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Armelle Leclercq

samedi 14 décembre 2013, par Cécile Guivarch

Extraits de Bric-à-brac

Une dans tes bras

Sur le boulevard devant l’école
Tu reviens :
Des gens vers la barrière s’arrêtent,
Te laissent passer, toi qui transportes
Celle dont quelqu’un clame qu’elle est vraiment belle,
Cette femme – tu la tiens serrée dans tes bras.
Attroupement pour cette,
Magnifique il est vrai,
Devant le petit bureau de poste,
Adorable personne avec son déhanché.
Je l’aperçois tout contre ton torse
Offrant ses seins d’un voile à peine recouverts
Aux passants.
Logique s’ils t’arrêtent encore
Pour jouir des minauderies de celle,
Front laiteux,
Mains de givre,
Que contre ta chemise tu serres :
Yeux flocons,
Teint de lys,
Cariatide en plâtre toute blême,
Parfait galbe,
Bras en stuc,
Qu’elle est belle,
Sa peau crème,
Celle qui avec toi se balade
– Mais moi je suis la femme vivante quand même.



Tic-tac

Dans ce bric-à-brac du troc,
Larmoyant, l’habitué explique
Devant l’horloge au vieux type
Que ça flippe :
Son bel amour a fait flop.
Son épouse, sur ses lippes,
Les mots devenus breloques.
L’amour chic et choc,
Patatras par le tic-tac du temps
Ratatiné étique.
Ah, ce micmac de la vie-pendule,
La salope !
Le divorce, la maison vide, les yeux qui piquent,
Aujourd’hui, tout de bric et de broc,
Son quotidien, une montre à gousset, obsolète, pathétique,
Qui achoppe,
Tout ça parce qu’il n’était plus son type,
Aussi démodé qu’un bock.



Frou-frou

Voix d’homme, voix de femme,
Deux antiquaires
– Ils ne se sont pas revus depuis le dernier salon –
Là, sur l’avenue, froissements et feuilles
(Automne)
Profitent,
Grande brocante un stand,
Confortablement assis dans le molleton
Tandis que tombe, fanfreluche, autour de leurs silhouettes
Un rideau rouge et or
Pour se draguer
De cette invention géniale :
Sinueux comme mordorées les virevoltes
De ce qui autour des platanes choit,
L’objet idoine,
Acajou, un fauteuil conversation.



Ermite

Le coffret chryséléphantin
Et son bas-relief
– Saint Jean-Baptiste en peau de bête,
Nourri de lait, de miel –
Sur quelles montures et dans quelles sacoches,
Parmi quels chargements, paille ou grain, a-t-il donc brinquebalé ?
Paradoxal, ce vieux rêve il alimente :
Fuir, fuir, solitaire, dans la forêt profonde, ermite,
Rejoindre, idéal, un temps achronique,
L’écoulement fini,
Avec pour seule ritournelle
Comme un cyclique saisonnier :
L’éternité du chant d’oiseau.




Mini entretien avec Cécile Guivarch

D’où vient l’écriture pour toi ?

Originellement, sans aucun doute, elle provient de la chanson. Avant de savoir lire, j’adorais entendre les sons des rimes et les jeux de mots de certaines chansons comiques. Ensuite, une fois que j’ai eu accès à l’écriture, le déroulé magique du sens qui suit son fil sur toute une page m’a fascinée. J’ai eu envie de reproduire ces agencements de sons et de sens qui forment un texte. J’aimais tous les genres mais mon premier émerveillement purement esthétique a eu lieu face aux poèmes de Verlaine qu’on nous faisait apprendre à l’école primaire. Je les trouvais divins. Je fus très déçue ensuite de connaître les tourments de sa biographie qui contrastaient tant à mes yeux d’enfant avec la douceur de sa poésie.

Comment travailles-tu tes écrits ?

En général je pars d’un thème soit prédéterminé, soit défini après quelques pages d’écriture. Ensuite pour chaque texte, il y a un premier jet, le lendemain je relis et si cela ne tient pas la route, je jette. La plupart du temps, il y a des éléments à supprimer, il faut affiner, comme on retranche un peu de bois ou de pierre d’une sculpture pour arriver à une belle forme. Ensuite je laisse reposer, afin d’oublier le texte. Enfin je le reprends un mois après, avec des yeux alors un peu extérieurs, et j’élague encore ou je modifie certains détails en fonction aussi de l’ensemble dans lequel le texte sera inclus. Je relis énormément les textes, à tel point qu’à la fin d’un livre, en général je le sais par cœur.
J’essaie aussi de ne jamais faire le même livre : Pataquès, sorte de roman poétique avec des textes en partie rimés, évoquait l’Orient arabe ; Vélo vole est un recueil en vers libres sous forme de calligrammes portant sur l’enfance vue exclusivement par les yeux de l’enfant ; Paysage à rebours propose un cheminement à moitié en prose dans les arcanes d’un passé auvergnat. J’essaie de trouver à chaque fois une forme nouvelle qui sera celle la plus adaptée au thème du livre. Cela m’oblige à renouveler mon écriture pour l’adapter à ce nouveau défi formel.

Quelle est ta bibliothèque idéale ?

En poésie française actuelle : Stéphane Bouquet, Valérie Rouzeau et Christophe Lamiot Enos qui forment pour moi une sorte d’ensemble cohérent concernant le récit poétique.
Sinon j’aime aussi beaucoup l’œuvre de Maram al-Masri dans le domaine de la poésie arabe et celle de Takako Arai dans la poésie japonaise.
Dans cette bibliothèque, il y aurait forcément les poètes (désormais classiques) qui m’ont marquée : Apollinaire, Saint-John Perse et Louis Aragon et, pour les poètes médiévaux, Jean Froissart et Charles d’Orléans.
Dans la littérature plus générale : John Updike, Louis Calaferte (dont l’œuvre poétique est magnifique aussi), Sonallah Ibrahim.
Enfin dans cette bibliothèque idéale, on trouverait des livres d’art, j’aime beaucoup la peinture de Richard Diebenkorn par exemple.


Armelle Leclercq

Née en 1973, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure et médiéviste, membre de la M.E.L., de la S.G.D.L., de l’Union des poètes et de la Kogge, elle a vécu un an en Egypte et deux ans au Japon, dont elle a rapporté un livre à paraître, Les Equinoxiales. Elle a été en résidence à la Maison Jules-Roy au printemps 2010 et à la Maison de la Poésie de Rennes à l’automne 2013.
Les poèmes proposés ici sont issus d’un travail en cours autour de la brocante, intitulé Bric-à-brac.

Bibliographie

  • Pataquès, Comp’Act, 2005
  • Eclaboussures en bord de mer, Contre-allées, 2006 (plaquette)
  • Vélo vole, Lanskine, 2008
  • Paysage à rebours, Lanskine, 2012

En anthologies :

49 poètes, un collectif, éd. Yves di Manno, Flammarion, 2004.
Ars Poetica, avec des poèmes traduits en anglais par Julia Simms Holderness et en slovaque par Maria Mária Feren ?uhová, Bratislava, 2006

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Photo : copyright jcribac


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