimental, je suis d’ailleurs loin d’en être un spécialiste. Le titre de mon premier recueil ne permet pas de déterminer s’il s’agit « d’un » corps silencieux ou « de » corps silencieux. La différence est essentielle : qu’il s’agisse d’un singulier ou d’un pluriel, toute la matière du livre serait transformée. Si j’ai finalement laissé planer la double interprétation, lors de l’écriture il était bien question de plusieurs « corps silencieux ». Je ne percevais pas mes textes comme des expériences isolées ; je voulais, à l’inverse, faire s’effondrer la frontière entre l’intérieur et l’extérieur : le monde qui l’entoure et la subjectivité qui en est traversée. Manifester une certaine porosité des dichotomies canoniques : dedans/dehors, moi/ les autres, passé/présent, distance/proximité, matière/immatérialité, commencement/dépérissement. C’était bien une ouverture au monde que je cherchais, un ethos non étanche.
Par ailleurs, le « silencieux » du titre n’est pas à comprendre comme un pur silence contemplatif, il évoque plutôt l’idée d’une absence de discours. Le corps fait du bruit (comme l’environnement), son silence est verbal. Il est du côté de l’infans, celui qui ne parle pas encore, mais ressent, pense, par images. Je voulais essayer d’exprimer, grâce au visuel et à la sensation, des questions que certains poètes se proposent de soulever avec des mots précis. Aussi, je ne cherche pas à aborder, dans mes poèmes, les questions de philosophie du langage. L’indicibilité du monde, la précarité de l’acte poétique, le dépouillement devant les petits riens deviennent presque des tics qui me gênent quand je les rencontre. Si l’entreprise était nécessaire au départ, cela ne me semble plus aussi capital, il faut chercher ailleurs. L’expérience journalière d’un poète, sa confrontation avec l’écriture, ses doutes, n’intéressent pour la plupart que des poètes (des créateurs). Elle n’est pas universelle et se met en retrait d’une partie des lecteurs qui ne peuvent s’y projeter. Pour partager une expérience, à mon sens, il faut faire saillir ce qui fait route commune, la frontière des subjectivités. Je préfère, c’est un goût, une écriture sensorielle à une écriture discursive ou critique. Ainsi, le lexique de l’écrit « pages », « vers », « phrases », « poème », « mots » à quelques exceptions près, comme ce « mot de lumière » (qu’un orage fait dire à la nature) sont absents du recueil. Dans mes textes, je ne cherche pas à parler de mon écriture, je veux accroître mon expérience d’être vivant. Il faut faire confiance aux images, aux rythmes, aux associations d’idées qui sont des aimants féconds. Le méta-poétique, au contraire, me paraît un voile qui détache souvent le poème de son objet (et de son lecteur). Je trouve dommageable que cette tendance pousse souvent la poésie contemporaine à exprimer son doute, son « presque rien », voire sa vanité. Par peur de l’artifice, de l’excès, du manque de justesse, il lui arrive d’affadir ses possibles (et peut-être finalement de manquer aussi de justesse). De mon côté, j’aimerais pousser ma poésie dans une voie qui se évite autant que possible l’écriture blanche, ce qui ne signifie pas se détourner de la justesse. C’est peut-être la jeunesse qui veut ça, mais je n’aime pas sauter les étapes. Par l’écriture, pour l’instant, je vise à interroger avec les sens ce qui m’entoure et m’angoisse, trouver une poésie hypersensible, primitive, un commentaire émotionnel du monde. Pour conclure dans une formule très approximative : plus qu’un cogito, quelque chose qui serait de l’ordre d’un : sentio ergo sum.

Votre écriture peut-elle vraiment se détacher de l’image ?

Ce serait difficile : je pense partiellement par images, j’aurais donc des difficultés à ne pas utiliser des images pour m’exprimer, donner du sens à mes textes. Leur mise en écho, leur structuration dans un ensemble (recueil, poème, roman) créent une symbolique interne qui dit quelque chose (même si on ne considère pas souvent les images comme de la pensée, qui « devrait » être langagière). Ce qu’on pourrait dire avec une phrase directe : « le temps a soustrait mon enfance » ou énoncer l’état d’une dépression, je préfère le convertir en un réseau d’images qui cherche à le faire sentir, sans l’exprimer explicitement, comme c’est le cas dans le poème « Hiver ». Pour moi, il n’est pas toujours besoin de mettre des mots sur des idées, on peut les exprimer par des sensations, ça reste de la pensée. Le paradoxe qu’on pourrait soulever dans ma démarche est peut-être que les images de mes textes passent par le langage, ce qui pourrait donner l’impression que je me contredits. Après tout, il y a bien des mots à la base de mes images. Mais ces mots ont justement une fonction représentative, ils produisent peu de discours indépendamment des images qu’ils supportent. Je ne suis de toute manière pas de ceux qui cherchent à anéantir le paradoxe et construire un ensemble entièrement raisonné (je crois que beaucoup de poètes partagent cette vision des choses), le monde lui-même est plus complexe ou paradoxal que nous pouvons nous le représenter. Et faire des images à travers le langage est un des nombreux moyens d’expression, il me convient, qu’il soit paradoxal ou non.

Vous évoquez « le lien entre le corps et le monde » pouvez-vous nous dire ce que cette relation apporte à votre écriture ?

Il s’agit du sentio ergo sum de la première réponse : « je sens, donc je suis ». Pour moi, l’une des visées de l’art pourrait être de chercher à accroître sa sensation d’existence. Représenter un monde à part, un miroir qui permettrait non pas de se contempler, mais de se démultiplier. Entrer dans l’œuvre comme dans une cuve concentrée de monde et y avancer en parallèle de sa propre vie. Aujourd’hui, je ne suis pas dans une recherche mimétique, mais plutôt expressionniste : l’art comme un médium multiplicateur (d’émotions, de pensées, d’empathie). Exposer des sensations ne me semble pas forcément les éteindre et je me demande souvent, quand j’écris, comment je pourrais essayer de renverser la catharsis en catalyse. C’est à dire, ne pas viser, en écrivant, une purification des émotions excessives (comme chez Aristote) mais plutôt de quelle manière il serait possible de catalyser l’existence, réveiller ce qui dort.

Quels auteurs (poètes ou pas) nourrissent votre écriture ? Votre vie  ?

J’ai été marqué par plusieurs auteurs qui ont, à chaque fois, changés (plutôt ré-aiguillé) ma manière de penser ou d’écrire. Je suis resté pendant longtemps très sensible aux fictions, aux personnages et à une certaine vision de la vie qu’ils me permettaient de construire. Dans l’enfance : Roald Dahl m’a très tôt incliné vers l’imaginaire.
Ma première lecture capitale fut celle du Loup des steppes de Hermann Hesse, à l’adolescence, qui a tout simplement changé ma manière de percevoir le monde et de m’y projeter. Le dernier chapitre, celui du « Théâtre Magique », a été une sorte d’épiphanie débouchant sur la prise de conscience de tout ce que la littérature permettait de liberté, de mouvement, d’imaginaire. Il y a eut ensuite La Beauté sur la terre de Ramuz, autre révélation, celle de la forme cette fois. Dans ce roman, comme dans d’autres, Ramuz fait preuve d’une liberté créatrice assez sidérante. Les points de vues chamboulés, les images innombrables, l’élasticité des paragraphes m’ont d’abord désorienté, j’ai eu l’impression de ne pas tout comprendre, de me perdre, mais certains passages étaient touchés de grâce. Il n’inventait pas seulement un nouveau langage, il avait sa manière de mettre en scène le monde. Tuteur stylistique, Ramuz m’a sûrement montré de quelle manière écrire. Kawabata, Vesaas, Proust, Céline, Violette Leduc, Inoue, Novalis, Simon, Faulkner, Bosco, Duras, Monique Saint-Hélier et Alain-Fournier ont complété cet itinéraire romanesque.

Concernant les nouvelles : Edgar Poe, Ludwig Tiek, Marcel Schwob, Hoffmann, Akutagawa et Catherine Mansfield sont tous à relire ou à découvrir. Il y a Shakespeare et Ionesco pour le théâtre, genre que je lis peu encore.

Comme on peut le voir, ma venue à la poésie a été tardive, j’ai eu le mauvais goût d’en écrire avant d’en lire. Mon premier coup de foudre fut Verlaine, notamment ses Fêtes galantes, dont j’ai été fasciné par la cohérence émotionnelle. J’ai fini par aimer Rimbaud, qui ne m’attirait pas beaucoup avant. Se sont ajoutés Roud, Jaccottet, Trakl, Char, Maurice de Guérin, Salabreuil, Marie Ugay, Li Bai, Dante, Supervielle, René Guy-Cadou, Geneviève Desrosiers, Béatrice Douvre (dont le Journal de Belfort vient de paraître aux éditions de La Coopérative), Tom Buron et Pierre Michon (que je considère comme un poète).

Récemment, j’ai lu la trilogie de Pan de Giono et Les Années d’Annie Erneaux qui coïncide avec ma personnalité profonde (c’est certainement l’un des romans que j’aurais voulu écrire).

Pour le cinéma, enfin, trois réalisateurs m’accompagnent au quotidien depuis plusieurs années : Lynch, Fellini, Bergman, auxquels on peut ajouter les noms de Takahata et de Myiazaki, comme un diptyque à part.

Et question subsidiaire : si vous deviez définir la poésie en 4 mots quels seraient-ils ?

C’est très subjectif. Avec plus de mots : si on parle de la poésie comme manière d’écrire ou de lire, c’est une modalité de la littérature qu’il me semble plus difficile à acquérir aujourd’hui. Quand nous lisons, nous apprenons à nous concentrer sur des récits, des idées ou des personnages, une forme de lecture utile et résumable (qu’on pourrait épuiser après avoir refermé la dernière page et rapporter aisément à d’autres personnes). La poésie est différente, sa temporalité toute autre, elle est à lire suivant un besoin intime qui peut être épisodique, quand nous nous sentons en phase avec elle. Il est possible de n’en retenir qu’une image, qu’une phrase qui condense quelque chose qui nous paraît essentiel ; lire un recueil dans le désordre, ne lire que certains poèmes, tout est possible. Elle est là pour concentrer quelque chose que nous souhaitons trouver dans un moment particulier, et ce désir croît à force de lire des poèmes, c’est un usage différent de la lecture. Cela peut désorienter mais tout le monde en est capable, si tant est qu’on soit en mesure de mettre de côté certaines habitudes de lectures pour en découvrir de nouvelles. Si je parle de la manière de s’intéresser à la poésie plus que de ce qu’elle représente, c’est que cette question me semble primordiale de nos jours. Souvent il me semble que ce n’est pas la poésie, ou nos goûts personnels, qui nous en éloignent, mais simplement nos habitudes de lecture.


Bio-bibliographie

Germain Tramier est né à Orange en 1992. Il a publié des textes et des poèmes dans les revues : La Piscine, Métèque, Voix d’encre, Le FPM, La Cause littéraire et Sitaudis, ainsi qu’un article sur Charles-Ferdinand Ramuz aux éditions Classiques Garnier. Son premier recueil Corps silencieux a reçu le prix de La Crypte en 2018 et a été publié en 2019 aux éditions de la Crypte.


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