il n’en restera pas trace
« On ne voit rien. Les yeux rivés sur
ce qui n’est plus là. Que d’autres
cherchent aujourd’hui. Les
coquillages. Le sel. Les dernières
miettes de l’été. »
Jean-Baptiste Pedini,
Passant l’été
entre nos orteils nus s’évase
bleu-trouble la lagunele sable vaste mouvant
où s’enfoncent
nos pas s’effacent
mes empreintes
entre les crabes
secs les coquilles cassées le bois flottéles châteaux s’effondrant
aumatin la blancheur
des ruelles la poussière des joursla blancheur
ma peau entre les alguesvertes et le vent
dévidant encore humidesnos silences
sur la promenade déserte
passent les mouettesles heures
près de moi un banc vide
une canette rouge à l’angle unpeu de rouille
et les vagues avides s’écrasant à mes pieds
nous
restons là les yeux
dans le vague
vides versles ruelles
en pente les vagues
les villas bleues grises dévalantun peu mélancoliques
un peu mélancoliques
etje reste là les yeux
tournés vers l’autre rivebleu-mauve son contour
frémissant finissantm’effaçant
sous les parasols passés parsemant la
plage longue
une multitude de molletsassoupie et ma peau
poudreuse elle aussile long du
duvet doux de mon ventre
des stores rayés de mes empreintes des parasols
penchés poudrés déteintssur le sable humide
il ne restera
pas tracede nos bords de mer
tissus effilochéspas une trace
c’est le dernier bain de l’étéà la surface de l’eau
mon ombre flottant
se floutantle dernier bain
nos serviettes rouges froissées
l’espaceet encore quelques traces
de sel sur tes tempes tièdes
ma valise avale
la lagune tout entièresalicorne coquillages
vent légersur le cuir de sa peau coulent
me ceignentnos eaux douces laissées
lassées
aurevers de ta veste
le bleu
diffus des matins de départembrumant les villas la mer
blotties sous la falaise
me sillonnantconfus triste salé
dans nos poches des coquillages
fendillés
fissurés vernisils me souviennent
dans nos poches fragiles
mes petites mémoireset la fin de l’été
Entretien avec Clara RegyÉcrire des poèmes : curieusement vous parlez de « mémoires » expliquez-nous. Et dites-nous, certaines mémoires peuvent-elles être inventées ?
J’aime penser que mes poèmes sont des petites mémoires. À travers eux revivent toutes les petites choses à l’origine de l’écriture – une atmosphère étrange de fin d’été, un peu de brume sur la mer, l’écho d’une voix lointaine – l’émotion mystérieuse qu’ils ont subitement provoquée, comme ça, ce matin-là. Écrire, c’est un peu attraper au vol ces instants qui nous remuent. Un poème est toujours un peu de temps suspendu. J’imagine qu’il est une manière d’abriter ces pans de vie divers, ces voix, ces souvenirs, de la violence du monde et de l’effacement de tout, comme l’on sèmerait des cailloux pour ne pas perdre son chemin.
Je ne pense pas que certaines mémoires soient complètement inventées. Elles peuvent cependant comporter une part d’irréel, l’imaginaire poétique permettant l’entremêlement de lieux, de voix, de sensations, de moments du temps parfois très éloignés. En fait, je ne parlerais pas de mémoires inventées, mais peut-être plutôt de mémoires déformées, dilatées. Ce moment très poétique où tout se confond, se distend, se trouble, me touche chez de nombreux écrivains que j’aime.
Écrivez-vous depuis toujours ? Quand l’écriture surgit-elle ? Avez-vous des rites, des lieux ou des objets qui vous y invitent ? On dirait que je parle de magie…
En même temps que la lecture, l’écriture s’est doucement immiscée dans mon quotidien. À l’école primaire, je créais des sortes de poèmes, des petites histoires, et j’ai continué à noircir toujours plus de carnets pendant les longues années de collège. C’est au lycée que je me suis vraiment mise à écrire beaucoup, que j’ai commencé à publier mes textes, d’ailleurs déjà un peu anciens, en revue, l’année dernière.
Malgré des périodes de vide, des creux, j’écris fréquemment. J’ai toujours sur moi quelques petits morceaux de papier et un crayon, souvent un carnet aussi. Je note quelques mots, quelques sensations, mais l’écriture en elle-même s’inscrit en général dans des moments un peu particuliers. J’aime écrire la nuit. J’aime les zones un peu floues, brumeuses, la demi-pénombre, les contrées étranges entre le présent et le souvenir. J’aime ce qui laisse place au secret, à ce qui bruit tout bas.
Je suis contemplative. Il me semble que mes poèmes naissent, en général, d’une sorte d’émotion, parfois indéfinie, prenant source dans le quotidien, dans la mémoire, l’enfance, la nuit, les paysages, les voix et les silences… Un peu comme si quelque chose se nouait entre l’univers qui m’entoure et moi, ou entre moi et moi-même. Je pense que c’est souvent à cet instant assez fort où cette émotion émerge que surgit l’élan menant à l’écriture. C’est peut-être pour cela que j’ai besoin d’utiliser des carnets et des critériums dont les couleurs sont accordées avec l’atmosphère du moment. Comme une tentative de ne pas abîmer le minuscule lien entre le monde, le poème et moi.
Quels auteurs poètes ou non vous accompagnent, vous inspirent parfois –peut-être – et surtout vous donnent envie de continuer ?
Parce que j’accumule des livres depuis toujours, que ma bibliothèque est en constante évolution, voilà une vaste question... Actuellement, dans la poésie contemporaine, j’aime beaucoup Marie Huot, Jean-Baptiste Pedini, François de Cornière, Bernard Chambaz. Leurs mots m’accompagnent tout le temps. Notamment parce qu’affleure souvent dans leurs poèmes une forme de mélancolie, ils me touchent. Chacun à leur manière, ils saisissent avec une grande justesse l’atmosphère, la sensation, l’émotion. J’aurais aussi pu citer, pour d’autres raisons, Christian Bobin, Camille Loivier, James Sacré, Antoine Émaz, Étienne Paulin… En ce moment, je découvre aussi avec plaisir l’écriture de Bernard Delvaille et Mira Wladir, ainsi que la poésie américaine des XIXème et XXème siècles (Walt Whitman, Emily Dickinson, William Carlos Williams, Sylvia Plath…). Je m’intéresse par ailleurs à des poètes plus jeunes, tels que Stéphane Lambion et Victor Malzac. J’aime également plonger dans des œuvres plus anciennes, comme certains recueils de Follain, Aragon, Cendrars, Éluard… Plus largement, entre autres auteurs, je suis sensible à la prose empreinte de poésie de Proust, Colette et Alain-Fournier. Ces poètes, ces écrivains ne sont pas tous une source d’inspiration, mais ils me découvrent des panoramas, ils tracent des chemins où, plus ou moins longtemps, ils m’accompagnent.
Et la dernière question subsidiaire – au fond assez bizarre – : si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?
Condenser la poésie en trois mots est un peu difficile. Alors j’ai choisi quatre mots : musiques, voix, refuges, mémoires.
Beaucoup de poèmes sont empreints de musique. Je suis particulièrement sensible à cette dimension, à la fois dans mes lectures et dans l’écriture. J’aime que le rythme du poème s’accorde à une sorte de rythme intérieur que je ressens confusément. Il y a la syntaxe, déformée, saccadée, déliée ; il y a aussi les mots assemblés pour qu’ils s’aiment, pour que résonne leur petite mélodie. Chaque blanc, chaque élan, chaque aspérité du poème dit un peu quelque chose – sans mots parfois.
Les poèmes dévoilent des voix. Je pense que l’écriture naît souvent d’un rapport à la parole et au monde un peu particulier, un peu épineux. En écrivant, avec ses petits matériaux de poète, on se fabrique une langue, plus près du cœur. Et puis d’autres voix, du dehors, traversent de temps à autre les poèmes, comme des ombres. De ces souffles se mêlant au poème, l’écriture abrite également les lacunes, les intermittences. Les silences. Elle fait aussi résonner des voix muettes, lointaines, perdues. Elle leur construit une maisonnette où se blottir pour lutter contre l’absence, la disparition, pour ne pas que ces voix tombent dans l’oubli.
J’aime me dire qu’à travers la lecture ou l’écriture, les poèmes deviennent des refuges. De minuscules cabanes que le poète construit, des nids dans lesquels abriter ses plumes parfois fragiles. Pour autant, je ne crois pas que la poésie soit distante, sourde à la réalité du monde – au contraire. Ses remous la traversent. Simplement, il me semble qu’elle est une des rares choses qui ne peut pas l’abîmer plus qu’il ne l’est, et qui en révèle les petites lumières. Dans les poèmes de Delvaille, par exemple, le cri des mouettes résonnera toujours dans le ciel gris, il y aura toujours des vents fleurant la fougère et des jardins silencieux près de la mer, même si l’amour s’enfuit.
Comme je l’évoquais à la première question, les poèmes sont, selon moi, des mémoires. À travers quelques mots, quelques blancs, quelques saccades, ce sont des pans du passé qui reviennent un peu, tout un petit univers qui vit enveloppé entre les bras du poème. Ce sont ces « choses transparentes qui me flottent au-dedans » (Marie Huot) ; c’est « un silence dans la lumière grise » (Franck Venaille). C’est une fin d’été, un au revoir, une mélancolie de bord de mer.
Rose Fustier, née en 2007, étudie les lettres, la philosophie et la musique. Elle écrit tout le temps depuis son plus jeune âge, fait des chansons, pratique la photographie.Elle pense que ses poèmes sont des petites mémoires où se blottissent les paysages, les nuits, les silences et les voix lointaines.
Certains de ses textes ont été accueillis dans les revues Lichen et Cairns.

