Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Un ange à notre table > Delphine Chrétien

Delphine Chrétien

mercredi 15 juillet 2020, par Cécile Guivarch

La voix patiente

« …. on ne sait plus si l’oiseau qui crie parfois la nuit, comme un égorgé, a crié la nuit dernière ou il y a une semaine, un mois, on ne sait plus si on a passé ici un été ou toute une vie. On se dit qu’il vaut mieux qu’il en soit ainsi, mieux que l’attente qui rend chaque minute dense, épaisse comme un tronc de micocoulier ; on se dit qu’il vaut mieux cet écoulement que l’arrêt, la suspension du souffle, puisque de toute façon la rencontre viendra, à son heure, en son lieu, et que les blés continueront à mûrir, les arbres à être nommés. »

Mathilde Vischer – Lisières

 

 

Elle a roulé avec la vague
jusqu’au manque d’air
elle a tenu sous l’eau rageuse.

 

 

Cri de l’oiseau printanier
disparition
éclats de crocus.

Averse de grêle
sous un velux
un corps panse les morts.

 

 

Qui gardera à la fermeture définitive d’un bar les mots des habitués ?  

Elle rince à l’eau chaude sans produit vaisselle
la cuve en bois devant la porte.

Elle repousse contre la table une chaise
saison propice aux viandes fragiles.

Elle déplace à deux mains les assiettes
les carcasses se ressaisissent au crochet dans la cave.

Elle réserve dans la bassine l’eau grasse
la sarriette dans le sang du boudin.

 

 

Neige mélangée à la plaie
l’animal grogne en approche.

Où a-t-il cédé ses os
demain le blanc réveillera le sauvage.

 

 

Corps à la fenêtre
comment dessinerais-tu la nuit ?
vers le passé une neige tourbillonne.

 

 

Comment retrouver les traces enneigées lavées hier par le soleil ?

 

  

En un tribunal
assise elle déclôture
qui a su ?
l’océan roule les grains du sable.

 

 

Sur l’arbre les yeux
sur les doigts jusqu’à dix.

Les oreilles devraient entendre
le dernier chiffre chacun en sa cachette.

Légèreté sous les peupliers
un deux trois.

Marguerites massettes pivoines
épeler le prénom.

 

  

La perle d’eau choque le verre
première page la peine
un corps commente les faits
et pourtant
le bruit gris du temps
allonge sa brume
myrtille sur les lèvres
la montagne se dévoile par le soleil
le papier journal ombre le souvenir.

 

 

Pourquoi plier le jour pour le ranger dans une armoire ?

 

 

Oiseau éloquent elle semeuse
champ fouillé bec pioche
taire leurs mots ?
elle cueilleuse oiseau sème.

 

  

À l’ombre d’un grand platane
une place plein sud
lame de couteaux griffant
des cœurs pour la vie
une écorce mâchurée.

 

 

Se tend se hisse se déplace
subtile riposte d’un corps
quand as-tu compris que tu étais une femme ?
une danse vers la question.

 

 

Quoi tailler à l’arbre pour un parler plume ?

 

 

Sous les frênes, petite, petite d’âge, petite en taille. Elle a des petits riens auxquels elle donne soin. Une grande attention aux minuscules ce qui pourrait sembler insignifiants. Elle n’a pas visage pas une teinte particulière ni sourire ni quelques détails rien à lire de singulier. Solitaire vêtement ajusté à son squelette elle n’a pas trace de la peur sur les joues. La mort paisible commande un café puis se rend dans l’une ou l’autres des maisons du voisinage. Elle pense que parfois l’avoir frôlée ou connue tranquillise la cohabitation. Elle attendra la vieille femme, l’enfant a taille de l’enfance

jouer le vide dans le commun des gestes
jouer du vide dans le plastique d’une dînette terreuse
jouer en vide de l’autre

sans un mouvement de lèvres qui parleraient de la gentillesse de ce visage, de la sagesse de ces jeux, de la délicatesse de ces mains. Autour les morts, des plus vivants à ceux refroidis, des connus à ceux jamais sus. Elle joue avec les petits riens offerts par les arbres. Dans le ravissement du vent, sous les arbres frêles, de diamètre maigre, d’une hauteur ciel, la solitude invite la mort. La petite a mis au menu des tournedos avec des z’haricots. Elle les regarde se chamailler pour de vaines mémoires. Elle cuisine un dessert et pour souper ? Elle se déplace entre les pierres. Elle replace dans celles du muret les petits ustensiles de cuisine tel un meuble. Il y a un four à construire. Elle prépare une tarte aux quetsches. Elles mangeront bien volontiers du sucré, l’enfant a taille de l’enfance.

« Encore visible la guerre » dira la mort à la solitude en regardant la façade. Elle éponge les auréoles de pluie sur la nappe plastique trouée. Elle sert les assiettes. « La vie était celle-ci » explique la mort et ajoute-t-elle « les occupations enfantines se désagrégeaient avec rapidité ». « Cela façonnait-il des hommes et des femmes, robustes, la culture du blé ? » se demande la solitude. « Quand avoir le temps aux souvenirs ? » soupire la mort. La solitude quitte le dîner. Elle n’apprécie pas la mélancolie de la mort quand elle souffle les siens. Elle tranche une part de tarte bout de papier cartonné. D’ailleurs elle en a assez de ce jeu. Elle prie la mort de payer l’addition. Elle ferme la porte du restaurant. Le vent alerte les yeux. Des géants dansent autour, oscillation, elle grimpe sur une branche. Bateau deviendra l’arbre. Voile sera le pull. Voyageant, dessous le vide, l’enfant a taille de l’enfance.

À des endroits où se nichent les pierres les copeaux fins de bois de légères flaques, à la fracture de l’écorce, un doigt caresse la plaie parler est-il dessous ? Le béant qu’elle prendrait pour blessure n’a-t-il pas ouverture ? Cadeau à l’humaine carcasse d’où s’infiltrerait le sensible, langue des émois d’une nature. A-t-elle vide d’une substance sensuelle quand si proche l’œil voit le vol d’un oiseau ? Comment le corps bois qui s’extrait de la terre pour s’épanouir dans la lenteur des jours se révèle-t-il au soleil ? Qui sera votre allié si méfiance langue vos peurs ? Vous savez où chaque chose se range dans les meubles. Vous dépliez les jeux de la tradition des fois dedans des fois dehors tels des roseaux. Vous avez éprouvé les contours. Cela se pressent s’évente se passe. La nuit sent le courage. Elle a éteint les mots. Elle a fermé la porte. Elle ravine la terre. La place qu’elle occupe elle en a, savoir. Elle a peuplé les rêves de racines. Y-a-t-il à se demander ce qu’elle cache ? Quel secret ? Si elle pourrait nuire ? Ne serait-elle pas vos traces ? Sa solitude vôtre ? Elle, lune, en dedans de la nuit. Elle frôle les corps. Elle vous cherche du regard. Elle écoute vos langages. Où les liens ont-ils tenu ? Noctambule elle a su reconnaitre les bruits dans ces paysages parfois sombres. Elle répondra d’elle. Elle se nommera. Ne lui demandez pas de taire elle ne parlera pas pour ce que vous ne savez plus dire.

 

 

Creux
l’eau

poissons cercles à la surface
gestes des sœurs sourcières

silence de l’oiseau
digestion

au feuillage du Hêtre femme arbre, délesté aux ramures la brusque venue d’un vent corps balancelle. Virage de la rivière après la courbe, pleins les seins rondes les fesses, un vêtement, lessivé, froissé, séché ; dans une nuée de papillons couleurs florales fragrance haleine végétale. Chair écorce dans les sous-bois une sensualité vos présences. Coagulation la pierre pleines de gravures primitives absorbant le meuble d’une civilisation nomade comment sans l’entendre est-elle devenue celle sans terre ? En langues silences des souvenirs, langage herbier des histoires d’autrefois, élevage des brebis feutrines cousues en manteau femme dansant sur un tapis de laine, aux épaules un sac à peine ajusté. Corps capsule jaillissant sur le plateau volcanique dormant poussières sableuses chemin herbes ronces les mains aux épines sang sur la feuille d’un mûrier. Entre les écarts des pieds la distance possible gageure des essais, veines bleues des jambes arbres d’espèce : boulot platane épicéa en un ciel s’agrandissant. Femme paysage sentiers terreaux flânant en délice odeurs sauvages des plantes. Tiu tiu de la mésange dans le mélangé des végétaux corps territoire limite peau jamais au hasard vestiges de lieux sacrés « violence des civilisations » dit l’archéologue expliquant avec enthousiasme la trouvaille d’une tombe d’un guerrier et son épée, face à face un lac en transparence les bras miment l’envol de l’oiseau. Rouleaux d’herbes séchées inondent les champs. Déprise agricole les bêtes ruminent à l’ombre d’une haie. Où ira le chemin après les peupliers ? Toit de chaumes, de lauzes, bâti déserté, le cœur se serre devant la porte. Vieillesse ou usure, cimetière de maisonnettes où brûlent des lanternes, pots plastiques et fleurs synthétiques. Pieds nus hymnes aux graminées le sol sensible jardin que les mains tapissent de graines et de plants. Troncs serpents vacillent en la lumière une croix où fourche le sentier pour savoir où aller lire sur l’écorce des saules ? Chemins papiers dépliés se détachent les boucles des chaussures de marche. Le chant d’un merle, la trace s’assèche sur le sentier craquelé, les pierres sous la mousse.


Entretien avec Clara Regy

Vous êtes une jeune poète (si j’ai bien compris) alors je voulais vous demander tout simplement si l’écriture est une « pratique » nouvelle pour vous et aussi bien sûr, comment est né le désir de montrer vos productions ?

L’écriture n’est pas nouvelle du fait de ma profession. Mais je « pratique » une écriture poétique depuis une dizaine d’années. J’exprimerais plutôt l’idée de partager mes productions. En pratiquant une écriture professionnelle celle-ci vaut entre autres pour transmission. Par ailleurs, j’ai expérimenté et débuté une compréhension du lien écriture-lecture dans le cadre d’un atelier écritures/lectures et à sa suite un atelier de recherche et chacun de ces ateliers a permis la réalisation d’un livre. Cette dynamique a fait naitre ce désir de partager. Puis en continuant une « pratique » d’écriture cela alimente un désir et du sens à écrire à, pour, avec... Et comme vous l’écrivez en début de question je ressens la jeunesse de cette « pratique » qui passe par : se chercher - donc se montrer ?

Avez-vous des sources d’inspiration particulières ? Des moments dédiés à l’écriture ? Pouvez-vous, en fait nous parler de « votre écriture » ?

L’écriture a pris place et espace en m’installant dans le Haut Jura depuis une dizaine d’années. J’avais vécu en ville et je venais à nouveau vivre en milieu rural, à la rencontre d’une vie en moyenne montagne avec encore l’existence de l’hiver. Je pense que ce choix de vie donne comme sources d’inspirations : la mémoire, les vies en milieu rural, la nature…ce qui est présent depuis mon enfance. Je n’ai pas un moment précis pour l’écriture. Je ralentis. Je confectionne une certaine disponibilité. J’apprécie la marche, le mouvement, sortir de chez moi. Je ne sais pas comment parler de mon écriture peut-être serait-elle un jardin de substitution actuellement. J’y vais par moment. Je me laisse un peu de temps pour décider quoi, où, comment : disposer les plants, les graines, savoir comment utiliser l’espace disponible. Je cherche dans les boites, les anciennes semences, les plus récentes, les semis … Puis je plante. J’attends. J’arrose. J’entretiens. J’ôte la mauvaise herbe. Il y a un ordre à établir et avec certaines petites bêtes il faut être vigilant. Il y a une pousse. C’est déjà une satisfaction. Et quand cela devient un légume ou une fleur, c’est une joie à partager. Il y a les moments de discussion au sujet de ce qui se plante, de ce qui se récolte ou ce qui ne donnera peut-être que des graines pour l’année prochaine ou les possibles raisons de ce qui n’a pas poussé. Il y a des partages de savoir-faire avec d’autres personnes, en ouvrant des livres, en allant voir d’autres jardins... L’écriture est peut-être comme le jardin un art à la fois solitaire où se perd le temps et un espace commun possible.

Peut-être aussi ce qu’elle apporte à votre quotidien ?

L’écriture est un langage silencieux. Elle s’associe avec le silence que j’apprécie parfois et parfois elle sert de rivage quand cela tempête en-dedans. Dans le quotidien, elle offre des instants avant d’être à nouveau dans le quotidien du quotidien. Elle me rend en alerte ou rêveuse. Elle est un lien avec les autres en écrivant quelques mots pour eux, en posant une question ou en proposant un mot avec l’attente de lire leur écriture à ce sujet. Parfois il y a tellement plus urgent que je range les carnets et tout ce que j’utilise pour ces moments d’écriture pour y placer d’autres papiers. Et quand elle devient si peu présente, que le quotidien manque de mots, je ralentis pour essayer quelques lignes d’écriture. J’essaye de mettre entre parenthèse le quotidien pour être présente et prendre le temps nécessaire. En m’accordant ces moments je pense que j’apprends à donner place à l’écriture poétique et à son exigence.

Quelques auteurs importants, poètes ou non, vers qui vous allez, revenez…

Aller et revenir vers… je pense que je n’ai pas encore ou cela ne vient pas de suite au sujet d’auteurs importants. De la question je garde surtout l’idée de mouvement ou encore d’élan… vers qui vous allez, revenez… poètes ou non. Cela passe par les discussions avec d’autres personnes, par la curiosité d’aller à des moments de rencontre lecture avec des auteurs, par du temps passé dans la librairie ou à la bibliothèque/médiathèque.

Et la dernière question un peu « abrupte » : la poésie en 3 mots ce serait ?

Le mot inattendu comme ce moment où assise en la forêt soleil au couchant sans rien attendre dans la lumière entre les feuillages, vient du bas du sentier d’un bond, l’animal, juste un instant avant de partir de l’autre côté. Traversée par son passage je prends à nouveau le chemin. Le mot sensible quelque chose de délicat qui a sa force, sens du soi donnant direction, quelque chose que l’on approche sans certitudes fragiles mais qui s’approche pouvant devenir familier. Quelque chose de commun que nous partageons même si nous pensons en être loin. Le mot vent remuant les feuilles des arbres, annonçant la pluie, que l’on cherche dans les journées très chaudes, dont on apprend à vivre avec en regardant la girouette. Le vent de montagne ou de mer, vent nommé selon son territoire géographique. Du vent qui nous donne la sensation de légèreté, proche de l’envol quand nous sommes sur un crêt. La poésie serait le vent entre les doigts, passant dans les cheveux, nous demandant parfois de tenir plus fortement, les pieds dans le sol.


Biographie

Elle habite dans le Haut-Jura. Elle exerce la profession d’éducatrice. Elle est originaire d’un village en Lorraine. Vies de village, milieu rural, agricole, il y a de la terre végétale sous ses souliers.

Bibliographie :

  • Textes et poèmes dans sillon sillage, livre collectif, atelier écritures et lectures conduit par Françoise Delorme, éditions l’amble, Romainmôtier, 2016
  • « Le nom en latin du foulque » dans Et, passant…, livre collectif, atelier de recherche accompagné par Françoise Delorme, éditions l’amble, Romainmôtier, 2019
  • Poèmes parus dans les revues Arpa et les anthologies de Terre à ciel et dans la revue Décharge pour Voix nouvelles, 2020
  • Inédit : Sous le prunier

Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés