Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Aymeric Vergnon-d’Alançon

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Ouvrir des brèches
                 dans le mur

 
Au ras   au sommet    au milieu   sous la pierre/la brique/le ciment
dans un coin
un angle
de la paume et du poing.

 

Contre les mots,
des brèches.

 
 

                    Et ils s’y faufileront.
          Ils elles
Et moi avec. Ils seront jeunes elles seront jeunes
Vêtements disparates, matières inconnues. Lumineuses.
Quelques accessoires d’appartenance (oreilles percées pour écouter, peaux tatouées pour baliser)
Et leurs gestes si doux.
Le cœur joyeux de la jeunesse
pour soutenir le mien défaillant,
mon cœur clandestin.
Le trou dans le mur, on l’appellera   échappée
Plus que brèche encore : échappée

 
Et par là, nous passerons.
Nous glisserons les corps souples
nous faufilerons les trésors.
— Ceux volés à l’oubli et à la destruction ?
Oui, ceux-là.
(C’est mon rôle, maintenant,
garder en main, quelques trésors, miettes,
cailloux, gouttes de rosée
et pouvoir une nuit prochaine
les leur montrer. Puis raconter.
C’est pour ça qu’ils&elles m’acceptent.
Bien que je ralentisse
la marche obstinée
de leur révolte.)

 
Alors, nous passerons
nous atteindrons la vallée.

 

Je suis avec eux, je suis avec elles.
Plus seul avec mon cœur qui claudique
Avec elles et avec eux,
vers la vallée.

 
Quand nous l’atteindrons
après des jours
d’attente d’espoir
assoiffés
prêts à l’avaler
nous nous jetterons, à genoux, la tête
penchée
au creux de l’auge
retournée
pour goûter l’eau du ciel
 

Ils et elles m’auront
accompagné
Ensemble, nous aurons traversé
ce pays qui n’est plus
et ils elles m’auront porté
sans un mot mais d’épaule en épaule,
jusqu’ici, sur la colline,
face au pays d’en face.
   

Avant que je ne descende sur la berge
pour traverser
(car il faut maintenant avancer seul)
nous avons passé une dernière nuit ensemble
(oui, j’étais porté par cette jeunesse amie
j’étais avec eux si bien,
que je me sentais nu
— un vieil enfant
et j’aimais leurs regards.
Nous étions les derniers,
la seule communauté encore possible.
Derrière nous, tout flambait
et la chair des hommes, la
chair des femmes, la
chair des enfants
gonflaient sous la chaleur,
avant de crépiter, de griller,
de se crevasser de plomb)
   

Nous avons, à l’abri
fait un grand feu
(mais de joie celui-ci
ou d’attente,
pacifié quoiqu’on en dise)
bu des rasades,
chanté à voix basses

et avant de glisser sous l’aube
             de me laisser partir

 
mes amis et amies m’ont salué
    un par un, une par une.
   

- Adieu à toi
tu trouveras là-bas
la clé-qui-ouvrira-le-cœur-le-foie-les-poumons-souffle-
et tu auras les mots pour les recoudre.

- Adieu à toi
du pays d’où je viens et que j’ai oublié
on m’a raconté que notre dieu Tilipohéa
ornait le front des nouveau-nés
d’un coup de bec.
De la goutte de sang qui jaillissait
le village entier regardait le présage
avant
de laisser la mère de l’enfant
cacher la plaie.
Je pose sur le tien cette marque
de prestige

 
Et sur mon front
un coquelicot de glaise
 

- Adieu à toi
je n’ai rien à te donner.
Tout a disparu
et depuis longtemps comme les autres
mais pour moi seule
j’erre.
Mon corps a trop souffert
ma poitrine ne se redresse plus
aucune caresse n’éveille le bas-ventre
je suis une vieille femme
la plus vieille de notre douce communauté.
Je peux simplement te donner les souvenirs de la pluie
et de l’hiver.
Quand j’étais jeune, avec les grandes pelles,
j’aidais mon père et mes frères,
à dégager l’allée. Alors nous ne pensions à rien,
nous ne savions pas, qu’à la neige blanche
se mêlaient déjà des traces noires.
Nous ouvrions l’allée en levant des congères.
Ensuite
dès que mon père
avait le dos tourné
nous faisions une grande bataille,
mes frères et moi.
Et la neige n’avait pas le temps de s’endurcir
en glace
qu’elle poudrait déjà
sous l’haleine du soleil.
Je t’offre pour ton départ
ce souvenir d’un temps perdu.

 

Les amis suivants se sont dressés ensemble
côte à côte
si proche pour la première fois
et pour tout le monde
l’amour apparaissait
vivifié par le grand feu du campement.

   
 

- Adieu à toi
Nous aussi nous t’offrons un souvenir
d’autrefois.
Notre rencontre a eu lieu sous un chapiteau de fête,
époque joyeuse, insouciante,
inconsciente,
frénétique.
Toute la nuit, cette première,
nous l’avons dansée
ensemble.
Corps inconnus
mais déjà soudés.
Aisselles contre aisselles
puis moustache contre moustache.
J’entends encore la pulsation des rythmes
les fragments de lumière.
Et moi je nous revois lovés
dans ce grand tourbillon.
Bulle.
Les autres, taisez-vous,
ne jugez pas notre inconscience.
Et si quelquefois nous avalions
des pilules pour nous étourdir
c’était aussi pour pouvoir vivre
le présent des arrachés.
Et croyez-nous, depuis longtemps,
nos corps ont perdu
cette danse de l’amour,
mais nous savons que rien n’est oublié.
Si nos muscles affrontent chaque instant
c’est aussi par la grâce de ce souvenir.
Nous t’offrons ce délié.

 

Les deux hommes,
nos compagnons,
dansent un instant devant nous.
 

C’est au tour de la plus jeune maintenant.
elle se dresse timidement.
Cherche les mots.
D’abord dans sa langue (on les voit passer dans ses yeux)
puis dans celle que nous partageons.
 

- Salut à toi,
Je suis la plus jeune,
mais depuis longtemps, je combats.
Je porte ce couteau
à chaque gorge qui m’approche.
Je suis né, à la différence de vous autres,
après la catastrophe
(ou au cours de la catastrophe,
ou juste avant, ou
durant la précédente).
Je suis une enfant
mais une enfant des combats et de la survie.
Regarde, regardez,
la lame saturée de reflets.
Elle est grande, fine, forte
et je lui fais confiance.
Bien souvent, elle a ouvert
des carotides pour me libérer
des étreintes.
Et c’est avec elle
que j’ai taillé ce crayon.
Il m’est resté de l’enfance
(j’étais peut-être la dernière enfant
à avoir un crayon à la main.
La catastrophe des regards,
des attentions,
avait, elle, déjà commencé
et bien anticipé l’autre catastrophe, la grande,
en cours et à jamais)
Il est petit, je le sais
(je vois la surprise sur ton visage allumé)
mais mon couteau l’a si affûté
qu’il tiendra longtemps
sa ferveur.
Je te donne ce crayon pour écrire
ce que tu nous a promis.

   
 

Quelqu’un se lève encore
et s’approche.
Je ne vois d’abord qu’une silhouette sombre
découpée par les flammes.
Aveuglé.
Puis je vois ce visage
C’est l’amie qui, un jour,
pendant la fuite,
m’a serré la main.
Et je ne devais jamais savoir
si de la peur ou d’une brusque affection
l’élan était la cause.
Et maintenant cette même main
se dresse
franchit l’espace
entre nous
papillon blanc
dans la nuit
étoile filante
poisson des profondeurs
et je la sens
à ma joue
descendre jusqu’au cœur.
    (Caresse dont
    caresse dont je
    caresse dont je voudrais
    caresse dont je voudrais toujours
    me souvenir.)
Et elle plonge
prolonge
ses yeux dans les miens.

Je me relève de mon trouble.
Je dois partir.
L’heure a sonné.
L’aube déjà.
 

- Adieu à toi,
dit-elle,
tu dois partir,
l’heure a sonné
l’aube déjà
se lève.
Pour moi et pour nous tous
nous toutes
tu fus un ami.
Tu dois partir,
l’heure a sonné.
Nous allons penser à toi.

 
Fais une force de ta vie indécise
Garde la souplesse
Ne fige pas l’articulation de ton désir
Ne préfère aucun lieu
N’ai de foyer nulle part
Renonce aux réserves
Reste stupéfait face aux détails
Resserre-toi quand tu t’éparpilles
mais ne te recroqueville pas.
Élargis-toi sans cesse.
À chaque douleur,
mets-toi au monde
engendre-toi encore.
Sois femme ainsi.

 

Elle m’a regardé.
Dans l’ombre du feu
j’ai cru voir une lueur
passer sur les dents mouillées.
Elle a repris :
 

- Quand tu marches, fais silence.
Sois dans tes pas, dans ton souffle, dans ton regard.
Si ton lacet s’ouvre,
ne le refais pas,
accepte la chance d’être pied nu.
Ne te perds pas en routes secondaires.
Si tu prends un chemin de traverse, suis-le
sans crainte de t’égarer.
Que le moindre chemin — si vraiment foulé
devienne ton allée princière.
Forge sans relâche tes outils et tes boucliers
ils sont à l’intérieur.
Et laisse les choses en paix.
Ne projette plus
solidifie tes positions et accepte ta place.
Le sol qui te porte a la largeur de tes pieds
Engage-toi dans l’aventure car c’est la tienne
celle de nul autre
toi seul peux l’accomplir.

 

Puis le visage contre l’oreille
approché si vite
que mes yeux ont fondu.
Et le murmure qui reprend
(comme si la voix gazouillait)
 

Oublie les dépositions
Refuse d’être témoin
Refuse de prendre entre tes mains
les ruines qui viennent.
 

Dans la clairière
porte notre offrande
et sois notre porte-parole

Avant de mourir
dis le chant.

 
Aussitôt encore
éloignée
Plus un regard
Si ce n’est
au coin de l’œil
un rire d’oiseau.

   
 

La nuit s’est prolongée.
Nous étions loin de tout
Dans le grand silence
(à peine troublé par le vrombissement
des drones qui, ici aussi,
ont remplacé les chauves-souris)

 
Quand le feu s’est éteint
nous nous sommes allongés
sous les étoiles.
On pourrait tendre la main
pour en ramasser une poignée
(nous avons ri avec l’enfant)
On ne pourrait pas ?
Certains disent
qu’il faut aller là-bas
préparer la suite
continuer l’aventure.
Ce serait comme quitter
le ventre de la mère
la nature des choses.
Vous en dites quoi ?
 

Nos sourires dans la nuit
étaient la réponse
et les corps s’enfonçaient
dans la terre.
 

Puis,
 

le soleil est arrivé
à l’échancrure d’une montagne
né entre les lèvres de roc
tête chaude la première
et poussée du sang.
 

J’ai quitté les mains
renoncé aux caresses
prononcé les adieux.
Les longs cheveux de l’attente
en fin de compte
dénoués.
Mon cou
a retourné
mon visage
et tout a disparu.

   
 

Je suis descendu dans la ville
les drones dans le ciel
comme des mouches
circulaient.
Je me suis faufilé jusqu’au fleuve.

 
Entretien avec Clara Regy

Écrivez-vous depuis longtemps  ? Et qu’est-ce qui vous a amené à «  montrer  » vos textes  ?

Comme beaucoup j’ai écrit à l’adolescence. Et puis j’ai continué et même assez sérieusement autour de la vingtaine. Quelquefois l’écriture se mêlait à des photographies ou à des sortes de performances, d’intenses rituels de graphomanie manuscrite. Du reste, mes premiers travaux photographiques comportaient très souvent du texte. Plus tard, celui-ci a repris son autonomie et depuis quelques années avec beaucoup plus d’affirmation encore.
Ensuite il faut «  montrer  » les textes simplement pour les partager, s’en libérer aussi un peu ou parce que je ressens comme tout le monde le désir d’une main posée sur l’épaule, d’un encouragement.

Quels liens faites-vous entre la poésie et le cinéma  ?

On pourrait broder ici bien des réponses depuis l’apparition du monde face caméra, face à nous, dans son évidence et son énigme jusqu’à l’alliage tellement puissant des images et de la voix-off (il suffit d’aller sur youtube pour faire tourner en boucle Anna Karina lisant Éluard dans Alphaville de Godard).
Mais, pour moi, l’image littéraire a été première. J’ai d’abord été un lecteur passionné bien plus qu’un spectateur. Je me suis abrité des heures entières dans la salle obscure et lumineuse de la projection romanesque. Ensuite le cinéma a été un rêve souvent frustrant (l’écriture du scénario par exemple me semblait comme une trahison du pouvoir des mots). Depuis quelque temps en travaillant, comme c’est le cas ici, la possibilité d’une narration poétique ou du moins un rythme alternant poèmes longs et courts avec des effets de montage et de points de vue, et même de scénario puisque je tente d’échafauder une progression, je me dis qu’en effet tous ces détours n’ont peut-être pas été anodins.

Y a-t-il des poètes qui vous ont donné envie d’écrire  ? Et quels sont les auteurs (poètes ou non) indispensables à votre quotidien  ?

Dans la bibliothèque, certains livres présentent les traces d’un usage ancien et récurrent : couvertures craquelées, coins enfoncés ou pages couvertes de dialogues poursuivis. Depuis plusieurs mois, dans ce moment de redécouverte de la poésie, beaucoup d’appuis me sont nécessaires. Je dévore beaucoup (mais pas forcément jusqu’à la carcasse, je croque un peu partout, à la vitesse d’un affamé). Mais peut-être, ce qui m’est surtout indispensable, c’est l’envie de lire, le désir d’un livre inconnu. Cette sorte de rêverie d’un texte à découvrir (par exemple Dart d’Alice Oswald dont je n’ai lu qu’un extrait et qui semble prolonger son appel) ou à explorer davantage (par exemple Dans ma prairie de Frédéric Boyer traversée il y a quelques mois mais trop rapidement, sans doute pour que j’aille vers ma «  Clairière  »  !). Ce qui est indispensable c’est le grand élan des possibles et des contrastes. J’ai hâte de me plonger dans la masse de Charles Olson, d’ouvrir au hasard les fragments de Handke, de respirer le large de Kathleen Jamie, d’entamer une conversation, toujours vivante, avec Stéphane Bouquet ou encore d’écouter les anges à la table de votre revue.

Question subsidiaire  : si vous deviez définir la poésie en 4 mots quels seraient-ils  ?

J’aimerais mieux ne rien définir et laisser l’horizon de la poésie se déployer est, ouest, sud, nord.

 
Né en 1973, après des études de lettres et de philosophie, Aymeric Vergnon-d’Alançon commence un travail autour de la photographie et du texte. Il entre au Fresnoy-Studio national des arts contemporains et oriente alors son travail vers la création cinématographique. Au carrefour du film expérimental et du cinéma d’auteur, il réalise plusieurs courts métrages.
Depuis il poursuit différentes recherches, plastiques ou éditoriales, entre récits et arts visuels. Des expositions et des résidences ponctuent son travail.
L’écriture, présente dès l’origine, conquiert une place de plus en plus importante et autonome.

Publications

  • 2016 : Gnose&Gnose&Gnose, éditions art&fiction (Suisse)
  • 2022 : Disperser la nuit-récits du Surgün Photo Club, éditions art&fiction (Suisse)
  • 2023 : Fading Paradise, éditions LaBox_ensba (France)

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