Extraits de Origines
Il pleut dans les fondrières et j’aime cette odeur enivrante de fougères et d’usnées
j’aime le courant d’air qui lave les ruisseaux de leurs mousses et de leurs ombres
les ombres comme d’indélébiles méduses progressent en nous jusqu’à nous couvrir d’urticaire
il faudrait les décapiter.Il y a aussi des fétuques endurantes qui poussent la nuit avec leurs tentacules
on dirait une révolte ignorée dont le bonheur passe rapide et navigable.Je prends grand soin de toi et je t’invente, mon amour, de beaux habits pour traverser le temps. Bas de laine et chandail, bonnet et mitaines pour te préserver de la froidure. Je veille sans faire de bruit surprise et malgré tout, confiante.
J’emporte dans ton ombre des poussières de toi.
Laisse-moi te dire combien ta présence me console.Les non-dits de l’enfance confiés au silence resurgissent
avec leurs mâchoires acérées et le chagrin à la clé
pourtant je marche auprès de toi un verrou sur ma bouche.
Je n’ai pas l’ouïe fine mais je veux comprendre.Ma barque glisse vers le jour
l’ailleurs, ça n’est qu’un horizon
en différé ou en péril
l’ici, un passé encombré d’escaliers désaffectés menant à la cave ou au grenier
Tout m’échappe
je suis une saison sans vie.Une bougie piège la noirceur
la lampe se tait, l’amour s’éteint, l’eau migre
nous demeurons à la merci d’un vent léger, d’une gelée, d’un désastre.Sans qu’on puisse rien y faire
sans que rien n’y change
la vie qui vient la vie qui va.Nos rides usent du même temps pour se creuser.
Entretien avec Clara RegyDans vos textes, la nature sous diverses formes ; froid, ombre, poussières, eau, saisons se mêle aux dialogues, aux souvenirs avec force et toutefois délicatesse… Est-ce ainsi que vous vivez les espaces, la présence des formes animales, végétales, dans votre propre vie ?
J’ai été élevée à la campagne par mes grands-parents et l’observation de la nature sauvage ou domestique m’a toujours été familière. Simplement la conscience de la beauté et de la fragilité de tout ce qui vit.
Écrivez-vous au cœur de la nature » in situ », ou plus simplement avez-vous besoin d’un environnement particulier pour créer ?
J’écris le plus souvent dans la cuisine tôt le matin. Il y a parfois de grandes périodes « d’inécriture » et le sentiment qu’il ne faut rien forcer.
Avez-vous toujours écrit, où est-ce advenu à un moment précis ? Que pouvez-vous nous dire de votre choix de « mise en espace » (ou mise en forme comme vous préférez) ?
Dès l’école primaire j’ai récité par cœur des centaines de vers. J’ai aimé les poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire. Plus tard j’ai rencontré d’autres auteurs et d’autres langues. J’apprécie les formes classiques, la prose narrative ou moderne, les haikus… disons l’hybridation, mais avant tout je veux ressentir de l’émotion.
Vous évoquez votre affection particulière pour les « Marguerite » notamment Marguerite Duras, pouvez-vous nous en dire davantage ?
J’admire de nombreuses Marguerite. Je les aime un peu, beaucoup, passionnément. J’ai de l’admiration et du respect pour deux Grandes femmes et écrivaines Marguerite Yourcenar, Marguerite Duras et pour l’humble Marguerite Bourgeoys, enseignante et fondatrice de la congrégation de Notre-Dame de Montréal, première communauté de religieuses non cloîtrées de la Nouvelle-France. Sans oublier ma grand-mère Marguerite autodidacte et femme pleine d’adversité.
Question subsidiaire -mais obligatoire- (je souris) : Si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?
Un ciel étoilé
BiographieNée en Franche-Comté, Fabienne Roitel est l’auteure de recueils de textes et de poésie dont Couvre-feu et Baie-Saint-Paul (Lanctôt, Montréal), À Claire-voie (GID, Québec), Généalogie des lieux et Des Rêves orphelins (Le Sablier\L’Écume, Québec, 2023).
Elle a publié dans divers magazines et a enregistré des balados (Histoires confidentielles, 88.3 FM). Elle fait des chroniques à la radio communautaire CKIA de Québec.
Sur la table de travail, un recueil Origines et la préparation d’une autre série de Balados (Peintures confidentielles).

