(Pierre Dhainaut n’est pas mort, je le saurais...) I.L.
Photo : Pierre Dhainaut à Dunkerque le 10 août 2015
© Isabelle Lévesque
[(Le poète Pierre Dhainaut, né le 13 octobre 1935, est mort le 14 avril 2026)]
Dans l’entretien que Pierre Dhainaut nous avait accordé à l’occasion du colloque de Lille qui lui était consacré fin 2025, il confiait : « J’ai la sensation, lorsque l’écoute est satisfaisante, de n’être qu’un lieu de passage du fleuve de tous les poèmes à travers les âges et les langues. La poésie a-t-elle besoin de mes variations personnelles ? Comment le saurais-je ? Je prends le relais, je le rendrai. »
Il citait alors la dernière page d’Et pourtant :« Une voix est en nous sans être à nous :
dans la traversée des poèmes,
nous la dilapidons, nous l’aidons à vivre,
tous les temps approuvent, l’air natal
ne meurt pas, l’air libre. »Il refusait le terme d’« œuvre » pour l’ensemble de ses écrits, réfutait également l’idée d’achèvement. À propos de son dernier livre, il déclarait : « À la plus que présente qui paraît ces jours-ci aura-t-il une suite ? Je l’espère, je ne l’attends pas. »
Il écrivait aussi dans ce livre :« Orgueil, bâtir un chapitre et le clore,
mieux vaut permettre à la main
de s’aventurer, ne plus être une intruse,
une ombre au milieu d’ombres :
elle cessera forcément, mais généreuse,
elle rendra généreux notre ouvrage,
il restera inachevé. »Il confiait encore dans l’entretien : « Je revendique la fragilité de mes poèmes, ils n’ont pas envie de capturer, ils ne prétendent pas à l’intangible. Est-ce le silence qui leur succède ? C’est un silence hanté par la poésie, pas du tout le mutisme, comme après l’écoute d’une pièce musicale. Plutôt que silence je dirai résonance. Avec elle le travail s’arrête. Quand s’arrête-t-il définitivement ? »
Ce qui est vivant devient. Les poèmes de Pierre Dhainaut attendent que nous les lisions encore & toujours.
Isabelle Lévesque
Trois poètes et amies lui rendent hommage sur Terre à Ciel :
Deux poèmes et une lettre pour Pierre Dhainaut, par Sabine Zuberek, Isabelle Lévesque et Sabine Dewulf
À Pierre,Tu dis oui
sous la glycine qui fleurit
t’y situer une dernière fois
elle les vaudra toutes
et si je suis la dernière
à t’avoir connu
le temps ne nous a pas manqué
ton visage
est un portique
qui ne s’est pas
refermé*
tes paumes
je ne peux plus les voir
elles prolongent pourtant
le faîte des arbres
sont-elles des flammes ?
ont-elles percé
le mystère
de l’arborescence ?
tu restes
à portée
les vents c’est encore
ton souffle
où dorment
les oiseaux en volant
je ne te vois plus
car tu es
partout
sans frontière*
tout près
je guette
la floraison des lilas
blancs ou mauves
tous les lilas
j’écoute
les sons aimés
et ta voix
qui ne s’est pas tue
elle va de tes poèmes
à la poésie
avril l’a signé.Sabine Zuberek
Avril défaitTon nom est une lettre
à la deuxième personne.
Des heures s’immiscent,
les manteaux sont posés.Ce n’est pas
l’hiver : avril défait
contemple l’inachevé.Grappe parme,
parole oubliée de la chanson.
Tu envisages de revenir
dans un de mes poèmes.
Tu glisses toujours un vers
qui n’existe pas.
Tu réclames une réponse
que je diffère. Tu n’aimes ni les points
ni les silences (tu t’impatientes).Ce soir est une tombe,
il faut souffler
pour que tienne
en équilibre
ton nom
entre deux mondes.Il faut rétablir la corde le cercle,
rendre au poème sa loi imparfaite.
Tu es seul et nous,
suspension du poème.Isabelle Lévesque
Où es-tu, Pierre ?À Pierre Dhainaut
« Où es-tu ? » demandais-tu, dans un poème, à Isabelle Lévesque. La question rebondit en écho dans le titre du livre d’artiste que Fabrice Rebeyrolle a composé le 20 avril 2026, pour te rendre hommage.
Oui, où es-tu, Pierre ?
Que tu ne puisses plus me répondre me semble encore invraisemblable… Après le soir du 14 avril, les premiers jours, ton image me revenait comme un battement d’ailes ou de paupières. Il est vivant… Ah non, il est parti. Il est vivant, bien sûr. Ah non, c’est vrai, il n’est plus parmi nous…
Dire que je t’avais appelé le matin même… Lorsque tu m’as parlé de la Guanyin en bronze dont je t’avais envoyé la photographie sur ton petit écran téléphonique, tu as tout de suite prononcé les noms d’Octavio Paz et de l’Orient. Nous avons échangé sur ces traditions, ces symboles… Et tu m’as dit : « Oui, c’est passionnant, tout cela… » Le matin du 14 avril, l’envie de vivre te soulevait encore. Ton esprit était vif et ta mémoire, comme toujours, si précise...
Peu avant les funérailles, Jacqueline m’a proposé d’aller te voir. Malgré le choc, l’un de tes poèmes s’est superposé à ma vision de ton corps immobile : Même la nuit, la nuit surtout. Dans ses gravures, Marie Alloy t’avait laissé des zones blanches où tu avais écrit, en évoquant ton père : « Depuis si longtemps tu es mort, […] / […]. / Qui pourrait survenir ? […] » Et quelques pages plus loin : « […] Comment, / à ta place, aurais-je vieilli un jour de plus / si j’avais cru la mort définitive ? »
Où es-tu, Pierre ?
Bien sûr, depuis 24 ans, tu es dans le souvenir de nos conversations, de tes sourires, de tes mains affectueuses. Tu es dans le tracé minutieux de tes dédicaces, sur tous les livres que tu m’offrais. Tu es dans les entretiens écrits et dans ces vidéos où je retrouve ta voix, tes gestes intacts. Tu es dans les livres de Jean Attali, de Patricia Castex Menier et ceux que tu m’as invitée à écrire. Tu es dans les activités intenses que nous poursuivons, Sabine Zuberek, Jean-Jacques Vandewalle, Jérôme Hennebert et moi, en ton honneur, soutenus par tous les Amis de notre association. Tu es aussi dans les ouvrages en prose que tu as consacrés aux autres.
Tu es surtout, évidemment, dans le moindre de tes poèmes, là où tu es plus que présent, car chacun d’eux retenait toute ton attention et s’oriente sans trêve vers la lumière.
Mais où es-tu vraiment ? Je repose la question parce que, moi non plus, je ne crois pas la mort définitive – « […] rien n’est clos ni opaque », écrivais-tu encore. Serais-tu dans tout ce qui ranime nos apparences, invisible et pressenti par tes poèmes ? Dans le parfum des fleurs d’avril, de la glycine rue Dautrey ? Dans les souffles de la « grande année » ? Peut-être le sais-tu : jusqu’à tes funérailles, ma tristesse pesait comme un ciel lourd : « Toutes les nuits sont basses, presque immobiles […] »… Les jours peuvent être bas aussi, tout proches de l’abîme. Mais le soir, après la fidèle cérémonie préparée par tes proches et contre toute attente, j’ai ressenti l’apaisement. Est-ce parce que de loin tu veillais, soucieux de prendre le relais, animé par l’esprit de Relèves de veilles, composé avec Jacques Clauzel ? T’étais-tu délivré d’un corps dont tu éprouvais tant la fatigue depuis des mois, des années — depuis Après, dont Caroline François-Rubino a fait frémir traits et contours ?
Où es-tu, cher Pierre ?
Une réponse plus sûre m’est soudain parvenue, quand je me suis redit la parole rituelle, aussi simple que chaleureuse, que tu m’adressais dès que je t’appelais au téléphone (pas assez souvent) et que je t’annonçais : « C’est Sabine…
— Mais oui, c’est Sabine ! »
Parole de la bienvenue. Combien d’êtres au monde sont capables, comme toi, d’accueillir la personne qui vient ? Je veux dire : d’accueillir pleinement ?
Tu es là tout entier : dans l’accueil ouvert par le poème de ta vie, libéré des frontières et des heures, sur le seuil de tout lieu, Ici. Je te retrouverai toujours dans ce « Mais oui » où trois voyelles entraînent avec ferveur un très ancien superlatif dans leur sillage, vers le grand large où tu nous introduis.Sabine Dewulf, le 23 mai 2026
Sur Terre à Ciel, on pourra l’entendre à travers des entretiens, mais aussi des articles consacrés à ses livres en suivant ces liens :PAGE DE PRESENTATION & POÈMES
- Pierre Dhainaut
- Pierre Dhainaut – Poèmes inédits (Un seuil aux confins)
- Présentation de La grande année
- Extrait de L’autre nom du vent, Editions L’herbe qui tremble
ENTRETIENS AVEC PIERRE DHAINAUT
- Sept questions d’Isabelle Lévesque à Pierre Dhainaut (à propos d’Un art des passages, L’herbe qui tremble)
- 13 questions d’Isabelle Lévesque à Pierre Dhainaut (à propos de Pour voix et flûte et Une porte après l’autre après l’autre)
- Neuf questions à Pierre Dhainaut par Isabelle Lévesque (à propos de Préface à la neige, L’herbe qui tremble)
- Isabelle Lévesque et Pierre Dhainaut – SARINAGARA / un dialogue (à propos d’Et pourtant)
- Dix questions à Pierre Dhainaut – La source et l’horizon, suivi d’une lecture d’Ici, par Sabine Dewulf
- Les Amis de Pierre Dhainaut – entretien avec Sabine Dewulf et Sabine Zuberek, par Isabelle Lévesque
ARTICLE DE PIERRE DHAINAUT
ARTICLES CRITIQUES SUR SON ŒUVRE
- « Et même le versant nord », par Cécile Guivarch
- Après, par Cécile Guivarch
- Pour voix et flûte, par Cécile Guivarch
- Ici, par Cécile Guivarch
- A livre ouvert – Pierre Dhainaut, Pour voix et flûte, par Isabelle Lévesque
- Pierre Dhainaut, Une porte après l’autre après l’autre, suivi de Quatre éléments plus un, par Sabine Dewulf
- Préface à la neige de Pierre Dhainaut, par Sabine Zuberek
- Affaire de souffle, les livres d’artistes de Pierre Dhainaut – exposition et livre de Sabine Dewulf, visite guidée par Florence Saint-Roch
- À portée d’un oui, par Sabine Dewulf
- À portée d’un oui, par Calou Semin
- À portée d’un oui, par Georges Cathalo
- Chroniques de Bruno Normand (inclut une chronique sur Progrès d’une éclaircie suivi de Largesses de l’air, Faï fioc)

