Terre à ciel
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Anne-Marie Soulier

samedi 15 juillet 2017, par Roselyne Sibille

SUR LA BRECHE

______________________ « Where is the life we have lost in living ? »
____________________________ (T. S. Eliot)

Ce ne sont pas les coups des vifs
qui ont raison de nous
– les coups n’ont pas raison –

mais l’attente des morts
ceux dont l’absence nous aspire
ceux dont la voix éteinte
promet mille halos

(autrefois, toutefois,
mille âmes, mille abris)

Nos corps sont les fragments
d’un textile inconnu
que le temps découd à mesure

un jour tu quitteras le bord
pour aller résonner
dans la paix des mémoires

ton père aura su t’appeler
ta mère t’aimera

Timide comme une sébile
la paume de ma main

tes larmes une à une
y versent leur obole

tu apprends que le désamour
n’aura été qu’un autre rêve

La terre aura été si belle
où ira ton dernier regard
avant d’acquiescer à la brèche

avant de rejoindre ton spectre
dans l’œil bleuté des nouveau-nés

Tu y dériveras
sans grammaire connue
avec pour seul rosaire

les croix de tes renoncements
l’appel des vies frôlées
que tu n’as pas su voir

Il suffit d’un loquet qui choit
la lumière est en perce
là où poussaient les ombres

Bonsoir Lili bonsoir
la voix grêle des vieux
qui trinquaient le dimanche
était étrange et belle
ils te laissaient goûter leur vin

ils te reconnaîtront


Mini-entretien avec Anne-Marie-Soulier par Clara Régy

Vous évoquez la notion de « trace » laissée par les « pays perdus » : la formule est fort belle, mais est-ce cela l’écriture et plus particulièrement l’écriture « poétique » : lutter contre l’oubli (ou peut-être le manque) ? Est-ce cela pour vous ?

Oui – le manque ou la surcharge– est-ce la même chose ? Parfois. Trop de pays traversés, trop d’attentes formulées ou non, désappointées ou non, venant de moi, ou des humains autour de moi. La poésie s’est imposée à un moment de ma vie comme l’unique moyen de retenir, par-ci par-là– on ne peut espérer mieux – un moment fugitif déjà presque englouti par l’oubli. Non pas un événement : un moment. Non pas le fixer : le célébrer.
Quand nous avons quitté l’Allemagne pour l’Algérie, j’avais huit ans, j’ai entendu ma mère dire aux voisins entre deux adieux : « C’est dommage, elle va oublier tout son allemand ». Il m’a pris une sorte de rage, j’ai ramassé un grain de gravier dans l’allée du jardin, je l’ai mis au fond de ma poche en pensant très fort : « Non. Stein. Der Stein. Je n’oublierai pas ». Le caillou s’est perdu, non le mot, non le geste. Le poème est un geste, les mots en témoignent.

La poésie « forme de traduction du langage courant », pouvez-vous nous éclairer davantage sur cette mystérieuse assertion ?

Célébrer le moment, comme on regarde l’eau d’une pierre précieuse devant la fenêtre : pierre méconnue par le quotidien, révélée tout à coup par l’œuvre du regard. La poésie tâche de rendre compte de ce moment, avec les mots de « tous les jours » (quoi de plus beau que « tous les jours » ?). Pour cela elle méprise le bruit des mots ficelés d’avance comme un emballage de pâtissier. La vie est simple, il faut la vivre avec simplicité. Pour être intelligible, elle a besoin d’air, de soleil, de ciel, non d’éther, de soleil et autres firmaments.

Cette question vient alors se glisser ici : d’où vient votre relation aux langues étrangères voire même étranges ?

Beaucoup de valises dans des pays divers, depuis l’enfance et bien au-delà. Beaucoup de mots à apprendre, de comportements à comprendre, différents ou même proscrits d’un pays à l’autre. Beaucoup de regards hostiles à mes maladresses, de mots voulant blesser, exclure, chasser. Mais aussi la bonté des voix graves, des sourires, des bras.
La langue étrangère est une piste vers le secret que quelqu’un d’autre a, peut-être, découvert avant moi. Plus elle est « rare » (par exemple le norvégien et ses dialectes), plus elle est un refuge pour ma propre étrangeté, un refuge extraordinaire, comme sucer son pouce dans le noir, ou lire un livre défendu.
Il y a forcément un langage commun à toutes les langues. Traduire, c’est tâcher d’y aller. Les mots savent. On peut s’aider en allant de l’une vers l’autre. Souvent le français ne se présente pas d’emblée. Cela aussi fait partie du mystère.

Vous laissez entrevoir une forme de joie et même davantage « une vraie source de consolation » lorsque la poésie rencontre « d’autres formes d’art », pouvez-vous alors nous ouvrir à vos expériences personnelles ?

Oui, oui, le ravissement d’être choisie – non pas moi, mais un poème, une page, une trace qui n’est déjà plus moi – par un musicien ou un peintre, pour une lecture ou une œuvre à venir, un enfant de couleurs ou de sons. La confiance accordée et reçue. Des brindilles et des cailloux apportés ensemble.

Et pour terminer si vous le voulez bien : un petit jeu. Pouvez-vous définir la poésie en trois mots essentiels ?

Pour vous taquiner je dirais bien : Silence – silence – silence… C’est là qu’on entend tout… Chut !


Bio-bibliographie

Née à Lunéville, Anne-Marie Soulier a d’abord longtemps vécu à l’étranger (Allemagne, Algérie, Norvège, Angleterre…) avant de choisir Strasbourg. Titulaire entre autres d’un diplôme de Sciences Politiques, d’un doctorat sur le théâtre d’Eugene O’Neill, d’un diplôme de langues et littérature norvégiennes de l’université d’Oslo, sa carrière de Maître de conférences d‘anglais à l’université de Strasbourg s’est poursuivie à l’université de Hangzhou (Chine) de septembre 2007 à janvier 2008.

Depuis 1989, nombreuses publications en revues françaises et étrangères (Décharge, Friches, Froissart, Jalons, La Revue Alsacienne de Littérature, L’Encrier, L’Arbre à Paroles, Autre Sud, Dans la Lune, Le Pan des muses, Recours au Poème)…

Secrétaire de la Revue alsacienne de Littérature.

Recueils publiés :

- Eloge de l’Abandon, Chambelland, Paris, 1994, Prix de la ville de Colmar 1994.
- Bouche, ris ! recueil de textes sur des huiles de Marie Jaouan, mis en musique pour chœurs d’enfants par Coralie Fayolle, créé en avril 1997 à la Cité de la Musique de Paris.
- Patience des Puits, Éditinter, 1998.
- Dire tu, éd. Lieux-Dits, Strasbourg, 2003.
- Je construis mon pays en l’écrivant, et Carnets de doute et autres malentendus, livres d’artiste avec le peintre Germain Roesz, éd. Lieux Dits, 2007.
- Inédit : journal de Chine 2007-2008

Participation à des anthologies universitaires (textes traduits au Portugal et en Albanie), et à l’anthologie de la poésie féminine « Pas d’ici, pas d’ailleurs » d’Angèle Paoli (2010)

Nombreuses collaborations et lectures avec des musiciens et compositeurs

Traductions du norvégien :

- La Pluie en janvier, recueil de traductions du poète norvégien Øyvind Rimbereid, 2004, éditions “bf” à Strasbourg.
- Trois Poètes norvégiens, présentation et traductions d’Øyvind Rimbereid, Hanne Bramness, Torild Wardenær, éditions du Murmure, Dijon, 2011.
Lectures bilingues à Dijon avec Torild Wardenær lors du festival « Salut, poète ! » (mars 2011).
- Le Blues du coquillage, poèmes pour petits et grands de Hanne Bramness, PO&PSY, Toulouse, 2013. Lectures à Toulouse et Montolieu avec l’auteur.
- Bateau de papier, sélection de poèmes de Olav H. Hauge, PO&PSY, 2014. Lecture à la Maison de la poésie de Montpellier.

- Traductions et lectures (Gunnar Wærness, Sigbjørn Skåde) pour le Marché de la poésie de Paris (place Saint-Sulpice et Maison du Danemark), juin 2012.
- Dossiers « Poètes norvégiens » paru dans Décharge : n°154 (juin 2012), et autour d’Olav H. Hauge en septembre 2016 (n° 171)
- Interview avec François Monnet dans Terre à ciel, autour de la traduction d’Olav H. Hauge. https://www.terreaciel.net/ecrire/?...

En cours : traduction de l’œuvre poétique complète de Hanne Bramness pour un In Extenso de Po&Psy, à paraître en 2018.

Invitations à divers festivals :

- Octobre 2006 : Festival international de poésie de Trois-Rivières (Québec)
- Septembre 2007 : Festival international de la Rivière des Perles (Canton, Chine).
- Mars 2015 : Festival de poésie caraïbe en Guadeloupe.
- 13-16 mai 2014 : Séminaire international de traducteurs du norvégien à Oslo.
- 15-30 septembre 2014 : Résidence de traducteur à Oslo.

Traduction du chinois (en collaboration avec l’auteur) :

Dans l’océan du monde, recueil bilingue de poèmes de Cai Tianxin, L’Oreille du Loup, Paris, 2008.

Nombreuses traductions de l’anglais et communications à des colloques sur la traduction, en particulier ceux de l’université de Lille 3.

(Page établie avec la complicité de Roselyne Sibille)


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