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Marc-Henri Arfeux

mercredi 15 janvier 2020, par Cécile Guivarch

Poèmes écrits pour ma mère depuis son décès le 29 Septembre 2019


Elle regarde un dé à coudre de neige,
Elle qui est simple visage,
Si simple,
Sur l’oreiller des heures.
Est-elle surprise ou passionnée,
Ou bien plus loin encore
Dans la mémoire blanche
Où des figures
Nouent et dénouent des actes familiers
D’une étrange beauté pure
Comme une goutte de raisin
Dans la lumière.


Puis le dernier poème
Avant l’absence,
Paroles à contre-jour
En ce dimanche où rien ne pressentait
Le non soudain dans la lumière,
Comme si la chaux d’un autre jour inexistant
S’était versée dans celui-ci.


Il manque un nom
À la table du soir.
Voici les nourritures
Dans le toujours de la lenteur,
Les mains patientes
A partager les signes clairs
Sur le linge blanc cerclé de lampe.
Il manque un nom
Qui cherche son image
Entre les êtres de ce monde.
Puisses-tu venir
Parmi les souffles et les reflets,
Ange égaré
Qui me regarde à travers moi
Comme un jardin caché sur l’air.


Je suis à l’aube,
Tenant une pierre
Qui est une lampe
Ouvrant des graminées d’oiseaux.
Tous ont suivi l’encens
Et dépeuplé l’attente.
Restent la lune
Et l’adieu des lisières
Sur le pays de haut silence
Où devient le visage
De la disparition.

Entendre pour elle,
Voir pour elle,
Lui épeler le monde,
Lui dire que la lumière,
Que la naissance des oiseaux,
Les pollens,
Les escaliers d’iris.
Te rappelles-tu de la maison de poupée en carton
Que tu bâtissais pour moi,
Découpant aux ciseaux portes et fenêtres ?
Je n’avais pas encore six ans.
Le monde sonnait déjà de hauts talons
Dans les rues bleues.


Trois dimanches après,
L’encens me dit
Le paysage de ton regard,
Celui de ta joue,
Ta main cherchant
La lampe d’une autre main,
Et le sourire de ton silence.


Ma mère tient dans ma main,
Comme un lampion,
Un galet,
Un rameau,
Une abeille habillée de pollen.
Je la berce dans ma paume,
La protège d’un poème,
Me souvenant de son visage des derniers jours,
Quand elle était neige
Aussi fine qu’un pétale
Sur le bord d’un verre.


Entretien avec Clara Regy

Question réflexion : Notre « rencontre » précédente se terminait ainsi, à la question rituelle : définir ce qu’est la poésie en trois mots, vous aviez répondu : « voyage, énigme et lumière ».
Ils illustrent parfaitement votre texte. Non ?

Réponse (ou plutôt tentative de réponse) : Oui. C’est le voyage le plus étrange, celui devant lequel nous n’avons presque pas de mots. Seulement des étamines de cendre et de lumière qui s’aventurent dans l’indécis. On les suit en silence tandis qu’elles s’éloignent et se confondent avec la profondeur indéfinie ouverte devant nous, non comme un souterrain mais un outre-paysage dont on ne sait absolument pas ce qu’il est. Je me représente cette image : un lac horizontal, ouvrant un intervalle de passage vers un épaulement de montagne sur son autre rive et, au-delà, l’invisibilité anthracite la plus totale empêchant de rien discerner, quoiqu’elle soit mouvante, peut-être seulement de particules sans fin ? En tout cas, le voyage de cette lumière aventurée reste indéfinissable entre l’être et le rien. Demeure seulement une rémanence dont nous ne savons que penser, ni quoi faire, sinon tenter de l’accueillir et de la faire vibrer par des poèmes.

Question réflexion : Ces mots pour dire à l’être disparu, combien il pouvait représenter toute la poésie du monde, ne sont-ils pas universels ?
Qui pourrait ne pas s’y reconnaître, trouver ce qu’il n’a pas su dire ?

Réponse (ou plutôt tentative de réponse) : Oui, ces mots sont universels. Ils sont ceux de la plus fondamentale des expériences humaines, c’est une banalité que de le dire, et pourtant... Je songe à nos ancêtres néanderthaliens penchés sur les premières tombes et regardant une dernière fois un être aimé auquel ils offraient des boissons, des nourritures, des armes et des outils, peut-être aussi des objets fragiles de la pure tendresse : fleurs, petits colliers de tiges et d’herbes, fils de couleur entrecroisés, ou simplement ces regards qui viennent se poser autour du défunt, comme auras des vivants pour l’accompagner.
Depuis l’origine de la méditation humaine sur la mort, et quels que soient les balbutiements de croyance, d’incertitude ou d’incroyance, la réalité nue de la perte a donné naissance à des paroles. Nécessaires, brûlantes et douces, impuissantes et hérissées, déchirées et muettes, comme si elles avaient des pierres au fond de la gorge, pour dire ce qui ne peut se dire et le doit pourtant, de toute éternité. Ces paroles des survivants leur permettent de s’épauler les uns et les autres, même à distance, par un partage essentiel où chacun reconnaît une part de soi. C’est une des raisons d’être centrales de la poésie et de toute littérature. Grâce à ce partage se dévoile, au moins fragmentairement, l’éclat des émotions sans voix qui se nomment alors pour chacun de nous. Cela est vrai des mots rencontrés dans les poèmes de toute époque et toute civilisation. Ainsi, certains wakas de deuil écrits par les poètes japonais d’avant l’an mille, certaines des inscriptions funéraires grecques encore plus anciennes, traduites par Marguerite Yourcenar et rassemblées dans La couronne et la lyre, traversent d’un trait la distance et nous éclairent sur nos propres deuils actuels. Comme des bougies révélatrices dont nous respirons la lumière.

Question réflexion : Parler de soi c’est aussi parler de l’autre ?
Se « panser », panser l’autre ?

Réponse (ou plutôt tentative de réponse) : Je ne sais pas si l’on panse quoi que ce soit. C’est inguérissable. On se dépouille de l’insouciance, on descend au fond de la déchirure et on y écoute ce qui vient par le silence, que faire d’autre ? On essaye de consoler l’être aimé disparu. De notre insuffisance à l’avoir accompagné, retenu ici, à l’avoir mieux aimé que nous l’avons fait, ou simplement à avoir su lui exprimer davantage notre amour. Nous refaisons avec lui le voyage, plus lent d’être cette fois éclairé de son terme. Oui, c’est retenir l’aimé et marcher avec lui à rebours, mais aussi et surtout, le suivre. La poésie est alors plus que jamais une lampe très obscure, précaire, indispensable et tremblante, qui essaye d’éclairer, ne serait-ce qu’un peu, ce qui ne s’éclaire pas.

Question réflexion : Je ne mets pas en avant le rôle du poète « consolateur », la véritable consolation est-elle seulement possible, mais le poète serait celui qui sait « dire » et « partager » ?
Partager voilà cela semble essentiel...

Réponse (ou plutôt tentative de réponse) : Le poète est celui qui relève autant qu’il le peut la trace de cette lumière noire dans l’invisible. Il cherche à la capter, à saisir son reflet caché comme si chaque atome de nuit était aussi un regard à la feuille d’or, s’ouvrant et luisant mystérieusement dans l’inverse. Alors, voilà. On essaye de dire quelque chose, de réfracter un peu de cette poussière paradoxale pour la faire tenir dans cette paume transmissible qu’est un livre. Car inévitablement, c’est un livre qui est en train de s’écrire, à son rythme, très lent, parfois entrecoupé de silences et de longues attentes, ou de détours par d’autres livres eux aussi en train de s’écrire. Pour moi, actuellement il y en a trois qui se parlent, car ils correspondent à trois expériences reliées qui me sont fondamentales. J’espère qu’ils arriveront tout trois au but inconnu qui est le leur. Les poèmes à ma mère, avec ma mère, sans elle et par elle, forment évidemment la substance d’un de ces livres en peut-être.
Alors, oui, le poète est celui qui, du cœur de son humanité identique à celle de tous les autres, tente de porter témoignage par le noyau de sa propre expérience, cette pauvreté essentielle qu’il espère partager avec tous ceux qui se reconnaîtront dans ce qu’il en aura dit, s’il a su le faire un peu. On ne peut pas faire autrement que de partager. C’est ce qui fait de nous des êtres humains. Un deuil est à la fois ce qu’il y a de plus intime, de plus incommunicable, et simultanément ce qui touche, presque au sens propre d’une main posée sur une épaule, tous les êtres humains. Dans une certaine mesure, l’évoquer en poésie, même si ce n’est pas la raison initiale et consciente d’un tel itinéraire, est presque un devoir. Il y a le chagrin qui a besoin de descendre au fond de ses puits, nourrir l’acte des larmes, mais il y a aussi le témoignage involontaire et nécessaire qui nous relie. Il y a également les mots pour l’être aimé qu’on a perdu, comme une fine nuée de présences autour de lui, nageant en lumière avec lui, dans l’indicible. C’est au nom d’elle que s’écrivent ces poèmes comme des pétales, de petits poissons multicolores, des papillons, des ondes de fumée d’encens.


Marc-Henri Arfeux est né à Lyon le 24 février 1962. Docteur en lettres modernes, il enseigne la philosophie à Lyon. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dans les domaines de la poésie, du récit et de l’essai. Il est également peintre et compositeur de musique électroacoustique.

Bibliographie sélective

  • Approche de Manhattan, roman, Éditions Blanc Silex, Moëlan sur Mer, 2001
  • Salah Stétié Poète d’aujourd’hui, essai suivi d’une anthologie Editions Seghers, Paris, 2004
  • Dora Bruder, de Patrick Modiano, édition commentée, en collaboration avec Bruno Doucey, Collection Bibliothèque, Editions Gallimard, Paris, 2004
  • Le Premier homme, d’Albert Camus, édition commentée, Collection Bibliothèque, Editions Gallimard, Paris, 2005
  • New York, anthologie commentée, Collection Bibliothèque, Editions Gallimard, Paris, 2006
  • Dévastation de la Tendresse, poèmes, livre d’artiste, avec le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes 2008
  • Lueur par le silence, poèmes, livre d’artiste, avec le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes 2009
  • Cathédrale de Sienne, poèmes, livre d’artiste, avec le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes 2010
  • Patience de l’horizon, poèmes, Prix Karl Bréheret, Editions Souffles, Montpellier, 2010
  • Suspens du visiteur, poème, livre d’artiste, avec le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes, 2012
  • Corps de logis, poèmes, livre d’artiste, avec le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes, 2013
  • Ölöhn, récit, avec le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes 2013
  • L’Ambassadeur, récit Prix Gaston Baissette, récit Editions Souffles, Montpellier, 2014
  • L’Eloignement, Récit, Editions du Littéraire, Paris, 2014
  • Traversant cette absence, poème, livre d’artiste avec des gravures de Marc Stenafi, Editions Index, Saint Martin Bellevue, 2016
  • Velours de l’horizon, poème, livre d’artiste, avec le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes, 2016
  • Connivences 3, poèmes, textes et peintures, livre d’artiste, avec Felip Costaglioli et le peintre Robert Lobet, Editions de la Margeride, Nîmes, 2016
  • Saison de la distance, poème, livre d’artiste, avec Marina Boucheï, Limal, mars 2016
  • Selon l’attente, poème livre d’artiste, avec Marina Boucheï, Limal, mars 2016
  • Veillant l’ailleurs, poème livre d’artiste, avec Marina Boucheï, Limal, septembre 2016
  • Redevenant visage, poème livre d’artiste, avec Marina Boucheï, Limal, septembre 2016
  • En marchant pour une île, livre pauvre, avec Max Partezana, Arcachon-Lyon, 2016
  • Entre les cils de ses reflets, livre pauvre, avec Max Partezana, Arcachon-Lyon, 2016
  • Miroirs épistolaires, livre pauvre, avec Max Partezana, Arcachon-Lyon, 2016
  • Un seul défleurissant, livre pauvre, avec Max Partezana, Arcachon-Lyon, 2016
  • Romans photos, livre pauvre, avec Max Partezana, Arcachon-Lyon, 2017
  • Arkham encore, livre pauvre, avec Olivier Michel, Lyon, Janvier 2017
  • Le pas de l’œil, poème, livre d’artiste avec Marc Granier, Editions Les Monteils, Mars 2017
  • Fulguration de l’immobile, livre d’artiste avec Danielle Berthet, Aix les bains, Septembre 2017
  • Alehïa Thal, livre d’artiste avec Danielle Berthet, Aix les bains, Septembre 2017
  • Séïs Rosa, livre d’artiste avec Danielle Berthet, Aix les bains, Septembre 2017
  • Beauté mon beau sourcil, livre pauvre, avec Max Partezana, Arcachon-Lyon, Novembre 2017
  • Voyage en grande Drogyne, livre pauvre, avec Max Partezana, Arcachon-Lyon, Novembre 2017
  • Depuis toujours, livre pauvre, avec Giraud Couchy, Lyon, 2018
  • Visage en eau première, livre pauvre, avec Jean-Marc Scanreigh, Nîmes-Lyon, 2018
  • Scaphandre, livre d’artiste, avec Florence Joly, Éditions Venus d’Ailleurs, Ganges, Avril 2018
  • Statue d’espace, livre d’artiste avec Danielle Berthet, collection « Apostilles », Aix les bains, Novembre 2018
  • Descente au seul ébène, livre d’artiste avec Danielle Berthet, collection « Apostilles », Aix les bains, Novembre 2018
  • Exercices du Seul, poèmes, avec des encres de Silvaine Arabo, Editions Alcyone, Saintes, Juin 2019
  • Lumière sur nuit, poèmes, Editions Rafael de Surtis, Cordes sur ciel, Juin 2019

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