Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Ariane Schréder

mardi 16 octobre 2012, par Cécile Guivarch

Bruits de terre – Journal d’hiver
décembre (extraits)

Nuages roule-tambour dans le ciel dans les rues en bas on s’inquiète pour demain en haut on s’obstine

Autre inquiétude autre demain la fille à nattes fait la une d’un magazine et dans le pré voisin les bébés des brebis crème ou noisette sont nés petits marrons sauteurs téteurs le bélier lui a les pattes pataudes la tête noire énorme les cornes coupées il est jeune encore presque un jouet mais qu’on n’aille pas s’y frotter bientôt il boulera à vous envoyer valser à vous briser les jambes ou bien le dos fracassera du crâne ses rivaux soucieux lui aussi de dominer son avenir d’assurer celui si tendre de sa lignée

À rebondir par-delà flaques et gouffres mises les bottes attaque-boue manteaux capuches tout l’arsenal de l’âme en peine qui sort quand même va se cogner aux éléments dérouler jambes inspirer fort s’épouvanter aux arbres qui ont l’air morts portent des pommes pourtant boules de jaune de rouge de noir pourri pommes qui s’accrochent s’obstinent elles aussi c’est un peu désespéré plus la saison ni personne pour les cueillir encore moins les manger

Se sentir pomme inutile et dépassée sous le dernier soleil du jour qui en a tant manqué une flèche d’or crève le gris et tout retombe déjà dans la nuit

Tenir
Et à distance d’abord
Le chat s’en moque vient de rentrer

Au bout de la sente aux soupirs un chalet miniature fait l’angle au loin la route et les camions au près le pré et les moutons maison petite et chaude et douce dedans une dentelière à boucles brunes tisse des fils en bracelets pierres de lune améthyste et c’est l’Inde ou le Brésil qui déboule s’installe au creux du creux d’une terre d’oubli quelque chose s’invente quelque chose rajeunit

Le vent souffle cambre tout sauf les brebis sous leur laine miracle dont personne ne veut un Écossais dit que même mouillée elle tient chaud mais qui voudrait essayer à sec elle gratte déjà assez

File la rivière boueuse brune entre les troncs penchés petit bout d’Amazone l’été il n’en restait plus rien le lit à sec lui aussi à démanger la terre où les poissons étaient-ils passés crevés peut-être hameçonnés par les pêcheurs à bottes pantalons mais là ils étaient en caleçon la chaleur chape étuve jusqu’à la fin du jour les herbes lâchant enfin bouffées humides à présent on voudrait qu’elles les retiennent et le soleil à peine entrevu déjà fui

Les balayeurs de nuages sont en grève aussi

La souris non qui trotte sur nos têtes galope dans les tunnels se rit des murs des plafonds pacotille la sacro-sainte isolation scrountch scrountch dans le polystyrène comme un gruyère scrountch scratch tip tap et le chat boule sur le lit dresse la tête a sauté déjà plusieurs fois à bas guettant le mur scrutant parois a compris qu’il n’y arrivera pas ça l’agace cette impuissance de chat se rendort sa fourrure le protégera du froid pas nous les plus infimes bestioles vous abolissent les maisons

Mais entre Selle et Somme dernier mètre carré du dernier jour à gratter la poussière soudain une Vénus stéatopyge seins fesses et pas de tête visage vide sous la coiffe striée gravettienne plus petite que souris paléolithique dans la craie d’une ZAC il ne faut pas désespérer

En bord de route en bord de sente entre les bras des conifères d’une maison à peine abri parpaings à nu surgit gueule tordue corps maigre cramponné à sa canne arme ou pilier autre visage autre Vénus cousine de Quasimodo ramassé en un point disparu le verbe aussi parle mais le sens n’y est plus

En bord de fleuve en bord de bois dans la nuit grise des cygnes dorment fantômes ou fées entre les branches danse le blanc derrière des lapins entre les phares et le talus la vie secrète a commencé
(…)

Bruits de terre – Journal d’hiver
février (extraits)

Le vent tempête dans le pré l’hiver est tiède mais le cœur non rage d’éclats de vitres prisonnières creuse en son sein la grotte sûre un fauve manucure ses griffes
Dehors un autre fauve gueule serrée ne lâche rien sa proie mouillée dans l’ombre impossible à sauver

Angoisses roulent autres pelotes ou bien souris poursuivies par un chat se cachent ici ou là à dénouer sinon trancher
Une chose fantôme hante bloque au ventre se terre

Penser chant comme un territoire d’oiseaux nuages montgolfières

Une jeune fille vie-poème morte à vingt ans son frère idem veines vacantes lèvres pleines danse au bout de sa nuit vivre ne pas perdre une miette pour offrande rêve de plumes anges mésanges

Palpitent sur la page les mots enfouis jaillis encre au cœur plus noire que sang

Au ciel les grues dessinent le printemps

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Ne pas prétendre que rien
dans la rue un homme hurle

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Pas menus galopent au plafond perforent les murailles agacent l’ouïe le chat tête levée inquiet guettant inquiète l’âme aussi s’obstine teinte de noire cristalline se brise s’affaisse ou s’évapore tangue chiqué ou chiquenaude âme sur pilotis qu’une angoisse abat à la hache

Là-haut les souris déménagent les pensées grises s’auto-tamponnent trop de vie dans les murs la maison dégringole

Un coup de patte titille la termitière éparpille les peurs s’envolent retombent au jeu des chaises musicales rien ne se perd tout recommence

Par-delà mer et peine et lune immense comme un monde Calypso compte les points tisse les heures les nœuds invente des bracelets happer Ulysse s’il venait à passer
Barbu perdu pleurant Personne

Infime abîme le doute minotaure

Affolement trou noir avale-tout
Ciel mots oiseaux
Ratatine échevèle l’âme tourne tourne dans sa roue
N’entend plus ne voit rien
Sinon griffure immense sur le sable
trace trident d’oiseau mystère


Entretien avec Clara Regy

Vous écrivez de la poésie, mais « vous venez du roman », l’expression est elle-même bien curieuse… Pouvez-vous nous dire, ce qui pour vous les unit, les sépare et tout ce que cette question vous amène à penser ?
Et donc, quelle place la poésie occupe-t-elle dans votre vie d’auteur(e) ?

Alors que j’étais en thèse, donc très loin pour moi de la créativité, je suis revenue à l’écriture par la poésie. D’abord pour l’impression de liberté qu’elle me donnait, dans le jeu avec la syntaxe notamment. Puis j’ai écrit un premier texte, fait de très courts chapitres, que j’ai malheureusement tenté de faire publier comme un roman – atypique – mais dont je me rends compte aujourd’hui qu’il correspondait sans doute davantage à de la poésie. J’ai testé beaucoup de genres, même le théâtre, mais c’est finalement un roman qui a été mon premier texte publié.
Dans l’écriture, j’ai toujours privilégié le travail de la langue, comme matière, sur l’histoire. Je n’ai pas de facilité pour inventer ou construire des narrations. En revanche je sens la langue comme quelque chose de beaucoup plus solide, un terrain « sûr » pour moi, même si le propre de la poésie est de la faire vaciller, de la réinventer. Depuis un an, le retour à la poésie s’est imposé de manière exclusive, presque comme un état de conscience modifiée. J’étais en état de poésie. Les phrases, les images me venaient spontanément, particulièrement quand je me promenais. Je m’arrêtais sans cesse pour noter. Primait le rythme, et, par la poésie, je cherchais à relier une émotion ou une sensation à la langue, sans aucun filtre. Ni souci de narration, ni tentation d’intellectualiser. Le rapport à l’écriture était beaucoup plus intuitif, physique, que lorsque j’écrivais un roman.
Mais j’entends aussi la poésie dans un sens très large, le sens étymologique de poiêsis, fabrication-création. C’est pour moi l’état de créativité.

Vous chantez, votre écriture vous semble-t-elle porter les traces de cette pratique ?

Oui, par l’importance du rythme dans les phrases, de la ponctuation. Je n’ai pas ponctué mes poèmes à l’écrit, mais j’avais une ponctuation orale en tête. La poésie s’est aussi imposée comme un désir de lire (à haute voix) mes poèmes. Je sentais exactement comment je voulais les dire, alors que lire des extraits de mes romans me semblait relever davantage d’un travail de comédien. Ce qui n’empêche pas que cette lecture à haute voix exige beaucoup de travail, puisque j’ai découvert à quel point il fallait que j’incarne les textes, mais aussi que chaque texte raconte une histoire, même minimale. Il y a une saveur des sons, et une énergie à maintenir jusqu’au bout. C’est vrai aussi pour le chant.
J’ai toujours chanté, mais c’est par le travail d’enregistrement de poèmes que je suis retombée sur quelques enregistrements « sauvages » de chansons oubliés. Cela m’a donné envie de faire de nouveaux enregistrements, cette fois aboutis, avec la même exigence que pour l’écriture. Ils s’ajouteront à mon expression artistique finalement assez éclectique, pour un site futur…
De ce point de vue, la poésie fait en quelque sorte le lien entre l’écriture narrative et une expression plus incarnée encore, par le chant, où le rythme, la voix, l’émotion, sont primordiaux.

Votre « inspiration » je reprends l’un de vos termes prend sa source, ( !) -au moins en partie-dans la nature, pouvez-vous nous en confier davantage ?

J’habite une partie du temps à la campagne, et je ne cesse de m’émerveiller de la nature. Mon dernier récit, non publié, était dominé par l’observation des oiseaux. L’un de mes passages préférés dans mon premier roman, La silencieuse, est un chapitre entier sur une chenille, une sorte d’épopée du minuscule. La poésie a été l’occasion de mettre la nature au cœur de mon écriture, un vrai bonheur ! J’aime par ailleurs que la poésie « travaille » le quotidien. Il me semble que c’est un art du regard aussi, de l’écoute, une présence accrue aux choses, un sens de la beauté, même inhabituelle. Une « trouvaille » au sens des troubadours.

Quels auteurs (poètes ou non) sont essentiels à votre vie ? Vous pourrez bien sûr, nuancer la réponse…

J’ai été très marquée par Michaux, Plume ou Poteaux d’angle. Certaines phrases de ce dernier recueil m’ont soutenue dans des moments difficiles, comme « Va jusqu’au bout de tes erreurs (…) » ou « Faute de soleil, sache mûrir dans la glace ».
En écrivant, je me suis rendu compte à quel point mes lectures anciennes m’avaient nourrie. Je lis peu quand j’écris, car j’ai besoin de rester dans ma « voix ». Ce sont donc des réminiscences, des images, des rythmes, des bouts de vers, « l’ombre penchante » d’Aragon, « le temps qu’arbre défeuille » de Rutebeuf…
Mais si je devais ne retenir qu’une œuvre (ou deux !), ce serait l’Iliade et l’Odyssée. Dans l’épopée se rejoignent d’ailleurs la voix, la poésie et la narration…
Homère et Michaux, donc !

Et notre question subsidiaire : si vous deviez définir la poésie en 3 mots quels seraient-ils ?

Liberté, incarnation, émotion.


Née en 1969, Ariane Schréder partage aujourd’hui son temps entre Paris et le Loiret.
Normalienne et agrégée de Lettres modernes, elle a d’abord enseigné la littérature avant de se lancer elle-même dans l’aventure d’écrire. Elle a publié deux romans. Bruits de terre est son premier recueil de poésie.

Bibliographie :

  • La silencieuse, éditions Philippe Rey, 2013 (prix René Fallet, Prix national Lions de littérature, Prix Folire, Prix des lecteurs corréziens)
  • Et mon luth constellé, éditions Héloïse d’Ormesson, 2018 (Prix Merlieux)

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