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Mira Wladir

samedi 30 mars 2019, par Cécile Guivarch

LA VIE EST LÀ / Mira Wladir / extraits d’un recueil en cours

je suis le loup

dedans

les dents

ou l’enfant
écartelé
au lit des ogres

on ne sait pas

ou bien l’amant
entre mes jambes
tranquilles

on ne sait pas qui est

ici ailleurs
là-bas
en bas

            peut-être

il y a des trous
au fond des bois

où l’on s’en va

des fosses vertes brunes
et or
où disparaître

oublier

ne pas savoir
s’enfuir

devenir

ils bondissent
trempés de sel et de sueur

les couleurs du monde
pour vêture

ils vont
encolures déliées
mouvants dans l’ombre bleue

et nous
pareil

tu m’attrapes
entre canine et renoncule

où dorment les renardeaux
me déposes

le temps d’un soir
mourir

demain
promets-le demain

un soleil
plus pur et plus violent

est allé

lui a forgé un ventre
dans la rondeur du monde

des cuisses et des seins
aux sommets endormis

des cheveux pour être forte
sous la caresse

est allé
encore

et les montagnes ont remué
sous eux

nous sommes

le loup

dehors

des mots perdus
qui se taisent
en tuant

des tisons
ardents

aux dents

l’autre bête
sur nos nuques

nos pelages percés
et la course

et la course
et la mort

écoute
on entend le feu qui vient

allons derrière

ailleurs

des animaux
pour se tenir à nos côtés

allons
les arbres nous réclament

on ira
on aura peur

l’écorce dans nos paumes
pour longtemps

on n’a pas pris de rendez-vous
on n’en prendra jamais

on ira
simplement
éclairés par le temps
entre l’ourse et la louve

de grands soleils blancs
dansant dans nos poitrines

l’herbe aussi
dedans

des horizons si vastes
que se perdre est merveille

et brûler
quelques fois
en regardant devant

mais toi
on ne peut

des mains qui tombent
en touchant

des blés
volés ailleurs

des cheveux comme des pailles
rouées

et toi
que je ne peux savoir tout à fait

que je ne peux

je l’ai vu
ce matin la biche

caracole
et mon dos tout droit couché
dessous

libre

heureuse heureuse
dans la fougère

vulnérable
on ne peut

ne veut non plus
pas tout à fait

pourtant
vivre
pareil

petit petit
sous l’étendue
du monde

aimer
s’effrayer
pareil

ces aubes si fragiles
et ces longs soirs d’argile
qui se couchent

ces désirs
d’étincelles

on les veut
encore


Entretien avec Françoise Delorme

Votre formation philosophique vous a amenée à étudier la pensée de Spinoza qui vous est chère.
Est- ce que vos réflexions à son sujet influent sur votre manière d’écrire des poèmes ?

Je dirais plutôt que c’est l’inverse. Ma manière d’écrire est purement instinctive, irréfléchie en quelque sorte, et c’est sans doute l’endroit intérieur où naît cet instinct qui a trouvé écho dans la pensée spinoziste ; tant sans doute sur le fond que sur la forme.

Le champ lexical le plus abondant dans vos poèmes est celui de la nature.
Ceux inédits que vous proposez aujourd’hui, extraits d’un livre en cours d’écriture,
y puisent abondamment. On pourrait presque y deviner une loi interne à votre poésie, essentielle ?

Oui et non. Il vaudrait peut-être mieux parler de loi interne à l’être que je suis. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours été certaine d’être, bien sûr, un être humain, mais aussi quelque chose de cet arbre-là, cet animal-là etc... De la même façon qu’ils sont, tous, quelque chose de moi. Il ne s’agit pas d’une certitude intellectuelle, même si, depuis, j’ai pu, à travers la philosophie, la biologie et la physique, trouver matière à le conceptualiser, mais d’une conviction évidente, sans distance, aussi « moi » que l’est ma vie.

Voyez-vous, dans la continuité de votre œuvre, importante maintenant, une évolution ? Laquelle ?
Des inflexions nouvelles qui vous ont étonnée ? Une fidélité à un « attracteur originel » qui se régénère sans cesse ?

Je pencherais plutôt pour la jolie formule que vous me proposez « une fidélité à un attracteur originel ». S’il y a évolution, et sans doute préfèrerais-je le terme de mouvement - il y a bien sûr mouvement puisqu’il y a vie- il est alors vertical et non horizontal ; comme une sorte « d’aggravation » peut-être, un changement de poids, de densité, de gravité et légèreté ; une manière mouvante de se déployer au et avec le monde...

Qu’est-ce pour vous que la poésie, celle que vous écrivez, celle que vous lisez ?

Je serais tenter de vous répondre qu’elle est pour moi, justement, ce qui ne se définit jamais. Mais ça a l’air de ne pas vouloir répondre. Alors je pointerai trois critères qui me sont essentiels : ce qui a du sens, ce qui incarne ce sens dans une émotion par le choix d’une langue, et ce qui l’offre à lire dans une forme musicale, non pas tant par les sonorités que par un rythme, qui, pour chaque texte, s’impose comme ne pouvant être autre.
Et malgré tout, in fine, ce qui ne se peut être enfermé, jamais, dans une définition...


Mira Wladir est née le 22 novembre 1959, a vécu à l’étranger et en France après avoir épousé un français. Orthophoniste et diplômée de philosophie, son univers est celui de la langue, non seulement comme porteuse de mots mais comme geste des hommes, des arbres et des bêtes.
Ainsi sa poésie s’inscrit dans une unicité, celle d’un monde profondément mouvant, où tout est même vie, multiple et conjuguée.

Lire sa page d’auteur dans la rubrique Terre à ciel des poètes

Bibliographie

  • Solaire intifada, éditions Empreintes, Chavannes-près-Renens, Suisse, 2008
  • L’exil des renards, éditions Empreintes, Chavannes-près-Renens, Suisse, 2011
  • Equilibres équestres, éditions L’arbre à paroles, 2012
  • Clinamen, éditions Empreintes, Chavannes-près-Renens, Suisse, 2013
  • Entre, écrit avec Jacques Moulin, éditions du Miel de l’ours, Genève, Suisse, 2013
  • L’invention de la liberté, éditions Empreintes, Chavannes-près Renens, Suisse, 2015
  • Luisance, éditions de L’atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval, 2015
  • Trilogie fabuleuse, éditions L’atelier du Grand Tétras , Mont-de-Laval, 2017
  • La soldanelle et le cheval, avec Françoise Delorme, Mont-de-Laval, éditions L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval, 2017

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