Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Nicole Voltz

mardi 1er janvier 2013, par Cécile Guivarch

[lilas]DEBOUT[/lilas]

debout sur l’herbe dans cette ville cette région ce pays
sur ce continent cette planète tournant dans l’espace
infime parcelle de vivant
reliée au ciel et à la terre oscillant un peu
calme grand calme au dehors
au-dedans éboulement



[lilas]QUELQUES MOTS[/lilas]

Quelques mots seulement. Chuchotés près du mur. Quelques mots quelque part ailleurs. A voix inaudible. Cela suffira. Quelques mots des choses qui s’étaient passées. Qui avaient paru à peine réelles toutes ces choses du monde physique de la nuit que l’on ne comprend pas mais qui vous entrent dans le corps et le façonnent d’une autre pâte ces pensées à peine effleurées si vite oubliées et qui pourtant ont construit ensuite un mur infranchissable un mur béton.
La phrase interdite. Tu l’as dite et oubliée. Voici qu’elle revient avec la même intensité et même exaltation. Tu la chuchotes de nouveau à voix blanche et voici que l’écho te la renvoie en « plus jamais ». Rappel du bonheur explosé. Et toutes les petites pierres de ta mémoire s’éboulent …



[lilas]ROUGE-GORGE[/lilas]

Où le rouge-gorge peut-il se cacher quand je bouge derrière la vitre bien que je ne puisse savoir comment il détecte ma présence, s’il me voit à travers la double vitre ou s’il m’imagine seulement, petit cœur affolé petit corps affamé

Pas de mal non je voudrais seulement le glisser dans une toile de mots l’enfermer entre les fils tissés serré de mon poème le rouge-gorge qui sautille sur la table en marbre là dehors parce qu’à force de patience j’ai réussi à l’attirer patience tout l’hiver à force de graines de tournesol sur l’assiette à force de boules de graisse suspendues à une branche de l’olivier alors depuis il vient tous les matins à l’heure où je bois un café ce que je voulais c’était qu’il vienne de lui-même se cacher là dans le poème que je lui tends comme un miroir où il pourrait se/me voir

Un poème dans lequel il pourrait aller et venir et ainsi ni lui ni moi ne saurions plus où se trouvent les limites cette frontière si fine celle de la vitre bien sûr et celle du réel nous ne saurions plus où se trouvent les graines et où les mots de part et d’autre de la vitre

Lui les graines et moi les mots à moins que je traverse la vitre et que moi les graines et lui les mots et qui piège qui et qui a attrapé l’autre suis-je rouge-gorge et lui moi ?



[lilas]QUATRE HEURES VINGT[/lilas]

C’est l’heure de nuit la plus grise
L’heure du réveil le cœur battant
L’heure du petit jour, celle des regrets.

Mais c’est aussi l’heure de clairvoyance
L’heure des visions, des décisions
Où le monde se laisse pénétrer. Ses desseins. Sa terrible indifférence.

C’est l’heure où entrer dans l’ombre du labyrinthe
Celle des visions, du combat avec les ombres,
C’est l’heure obscure où les erreurs viennent vous parler tout-bas,
Où le monde est parfois vide creux et mort.

C’est l’heure où le cœur bat sa chamade
Où des cœurs s’affolent et s’arrêtent
Où les mirages se déchirent soudain
Où ce qui est vient vous mordre au visage
Tandis que les gorges s’étranglent.



[lilas]ENTRE DEUX EAUX[/lilas]

entre deux eaux - entre deux fièvres - flotter
ou plutôt s’enfoncer dans de la ouate - les sons s’éloignent
pourtant un mot surnage obstiné - longtemps - longtemps - longtemps

émerger en sursaut - le corps courbatu comme battu - l’air manque
la tête dans un sac - un sac étroit qui serre les tempes
s’asseoir en sursaut - bouche ouverte pour un cri - chercher l’air
dans la gorge il y a un bouchon - comme de papier râpeux
il faudrait arriver à l’expulser - mais rien ne sort - il faut accepter de partir
se faire une place entre les draps trop chauds
soulagement du frais de l’oreiller

retourner dans l’indifférencié - ce n’est pas le sommeil
c’est une flottaison entre des rives boueuses
une espèce de lent fleuve qui emporte vers les limbes du pays noir
retourner dans les eaux primitives




Mini entretien de Nicole Voltz par Roselyne Sibille

D’où vient l’écriture pour toi ?

Ça vient de très loin, je pense parfois que c’est depuis avant moi, cela vient de mon pays d’enfance, de souvenirs opaques, taches colorées, sensations..., déclenchées par un événement-choc du présent, un mot, un air de déjà-vu. Cela vient souvent de l’exil, de la perte.

Comment travailles-tu tes écrits ?

Souvent je ne suis pas satisfaite, donc beaucoup de retravail. Après un premier jet, je laisse reposer, parfois longtemps, en restant en pensée dans ce texte. Puis quand je le reprends, je le lis à haute-voix, je le chante, je le hurle... et c’est cette lecture, cette écoute du chant du texte qui me permet de barrer, changer un mot, un rythme, une ponctuation. Grande importance des blancs dans le texte, de son dessin sur la feuille blanche.

Que t’apporte l’écriture ?

Je suis née étonnée, c’est à dire le cordon autour du cou et presque étranglée. J’en ai gardé une posture intermédiaire entre l’autre monde et un besoin de vie. Je vais de l’un à l’autre. Ecrire c’est tirer un trait d’union entre ces deux mondes.

Quel lien fais-tu entre ton écriture poétique et ton écriture de nouvelles ?

Tantôt je suis dans l’écriture poétique, ce monde venu d’ailleurs qui s’impose à moi, tantôt je suis dans le quotidien et l’observation des gens et j’écris des nouvelles. Il n’y a pas de lien apparent mais deux postures complémentaires, l’une me permettant de me reposer de l’autre.

Quel lien fais-tu entre ton écriture personnelle et l’animation d’ateliers d’écriture ?

Au début des ateliers d’écriture, quand nous étions en train de les inventer en France, j’essayais sur moi toutes les propositions avant de les donner. Depuis une dizaine d’années c’est plus séparé. J’ai un projet (j’en ai même plusieurs, commencés, abandonnés, laissés en suspens... comme Perec qui fut un maître spirituel pour notre génération années 70) et je vais de l’un à l’autre avec un fil rouge constant, l’écriture poétique, qui est le lieu où je me sens « comme un poisson dans l’eau ».

Quelle serait ta bibliothèque idéale ?

En vrac : François Bon, Pascal Quignard, Proust, Olivier Adam, Echenoz, Tabucchi, Virginia Woolf et Katherine Mansfield. Côté Poésie : Antoine Emaz, Yannis Ritsos, Basho et Kenneth White, Michaux, Danielle Collobert et Pessoa.

Tous sont autour de moi quand j’écris. Je me tiens dans l’espace de leurs œuvres.

Parmi les jeunes, les récentes découvertes, le monde d’Emmanuelle Pagano me fascine, Mathias Enard, Laurent Gaudé. Pour les ateliers il faut sans cesse trouver des auteurs solides sur qui s’appuieront les textes d’atelier.


Bio-bibliographie

Nicole VOLTZ, née le 29 mars 1938 à Oran. Professeur de Lettres Modernes, CAPES, a enseigné en collège à partir de 1965. De 1968 à 1975, participe au Mouvement Freinet. De 1975 à 1985 :
- enseigne comme Chargée de Cours au secteur Didactique du Français de l’Université de Provence 1 (UP1).
- Participe aux travaux du Groupe Interdisciplinaire de Recherche sur l’Enseignement du Français (GIREF) dans cette même Université.
- Parallèlement se forme à l’Animation de Groupes avec l’IFEPP (Paris) durant deux ans. Diplôme de Formateur.

De 1985 à 1998, assure comme Chargée de Cours des Ateliers d’Ecriture dans des optiques de :
- Formation personnelle et à l’imagination pour des étudiants en Théâtre
- Ecriture Journalistique pour des étudiants de Communication
- Ecriture de fiction pour des étudiants en DEUST Métiers du Livre
- Ecriture personnelle et littéraire en U.V. optionnelle pour des étudiants de Lettres et des autres secteurs de l’Université.
- Ecriture personnelle et à dominante théâtrale pour des étudiants de théâtre de l’UP1.

Parallèlement, hors université, animatrice à Aleph à Paris. Contribue à lancer les stages Autobiographie, Nouvelles, Recueil de Nouvelles, Poésie, Fragments. Depuis huit ans, anime en co-animation avec JF. Gehant un groupe de Formation à l’animation. Depuis 1994, sous l’impulsion d’Anne Roche, mise en place du Diplôme Universitaire de Formateur en Atelier d’Ecriture dont elle assure durant dix ans la responsabilité pédagogique.

BIBLIOGRAPHIE

1977 - Jachères, écriture de l’expérience (Mémoire d’obtention du Diplôme de Formation de Formateurs de l’IFEPP)
1979 - L’Age de la Pierre Taillée (Article in Cahiers de l’IDP AIX, Ecriture/Ecole)
1981 - Un domaine paradoxal : la formation des adultes à l’expression (Article de synthèse sur le Colloque organisé par Langage et Société en 198O)
1983 - Quelque part entre 0 et 20, pour réfléchir à la notation des productions en atelier d’écriture à l’école. (Article in Le Français Aujourd’hui n° 64 : "Nous écrivons, vous écrivez, ils écrivent")
1988 - L’Atelier d’Ecriture (en collaboration avec Anne Roche) (1ère édition) - Editions Bordas
1989 - "Ecrire des Haïku à l’école" (Contribution au Colloque sur le Haïku, Aix-Marseille) - Publications de l’Université de Provence
1990 - Des places respectives de l’artiste, de l’œuvre, et du spectateur (Texte du catalogue d’exposition du peintre Jean Paul LEMARQUIS) - Golden Gallery Nice
1992 - Les poètes dans la classe (Colloque "Enseignement et Poésie" organisé par le CIPM (Centre International de Poésie) de Marseille
1994 - Un métier ambigu, formateur en Ecriture : réflexions sur les contenus d’une formation de formateur en écriture à la faculté d’Aix (Actes du Colloque "Ecrire à l’Université" CEDITEL 1996)
1996 - Ateliers d’Ecriture, outils d’insertion ? (Colloque organisé par Carrefour-Famille à Nimes)
1998 - 2e édition de l’Atelier d’Ecriture chez Bordas
1998 - Un atelier d’écriture à l’Ecole (Participation au cycle de débats "Connaître les Ateliers d’Ecriture" organisé par la BPI au Centre Pompidou à Paris)
Avril 1998 - Première heure, premier Je (Article pour les Cahiers Pédagogiques n°363 "Lire et Ecrire à la 1ère personne")
2002 - Pourquoi ouvrir des ateliers d’écriture en milieu scolaire ? (Article paru dans la revue du SNES, édition ADAPT)
2003 - L’écriture des adolescents (Participation à un livre en collaboration avec Anne Clancier, psychanalyste) - A paraître chez In Press (Projet avorté par faillite de l’éditeur !)
2005 - 3e édition revue et augmentée de l’Atelier d’Ecriture chez Bordas
2009 - Abîme du temps (Recueil de poèmes)
2010 - Lecture publique de Abîme du temps à La Garde Freinet (Var)
2012 - Entailles (Recueil de textes 2000-2012) - Editions du Transat

(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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