wanda ton rire
Iblanc cassé, le lit contre le mur
la commode affaisse son vernis en silence
une poignée d’images pieuses, un
portrait de famille entre gris
et bleuau bout du chemin, tu les saurais sans les voir :
la haie, les cahots puis cette brique rouge, plus
que jamaisenfin, la cour pelée – y manquent les ergots, le chien
la chaîne pend comme un soupir
IIwanda ton rire, la main qui dort
tous ces noms que tu n’oublies pas
tu chantes ta langue, elle sent l’orient, la
guerre et cette phrase
parfaite
dans la neige et l’attente
restée merveille pour ta bouche un peu tordue
un demi-siècle plus tard, peut-être
davantage
IIItu mesurais ton monde là-bas à trois fois rien :
une église, la tienne
là-bas, tout près, celle des autres
et puis
la rivièrecartographie minuscule de ton silence
viens, fils, c’est là que j’allais
peut-être reste-t-il encore
un mur, une
chambre
un verrou
sous ma langue
IVcette soupe, oseille fraîche
ta voix, la conscience de ta peau
cuivre baigné de bise, du travail aux champs
il y a ton fichu défait, ton rire quand tu nous vois jaillir
des trous du cheminlumière des soirs : briques rouges sous le vent
les bêtes sont rentréesdans l’assiette creuse, l’oseille et la crème
deux doigts de lard sur le pain
ma chaise de guingois, les yeux qui tremblent
quand je sais encore
ta voix qui danse
le chant rauque des chiens alentour
ta maison du rire, du désespoir
Vton rire a des accents d’août et de fièvre
le sang des griottes
sur nos lèvres, mes petites bottes jaunestu n’as rien dit pour nos vélos, deux, trois, cinq parfois
contre la clôture grisâtre
un rang de tomates, poivrons
au-delà de la butte velue, l’étang qui sommeille :
une barque, chapelets de roseaux
dans la lumièrecette lumière-là et aucune autre
nos genoux écorchés, les joues de lune
tu veillais sur notre petit monde
cosaque
infini
VItes bras croisés, le rire je le sais, le tien
l’enfant au volant, ses boucles, un col roulé vert
ou brun, les bottes trop courtes qui
tempêtent entre boîte de vitesses et freinsur le buffet, des montagnes de beignets : si seulement
je reconnaissais leur fourrage –
mais il faudra attendre un peu
je suis ta fée, tapis volant pour un pays aux coordonnées très simples :
tes dix-sept ans, des barbelés et au-delà
le regard des hommes et leur faimla garde ne faillit jamais
là-bas, l’église, la tienne
celle des autres et puis
la rivière
je t’emmène, tu me diras
tes prières d’écolière, les airelles
la soie perlée du brochet entre tes doigts
l’or des soirs dans une langue
que tu habites encore
Entretien avec Clara RegyVous évoquez la mémoire pour définir l’une de vos inspirations. Pouvez-vous nous en livrer davantage ?
Les éclairs de la mémoire me fascinent, ces fulgurances que nous ne pouvons jamais tout à fait comprendre, mais pour lesquelles on peut, parfois, trouver les mots justes – pour soi bien sûr, mais pas seulement. C’est cette mémoire individuelle mise en mots et devenue, dans le meilleur des cas, partageable, qui m’intéresse. Vous faites la cuisine ou marchez dans les bois et soudain, une senteur de serpolet ou le piqué d’une pie sous la fenêtre, là où quelqu’un a laissé une cacahuète dans l’herbe, ouvre comme une fenêtre dans ce jour. Trouver comment dire la danse de feuilles de hêtre cuivrées qui réveille en vous de très vieilles sensations et que cette danse devienne palpable, audible, familière – quel sésame !Quant à votre écriture -plus précisément- vous en soulignez « les lacunes, les silences », pourquoi ce qui n’est pas dit, ce qui n’est pas écrit, se trouve -être-alors si important ?
Il y a d’abord, je pense, la conscience de la difficulté de dire les choses dans leur complexité sans noyer cette fragilité sous trop de mots. L’idéal, ce serait de trouver des mots « immédiats » qui font réellement surgir une image. Juste ceux qu’il faut, pas plus. Laisser celui ou celle qui lit (ou qui écoute) combler les creux, façonner sa propre réponse. Qu’il ou elle puisse se pencher aussi à cette fenêtre-là. Ensuite, il y a l’idée que les poèmes sont faits pour la voix et dans la voix, il y a aussi des pauses, du silence. Au moment de la parution de weihergespräche, on m’a proposé d’enregistrer cinq poèmes dans un studio. Ce moment juste avant que la voix se lance, puis celui où les mots sont dits et où le silence vient font tout autant partie du poème. Une expérience très particulière.Quels auteurs (poètes ou non) vous accompagnent dans votre quotidien ?
Il s’agit d’un instantané, n’est-ce pas ? Depuis mes études, la littérature germanophone occupe une grande place dans mes lectures. Pour la poésie, c’est à Paul Celan et à Johannes Bobrowski que je reviens le plus fréquemment. Actuellement, je traduis de très brefs poèmes de Werner Lutz, un poète et peintre bâlois originaire d’Appenzell. Ce sont donc ses mots qui habitent mon quotidien. Parmi les merveilles de ces derniers mois, d’abord des voix suisses : un recueil de José-Flore Tappy, Hangars, et puis Inachevée, vivante de Pierrine Poget. Ensuite, Saša Stanišić (Origines, notamment, a été traduit de l’allemand par Françoise Toraille), aussi avec un magnifique livre jeunesse, Wolf, dont je ne crois pas qu’il soit déjà traduit en français. Tout récemment, à nouveau, Nathacha Appanah, la question des héritages et cette langue qui sonne tellement juste.Et enfin question subsidiaire, si vous deviez définir la poésie en 4 mots quels seraient-ils ?
Le souffle ou la voix, si vous préférez. La concentration. Quelque chose de l’ordre de l’éblouissement. Et pour finir, cette image d’une fenêtre. Qui s’ouvre, pour vous, pour moi, pour d’autres. Et qui reste un fabuleux mystère.
Née en 1974 dans une famille franco-polonaise, Natacha Ruedin-Royon a grandi entre la Bourgogne, le Massif Central et la Mazurie, région de lacs et de forêts dans l’est de la Pologne.
Après avoir commencé des études à Langues’O (polonais et russe), elle s’est formée à la traduction à Angers et à Germersheim, dans le sud de l’Allemagne, où elle est restée une dizaine d’années.
Établie en Suisse orientale depuis 2007, elle consacre aujourd’hui l’essentiel de son temps à traduire des poèmes, à en écrire parfois, à lire et à regarder ses filles grandir.
Éléments bibliographiques• weihergespräche, recueil de poèmes en allemand consacré à la recluse Wiborada de Saint-Gall (ⴕ 926), patronne des bibliothèques (Kantonsbibliothek Vadiana, 2021)
• Textes (essentiellement des poèmes, en français ou en allemand) publiés dans des revues (Orte 192 [2017] et 201 [2019] ; La cinquième saison 15 [2021] ; L’Épître [8 poèmes, 2022-2024]), exposés (galerie BasarBizarr, Saint-Gall, 2018 [« ein viertelmond winter – gedichte im dezemberlicht »]) ou lus (projet Klanghalt, Saint-Gall, avril 2020 et décembre 2023 ; Printemps de la poésie à Zurich, 2017)
• Traduction d’œuvres littéraires (de l’allemand), notamment des poèmes de Nadja Küchenmeister (Sous le genévrier, Cheyne, 2018), de Manfred Peter Hein (L’érable contre la maison/Der Ahorn am Haus, alidades, 2017) et de Werner Lutz (revue Viceversa Littérature 17 [2023] et Europe 1135-1136 [2023]) ; un récit d’Ilma Rakusa (L’Île, éditions d’en bas, 2016)
• Wiederkehr im Wort – Östliche Erinnerungsorte in Werken von Wolfgang Koeppen, Johannes Bobrowski, Czesław Miłosz und Stefan Chwin (Kovač, 2010), thèse sur les lieux de mémoire partagés dans des œuvres choisies d’auteurs allemands et polonais

