Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Rim Battal

mercredi 23 octobre 2019, par Cécile Guivarch

Terrasse

Les branches suivent en variant
Les fils qui leur sont tendus
Les racines ont pris la forme du pot
Les feuilles

Cette plante a-t-elle connu le sol
Immense et sauvage et sans clôture
Ou ses rêves n’ont-ils vu que
Des voitures depuis les balcons

Mesure-t-elle son soleil et boit-elle
Son goutte-à-goutte avec gratitude
Ou crache-t-elle sur les billes d’argile
Qui drainent son pus souterrain

Angoisse fossile

Les amantes, pareilles aux amants, demandent si
à tout hasard, sait-on jamais,
à défaut d’être
premier, unique ou meilleur coup
est-elle, est-il, le dernier

Avec des mots, je ne sais rien,
avec un derme un souffle,
tout me revient d’un coup
je revis, je revois
leurs gestes premiers, les manières de l’enfance, la saveur de vanille
et la panique de maman qui ne reviendra plus mais qui revient chaque soir et toujours la panique et le drame avorté

Avec des mots, je ne dis rien
avec les mains, la cuisse accueillante, le gigot qui gigote, l’œil ouvert, je donne ce que j’ai à donner,
je répare, j’absous
comme le font les très vieux enfants
puis je dors comme un loir dans mon corps qui pèse un drame

À perpet’

La nuit est tombée à perpet’

Le rose du soleil qui se couche est appelé
Ta joue constellée de yaourt -

Tout le jour on aura joué à petite maison
Tu m’accompagneras au métro
Pour ne pas rentrer seule sur les épaules
Deux trois pulls un Damart et un long manteau
De chez Guerrisol la jupe en laine aussi
Des Nike aux pieds - ce que porte une peau
L’hiver ce que porte une épaule une vie
Durant

Bonne route me dis-tu, appelant une longue suite de couloirs une route

Il n’y a pas de petite route, me dis-tu
Il n’y a pas de petite route j’écrirai en rentrant

Alunissage

Voient-elles le soleil
et moi qui l’ai vu
quelle jambe cela me fait-il

Pour couronner la couronne
c’est tout un tas de jonquilles
que je porte à ma tête

Je fixe le soleil pour ne rien voir de plus
Que le ciel qui tombe à pic et la terre
sur son flanc couchée


Entretien avec Clara Regy

Est-ce qu’il est difficile d’être poète ?
Oui. C’est à la fois difficile et pas difficile. C’est difficile parce qu’on ne sait jamais à partir de quel moment on est poète – vraiment poète. Puisqu’on est discréditée en permanence pour la simple raison que ça ne paye pas. Cela provoque le mépris du lecteur, de la lectrice, les mêmes qui sont content,es de venir écouter lire de la poésie sans payer d’entrée, sans acheter de livre. Or, la poésie, elle n’est pas gratuite, son écriture a un coût. Quand on va à une lecture sans payer, il faut savoir que le poète ou la poète paye pour nous, de sa poche : son temps, ses recherches, son savoir-faire, sa capacité à traduire la vie en langage poétique.
De l’autre côté, on est disqualifié par les aîné,es. Dès que notre poésie est différente, dès qu’on ne prend pas l’habit de l’intellectuel mâle, blanc, hétéro et cis-genre qui maîtrise parfaitement toute la poésie classique avant d’oser écrire un vers, on n’est pas poète. Dès qu’on se réclame du rap ou du slam, qu’on a une langue maternelle autre que le français – c’est le cas pour moi, par exemple – et qu’on écrit en français, on doit se justifier en permanence. Mais ce n’est pas insurmontable et surtout : ces gens-là ne sont pas, ne sont plus la référence.
Pour toutes celles et ceux qui viendront après moi, je leur dis : la porte est ouverte, ne la fermez pas derrière vous. Il n’y a pas de poésie, il y a des poésies. Il n’y a pas de milieu de la poésie, ne vous attendez pas à être accueilli,e avec du thé et des zgharid (des youyous haha) : c’est une nébuleuse où toute personne qui se dit poète est poète. Il faut simplement travailler, avoir confiance, de la curiosité pour les travaux des autres et pour les autres disciplines, les sciences, l’actualité, savoir prendre les conseils et les critiques et rester imperméable aux haters. Lire ce qu’on veut mais lire.

Et ce n’est pas difficile. Parce que ce n’est pas contraignant comme discipline. On n’a pas besoin de chambre à soi ni d’argent pour écrire de la poésie, pas de diplôme de l’Ecole supérieure de Poésie. C’est l’art des pauvres, des exclu,es, des marginaux, des femmes, des pédé, des trans, des mères, toutes celles et tous ceux qui n’ont pas le temps et le loisir de s’isoler pour écrire, dont le cœur déborde, les endeuillé,es. Il n’y a qu’à regarder un peu le Marché de la Poésie. C’est la cour des miracles. Tout le monde aujourd’hui peut écrire et faire circuler ses textes courts et ses poèmes et doit le faire si tel est son désir. Même pas besoin de maîtriser l’orthographe ni la grammaire. C’est ça qui en fait une littérature inclusive. Un superbe espace de liberté d’expression et de création qu’il est important d’investir en tant que créateurice et en tant que lecteurice. C’est avec la poésie qu’on peut combattre la publicité, la sur-consommation, la misogynie, l’homophobie, les drames du corps, les dérives de l’Etat, sur-vivre. Désolée, j’ai craqué ahaha. Bientôt je vais me mettre à écrire La poésie Sauve (réf. Les tags Jésus Sauve) ahaha – que dieu m’en préserve ahaha. En tous cas, la poésie, c’est beau, c’est chic, c’est à la fois vintage et le turfu. Je ne pense pas que la poésie, comme beaucoup de poètes, c’est le silence. La poésie, c’est l’action.

D’où est-ce que tu écris ?
J’écris depuis moi-même et moi-même, il me semble que je suis une femme non-binaire, hétéro-normée maintenant une mère qui parle le bébé, l’arabe, le français et l’anglais, j’ai grandi au Maroc entre plusieurs villes, j’ai toujours vécu à une rue d’une autre ville, d’un quartier autre que le mien, j’ai fait toute ma scolarité à l’école publique marocaine, j’ai eu les cheveux courts comme un jeune garçon, je les ai eus longs comme une sirène, bouclés ou raides, je suis petite de taille, j’ai porté des lunettes, j’ai les dents cassées, je n’ai peur de rien, sauf des violeurs, je n’ai aucune allergie, je porte mes poils fièrement, là où je l’ai décidé, j’ai des cicatrices et un tatouage, j’aime me maquiller quand j’ai envie, j’adore les fringues, j’aime autant Zahia Dehar que Chimamanda Ngozi Adichie, je n’aime pas manger quand j’ai cuisiné, j’adore lire, les cheikhate, le soleil et la mer, je ris beaucoup quand je suis moi-même ou devant l’absurde parfois de l’existence, de la politique, la bêtise, la méchanceté, et je suis très triste parfois, quand une vague trop haute et trop forte me fait rouler jusqu’à la grève. Je reste vautrée 2 minutes puis j’y retourne.
J’essaye d’échapper à ma condition et parfois je l’embrasse à pleines dents. J’ai beaucoup décortiqué, j’ai désappris et désapprends encore en même temps que j’apprends, me forme, décide de mes contours.
La position qui est la mienne, dans l’état actuel des choses et du monde, me permet d’avoir un angle de vue particulier et beaucoup de lucidité. Cela produit une écriture directe, claire, sans trop de fioritures. Parfois violente et crue parce que le monde est violent et cru. Je ne suis pas une provocatrice comme on m’en accuse parfois. Cyril Hanouna est un provocateur. Kim Kardashian est une provocatrice. Moi, je suis directe et je ris. J’aime les gens et la vie, je suis curieuse des gens et de la vie et j’écris depuis cet amour.

Est-ce que tes textes te ressemblent ? Pourquoi publier ?
Mes textes me ressemblent de plus en plus, parfois m’échappent, parfois je les renie parce que j’ai l’impression de ne pas les reconnaître en les relisant, une fois publiés. Le jour où j’ai reçu mes exemplaires de Vingt poèmes et des poussières, mon premier livre chez Lanskine éditions, j’ai pleuré. C’était un peu traumatisant de prendre conscience qu’on ne peut plus toucher à ses propres textes, ne plus en jouer, ne plus les retravailler. Et puis, trois recueils plus tard, je m’y suis faite. Le jeu ne s’arrête jamais tant qu’on a envie de jouer. Aujourd’hui, je jongle entre 3 ou 4 manuscrits en écriture, des projets divers, d’expositions ou de performances et c’est grâce à ces premières publications.
Le fait d’avoir posé les choses dans un recueil m’a permis d’y voir plus clair ; je me vois avec force dans mes poèmes que j’assume totalement, qui se répondent d’un recueil l’autre, s’augmentent les uns les autres. Mes textes souvent m’ouvrent les yeux sur ce que je refuse de voir, me permettent de rebondir, de désamorcer, décortiquer à tête reposée la vie qui va trop vite sans que l’introspection et l’auto-analyse prennent le pas sur la vie. Le fait de les publier me rend fertile. De plus en plus. Mon ambition c’est qu’ils en fassent autant avec les personnes qui les reçoivent, les lisent ou à qui je les lis au Bordel de la Poésie ou dans les lieux et festivals qui m’invitent à performer ou lire. Je veux qu’ils soient source de réflexion et d’inspiration, un point de départ.


Biographie
Artiste et poète, formée au journalisme et à la photographie à L’institut supérieur de l’information et de la communication, Rim Battal propose un nouveau modèle de femme, d’amour et de corps politique à travers les mots, la performance et les arts visuels.
Née à Casablanca en 1987, elle vit et travaille à Paris depuis 2013.
www.rimbattal.com
www.rimbattal.tumblr.com

Bibliographie

Parutions :

  • Transport commun, éditions Lanskine, 2019
  • Latex, éditions Lanskine, 2017
  • Vingt poème et des poussières, éditions Lanskine, 2015.

Anthologies :

  • Du feu que nous sommes, éditions ABORDO, 2019
  • Anthologie des écritures bougées, éditions MIX, 2018
  • Lumières marocaines, éditions Langages du sud, 2018
  • Femmes et religions, points de vues des femmes du Maroc, éditions de La croisée des chemins, Maroc, 2014
  • Makhzin n.1, 99 editions, 2014

A paraître :

  • L’eau du bain, recueil, chez les éditions Supernova, 2019.
  • Le système poétique des éléments, anthologie, éditions Invenit, 2019
  • Alcôves, éditions L’Assaut, 2019

Revues :
Libération, Babel heureuse, Possession immédiate, Gonzine, Gros gris, Dissonances, asameena.com, Ataye, La terrasse, Le bruit qui court n.3, Polyseme n.1 et n.2, Sarrazine, Awiiily, Fantôme, Biche fauve, etc.


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