Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Christine Guinard

jeudi 14 janvier 2021, par Cécile Guivarch

mais vous vous avez accepté de traverser le désert
vous avez regardé en face les ombres
dévisagé, déformée la silhouette, le passé court après, court derrière
et devant si bien qu’il vous a ébloui

mais vous
visez le passé dans les yeux, tout droit pour approcher le cœur des choses
si bien qu’il vous a rendu pierre
l’œil de méduse vous a désolé, mis à terre, mis à sac et toujours
il est feu il est gouffre et vous tient muet vous tient resserré
vous interdit mais vous ne savez rien de plus vous avancez face à la banquise
sur la banquise déjà qui vous sépare du cœur

 

j’habite un champ de plombs, de sautes, de suites ; j’habite le cœur d’un temps immense et rétréci, le sol vaste et doux m’entraîne toujours

 

il y avait le départ et le retour et sans cesse le bruit des vagues haut perché si tu l’écoutes
les vagues brunes, on avait l’habitude
on n’avait jamais peur

les cailloux de la cour et les grains du sureau qu’on a coupé
le chagrin du sureau perdu et l’enfance
les plats de terre à la cuisine folle du siècle d’avant au-dessus de la fabrique de liège
ce qu’est la tendresse d’enfant
qui étiez-vous
où êtes-vous
maintenant que le soir tombe tiédi

 

il y avait le travail et la promenade

on passait voir les amis de jadis et le monde reprend forme le matin
au vent léger des montagnes qui se bat -elle nous dit- contre les pluies de mer, une bataille serrée
et je la crois -qui est là qui n’oublie pas

on a les yeux brumeux du rêve -qui veille ?

 

est-ce qu’on se relève un jour de la stupeur -on donne le change, des mots, ce sont toujours d’autres mots, à côté, déplacés, sur le bord même -est-ce qu’un jour la voix revient, celle de la langue intérieure baignée de la lumière du jour -celle, organique, qui continue d’exprimer le suc, qui donne à voir, traduit

 

on se demande ce que cela veut dire d’avoir survécu

 

le tissu d’eau se déversait : l’optogramme l’eau en tête, aux yeux, le froufrou de la matière, un spasme, un râle, puis la respiration s’apaise, le poumon d’eau grise et mordorée enfle à nouveau, le ressac, la cadence, l’ondulation
la marée va et cela suffit, emplit, l’écume, l’espace rosé du dessus, sépare, unit

 

et lui perdu dans ses livres et dans ses écritures apportait la confirmation muette - et lointaine, évadée - de ce monde livré aux femmes, connexions surnaturelles presque entre la terre et le ciel, entre les êtres et les choses, enfin qui animent le monde et le portent, passeuses et ouvreuses de fenêtres grand
elles étaient jeunes éternellement, belles, là – et permettaient d’y croire, au lever de la terre le matin, qui n’a d’autre fin que lui-même
leur être se mélange, se superpose aux autres êtres, elles sont d’avant-guerre et couturières, elles ont traversé la guerre et les frontières, elles sont d’après-guerre et rebâtissent le monde là, en exil, loin, ici demeurées, elles rebâtissent et c’est ce qui reste à faire toujours, quelle autre urgence

 

on aurait pu voir la pluie tomber cent fois sans être émus parce que la pluie abreuve notre sol - l’eau descend vers le langage des plantes sèches au ras de la terre et nous nous abreuvons aussi - c’est l’eau qui irrigue mes veines et moi, de feu, de vent et d’eau, je tournoierai sans cesse

 

je m’avance dépouillée,

l’espace est immense et perceptible
je pose les pieds l’un après l’autre comme sur un fil ne tient qu’à cela,
j’avance vers la déroute

les bras le long du corps
notre route son débord son fracas

entrer dans la nuit à travers un drap d’ébène
la danse nous portera
entrer dans le chaos comme on l’avait quitté jadis peut-être
comme il fut toujours là, vibrant sous nos pas
entrer dans ce que nous fuyions de nous-mêmes

après le Styx s’il demeure un éclat de mémoire
entrer là pour toujours
dans le noir


Entretien avec Clara Regy

Nous commencerons par les habituelles questions : comment écrivez-vous ? Avez-vous des lieux, des moments, plus propices à « la création » ? (et tout ce qu’il vous plairait d’en dire ). Comment est venue l’écriture ?

L’écriture est venue très tôt : j’ai appris à lire toute seule très petite, à la maternelle et dans une famille d’intellectuels baignée de livres. Plus petite encore, je gribouillais dans les albums illustrés que je cherchais à déchiffrer, voire les déchirais comme si, m’a-t-on dit, jamais je n’aimerais lire en grandissant. Sans doute aimais-je un peu trop ces livres pour ne pas participer à l’histoire, à la graphie ? De la lecture à voix haute et silencieuse, a découlé l’écriture, l’invention, la mise en forme. J’écrivais enfant plein de petites histoires, de poèmes, je remplissais des cahiers, inventais des livres et lisais beaucoup.
J’écris généralement de façon fragmentée, par moments assez brefs qui se glissent comme ils peuvent –et des formes assez courtes. A des moments privilégiés, le soir quand tout est enfin calme ou bien le matin tôt, dans des interstices, à mon bureau le plus souvent, au café (du temps d’avant), dans les transports plus longs (être seule parmi les autres, concentrée dans le bruit ambiant, centrée dans le mouvement) sur de petits carnets, dans le canapé, bref, il s’agit de retrouver la source, de se reconnecter au texte qui s’élabore à l’intérieur.
Trouver des interstices : la langue arrive souvent au moment le moins approprié, comme un texte qui trouverait à se dérouler ‘à ce moment-là ou rien’, à son heure, je tente quand je le peux de l’écouter, même d’en retenir des bribes, pour le suivre quand je serai enfin en situation de le faire. Souvent, la langue intérieure qui naît en marchant, travaillant, rêvant, se perd quelque part entre l’intériorité et les interactions avec l’extérieur.
Parfois (rarement) la présence d’esprit : un enregistrement vocal dans le téléphone en marchant.

Cécile Guivarch évoquait « la bibliothèque idéale », quels seraient alors les livres, recueils, romans ou autres que vous pourriez « sauver du feu" ? Référence s’il en est, un peu osée.

Il y aurait tant de choses, en tout genre. En vrac pour l’inspiration directe Gracq, Duras, Camus, Char, Dickinson, Plath, Rimbaud, Sarraute, Proust, les littératures allemande et russe aussi ; parmi les essentiels contemporains : de A. Ernaux à tous les textes ultra-contemporains dont je m’entoure, quel qu’en soit le genre, textes poétiques y compris –ces derniers participent pleinement de l’écriture, du processus continu parfois en sourdine, qui consiste à métamorphoser en langue les émotions, pensées, perceptions enregistrées sans y penser.
Lire ces derniers temps sans terminer, piocher, tenter, il faut retrouver un certain état de souveraineté pour se replonger dans les livres…

Vos textes semblent emprunts d’une réelle mélancolie, ou nostalgie peut-être… Qu’en est-il vraiment ?

Ce texte en cours de publication travaille autour d’éclats de mémoire, d’un matériau lié à l’enfance et même aux récits, langues, lieux, sensations, dont hérite l’enfance mais aussi autour du temps très contemporain, celui personnel d’une chute, celui partagé d’une époque confinée, d’un monde qui s’effondre déjà brûlé en partie : la connexion entre ces peurs, ces lumières, l’espoir, le poids qui effondre et l’accroche de l’écriture, ouvrant la voie d’une forme peut-être de renouveau, en tout cas la tentative d’une mise en forme même fragmentaire. Le monde d’avant, ‘vous’ qui n’est plus, ‘je’ qui ne se tient (presque) plus dans le monde. Et de cette forme ancienne voire héritée, la possibilité d’une non-forme puis d’une trans-formation, la sensation présente, l’enfance joyeuse de l’enfant bien réel, la puissance des perceptions. C’est un texte qui travaille plusieurs plans dans le temps, plusieurs possibles de la mémoire, de l’oubli, du je…

Nostalgie évidemment et pourtant, comment se tourner vers l’enfance avec nostalgie lorsqu’elle brûle les yeux –sans doute à travers l’enfant du présent le retour obligatoire vers la brûlure et néanmoins vers l’éclat, le diamant noir aux ressorts infinis du passé, son noyau vivace de réinvention, de créations fertiles, d’émerveillement intact.
Mélancolique sans doute puisque le texte travaille l’effondrement contemporain et celui de la parole, de l’être. Mais sans le travailler comme tel, sans en faire un « sujet » à traiter -au contraire, même.

Les femmes, ce qu’elles ont laissé, ce qu’elles portent, donnent, offrent… Est-ce bien cela que vous « cachez » derrière vos mots ? Admiration, tendresse…

Les femmes dans cet extrait, femmes héritées de la mémoire et de l’enfance, femmes passeuses, bâtisseuses, liées d’abord au temps de l’exil, celles ouvreuses de « fenêtres grand » là-bas comme ici ; puis femme davantage dans l’ombre du texte, donneuse de vie mais absentée, plus frêle dans le monde, figure maternelle ; femme-sujet enfin, en retrait du présent de l’écriture, ultra-sensible et déposée sur une surface tremblée, qu’il faudra tenir du bout de l’être en coulant, puis décoller et tenter de redessiner, qui rencontre la maternité… admiration, reconnaissance mêlée de manque essentiel, beauté de ces femmes, de leur forme d’ouverture immense aux éléments, aux idées, aux lieux, aux êtres en devenir. Il n’est ici que peu question des hommes, semble-t-il, sur lesquels il y aurait pourtant tout à écrire aussi : le texte travaille sur l’absence et les bribes de mémoire, absence qui ne trouvera un peu de secours qu’auprès de figures féminines –malgré une silhouette masculine fondatrice dans le texte.
Je constate tout cela en tentant de vous répondre, questionner le texte par cet angle est déjà une aventure –après la relative inconscience du processus de création puis d’élaboration ! L’idée d’écrire autre chose, après, tout autre chose même. Et toujours, garder les yeux ouverts.


Après des études de lettres, philosophie de l’art et musique (Paris-Sorbonne, ENS-Ulm), Christine Guinard, professeure agrégée de lettres classiques, enseigne le français, le FLE et les langues anciennes. Traductrice (Journal d’un réfugié catalan de Roc d’Almenara, Mare Nostrum 2012, le Revenant éditeur 2020), musicienne, elle publie dans de nombreuses revues littéraires depuis 2007 (la Femelle du requin, Contre-Jour, Nunc, Poésie première, Exit, FPM, Triages…) et contribue à des ouvrages collectifs (le Système poétique des éléments, Invenit). Elle participe aussi à de nombreux festivals internationaux.
Ses ouvrages poétiques : Si je pars comme un feu (L’Arbre à paroles), En surface (Éléments de langage), Des corps transitoires (Mémoire vivante), Il y a un soir, il y a un matin (Ce qui reste), Time Lapse (Corridor Éléphant), Sténopé (Unicité) s’accompagnent parfois de photographies et ses recherches explorent souvent la circulation entre texte, image et son, comme dans le triptyque Mnemosyne(s) – installation vidéo créée au Cent-Quatre à Paris, diffusée en Belgique et en France – et dans la série de vidéo-poèmes créée en 2020.
Autour de B. paraîtra en février 2021 aux éditions Unicité.
Un autre texte poétique est en cours de publication.


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