Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Sophie Marie van der Pas

vendredi 4 janvier 2019, par Cécile Guivarch

Photo : ©Isabelle Vaillant

Les mots
sont la terre
de nos ongles
une porte
à pousser
pour savoir
l’homme
travail du taiseux
silence du poète
certains matins
sèment
d’autres
paressent
les mains de l’enfant
jouent
elles travaillent

Recommencement
comment
tendre les bras
vers l’aube
la tristesse
dilue le noir
dans le lait du matin
où va le gris
mélancolie du jour
l’appel
sous les paupières
fait bailler
les volets
se lever
regard flou
dans le café miroir
déplier le jardin
sous l’œil perçant
du merle
en attente des fruits
les fraises
déjà

J’ai percuté
le monde
quelque chose est sorti
- par là -
je passe dans un autre piège
le silence
autrement
j’ai traversé des boues
des cloisons inutiles
maintenant me voilà
- par là-
légèreté d’un rideau
tu oscilles
d’un côté l’équilibre
de l’autre le fracas
infiltration du poème
dans le ciment
des pierres
tu auras ce qu’il faut
à nouveau des berceuses
pour entendre les murs

Il faudrait dire
la paume du soleil
baume de la peau
sur le corps
pourquoi les morts
ont encore leurs os
d’éternité
il faudrait dire
la chambre à deux
et les lilas de miel
en bras et en abeilles
comment une voix
trouble la pensée
nos sagesses
il faudrait dire
l’enfant du ventre
sous le flanc de la main
les poings cognant
aux parois du temps
tous les corps en morceaux
les rassembler

Je ne connais pas la nuit
qui t’emporte
opaque et tourmenté
loin de moi
Sais-tu
mes songes
mes croix
mes ténèbres
je tends les bras
de l’ombre
vers ton corps
je touche un espoir
dans mon hésitation
ta main revit
me trouve
ta peau n’a plus de peurs
je sens le baiser
minuscule
que tu m’offres
il couvre mes yeux de nuit

 

Entretien avec Clara Regy

« L’amour des mots ».

Je ne suis pas venue à la poésie par les poètes, mais par la chanson. Très jeune, je chantais avec ma soeur jumelle. Très tôt j’ai été bercée par de grands noms : Brel, Barbara, Ferré. Je les ai vus sur scène, en théâtre. Une culture traditionnelle autour des arts, mais aussi de la peinture. Mes premières chansons, mes premières amours. Auteur -compositeur- interprète, j’ai fait mon petit bonhomme de chemin, seule, à Paris habitant dans un 9m2, après une rupture familiale douloureuse. J’ai eu la chance de faire les premières parties d’artistes reconnus pour la campagne de François Mitterrand en 1981. Artiste durant 7 années, jusqu’à 30 ans. J’ai autoproduit un 33 tours « Urgence » en 84, participé à différentes productions, travaillé avec guitariste et pianiste. Ma surdité évolutive décelée à l’adolescence s’est aggravée, je ne peux plus chanter. Constat difficile. Peu à peu, j’ai lu, rencontré des auteurs, échangé, bavardé, dévoré tout ce qui pouvait me nourrir, avide. Avec un parcours professionnel de caviste, trois enfants, j’attrapais comme je le pouvais des instants de contes, d’histoires, d’écriture sans trouver le temps pour enfin aller au poème.... Tout s’est inversé dans mon parcours, à la retraite. Les mots venaient à moi bousculant ma sensibilité, me racontaient autre chose de plus vital. Ils m’ont marquée à vif, parfois allant jusqu’à l’obsession.

« La poésie ».

La nécessité du poème est ma respiration. Il m’attend, comme un compagnon de route, une grâce. Il vient juste derrière mon épaule gauche, je ne sais pas pourquoi. Je ne lui demande rien d’autre que sa présence. Il m’apprend tout de moi. Quand le mot s’invite solitaire, le jeu devient écriture du monde, aux portes de l’inconnu, pour un regard ou pour le tout petit. Je suis souvent proche de l’insignifiant. La poésie, je la veux simple avec un goût de fruits et d’amandes, un goût de saisons, et le goût de l’autre.

Aujourd’hui, je vis proche de la mer, je consacre ma respiration à l’écriture. La poésie est venue avec la perte des sons. Avec la perte de la voix. C’est probablement cette fêlure qui, dans sa fragilité, fait entendre d’autres ébrèchements, d’autres craquelures intérieures. Je recherche une autre voix pour me rattacher au monde. Je me penche pour écouter. Se questionner dès le matin dans le chaud du bol, dans le brouillard du jour, s’ouvrir à chaque mouvement, aux gestes de la main, aux senteurs du jardin. Dans un monde vibrant, je suis « l’infime » soucieuse de ce que « l’autre » m’apporte. Je respire l’autre, je cherche à le comprendre, il m’enrichit de ce que je ne connais pas de moi. J’entends à l’intérieur de moi. J’ai trouvé une vraie richesse avec la surdité. Le poème est venu me chercher... Je cherche le mot juste, de plus en plus. Je cherche chaque jour le poème dans sa nudité, car je veux une poésie de mots simples. Si elle touche, me voilà comme l’oiseau, à siffler du bout de lèvres !

« La poésie de l’autre ».

Indiscutablement, je cite Jacques Bertin, Jean Vasca, Gilles Elbaz comme moteurs de ma jeunesse, des auteurs -compositeurs essentiels pour ces années là. « Heather Dohollau » est une de mes poètes préférées, je me laisse envahir par Guillevic et René Char... Pour revenir à mon parcours, je découvre des poètes chaque jour. Méredith Le Dez, poète briochine, me conseille, j’entretiens des correspondances, Isabelle Lagny et Salah Al Hamdani m’écoutent, Gabriel Zimmermann échange avec moi, Claude Favre amie de grande écoute m’initie à la poésie contemporaine. La revue « Ce qui reste » m’apporte aussi un regard ouvert vers des peintres, des plasticiens. La peinture me parle aussi... Nicolas de Staël, les fauves... l’école de Pont Aven avec Sérusier, Auburtin. Je ne peux tout exprimer, la peinture m’ouvre des possibilités de transcription. J’ai écrit pour Vincent Magni 24 poèmes sur 24 de ces toiles ! Magnifique travail, travail important avec le photographe Alain Dutour, pour une exposition autour du traitement des déchets : « Recyclages poétiques ». Toutes ces rencontres à travers des réalisations sont des moteurs essentiels.

« Définir la poésie ».

La poésie peut se percevoir partout. Cette conscience est peut-être une grâce.
La poésie ? Ecoute, travail, musique des mots.

Sophie Marie van der Pas est née en 1954. Elle habite en Côtes d’Armor. Auteur-compositeur-interprète, elle produit un 33 tours en 1984 et chante en première partie d’artistes reconnus (Mouloudji, Leny Escudéro...). Mariée, trois enfants, elle réalise son parcours professionnel en Sologne.

Depuis son arrivée en Bretagne elle se consacre à la poésie et à l’écriture, soutenue par la Maison Louis Guilloux de St Brieuc. Ses poèmes apparaissent régulièrement en revues (Lichen, i rouge, Décharge, Ornata, Diérèse, Ce qui reste, Paysages écrits, A l’index).

  • L’œil du peintre, poèmes en regard des tableaux de Vincent Magni, peintre contemporain (2016)
  • Recyclages poétiques, poèmes autour des photos d’Alain Dutour (exposition en Maine et Loire - 2017)
  • Le silence sait attendre, recueil dont plusieurs poèmes sont parus en revues (2017)
  • Les arbres bavardent ils nous attendent est son premier recueil édité par Les éditions « La Centaurée » (2018)
  • Cette légèreté sera son deuxième recueil (sortie prévue en 2019)

Elle écrit en parallèle un roman autour de la surdité et de la gémellité.


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3 Messages

  • Sophie Marie van der Pas Le 16 janvier à 23:41, par laurence Martin

    bel article
    reconnaissance de la naissance d’une âme sensible
    qui se découvre
    poèmes dévoilant un cœur blessé
    j’en fais une prière

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  • Sophie Marie van der Pas Le 23 février à 08:21, par Andy Davigny

    Merci pour ce partage. J’ai particulièrement été ému par « je ne connais pas la nuit », très beau.

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  • Tu me manques ! Sophie Marie van der Pas Le 5 mars à 14:53, par Danielle Gagnon

    Sophie,
    Tu me manques et tu m’émeus !
    Te lire, attise mes émotions tout autant que si nous étions côte à côte à discuter.
    Ta poésie m’emporte en balade avec toi, avec moi, en nature, celle qui m’est chère !
    Merci mon amie pour ce voyage intérieur.
    Merci !!!

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