LA VIE EST LÀ / Mira Wladir / extraits d’un recueil en cours
je suis le loup
dedans
les dents
ou l’enfant
écartelé
au lit des ogreson ne sait pas
ou bien l’amant
entre mes jambes
tranquilleson ne sait pas qui est
ici ailleurs
là-bas
en baspeut-être
il y a des trous
au fond des boisoù l’on s’en va
des fosses vertes brunes
et or
où disparaîtreoublier
ne pas savoir
s’enfuirdevenir
ils bondissent
trempés de sel et de sueurles couleurs du monde
pour vêtureils vont
encolures déliées
mouvants dans l’ombre bleueet nous
pareil
tu m’attrapes
entre canine et renonculeoù dorment les renardeaux
me déposesle temps d’un soir
mourirdemain
promets-le demainun soleil
plus pur et plus violent
est allé
lui a forgé un ventre
dans la rondeur du mondedes cuisses et des seins
aux sommets endormisdes cheveux pour être forte
sous la caresseest allé
encoreet les montagnes ont remué
sous eux
nous sommes
le loup
dehors
des mots perdus
qui se taisent
en tuantdes tisons
ardentsaux dents
l’autre bête
sur nos nuquesnos pelages percés
et la courseet la course
et la mortécoute
on entend le feu qui vient
allons derrière
ailleurs
des animaux
pour se tenir à nos côtésallons
les arbres nous réclamenton ira
on aura peurl’écorce dans nos paumes
pour longtemps
on n’a pas pris de rendez-vous
on n’en prendra jamaison ira
simplement
éclairés par le temps
entre l’ourse et la louve
de grands soleils blancs
dansant dans nos poitrinesl’herbe aussi
dedansdes horizons si vastes
que se perdre est merveilleet brûler
quelques fois
en regardant devant
mais toi
on ne peutdes mains qui tombent
en touchantdes blés
volés ailleursdes cheveux comme des pailles
rouéeset toi
que je ne peux savoir tout à faitque je ne peux
je l’ai vu
ce matin la bichecaracole
et mon dos tout droit couché
dessouslibre
heureuse heureuse
dans la fougèrevulnérable
on ne peutne veut non plus
pas tout à faitpourtant
vivre
pareilpetit petit
sous l’étendue
du mondeaimer
s’effrayer
pareilces aubes si fragiles
et ces longs soirs d’argile
qui se couchentces désirs
d’étincelleson les veut
encore
Entretien avec Françoise Delorme
Votre formation philosophique vous a amenée à étudier la pensée de Spinoza qui vous est chère.
Est- ce que vos réflexions à son sujet influent sur votre manière d’écrire des poèmes ?
Je dirais plutôt que c’est l’inverse. Ma manière d’écrire est purement instinctive, irréfléchie en quelque sorte, et c’est sans doute l’endroit intérieur où naît cet instinct qui a trouvé écho dans la pensée spinoziste ; tant sans doute sur le fond que sur la forme.
Le champ lexical le plus abondant dans vos poèmes est celui de la nature.
Ceux inédits que vous proposez aujourd’hui, extraits d’un livre en cours d’écriture,
y puisent abondamment. On pourrait presque y deviner une loi interne à votre poésie, essentielle ?
Oui et non. Il vaudrait peut-être mieux parler de loi interne à l’être que je suis. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours été certaine d’être, bien sûr, un être humain, mais aussi quelque chose de cet arbre-là, cet animal-là etc... De la même façon qu’ils sont, tous, quelque chose de moi. Il ne s’agit pas d’une certitude intellectuelle, même si, depuis, j’ai pu, à travers la philosophie, la biologie et la physique, trouver matière à le conceptualiser, mais d’une conviction évidente, sans distance, aussi « moi » que l’est ma vie.
Voyez-vous, dans la continuité de votre œuvre, importante maintenant, une évolution ? Laquelle ?
Des inflexions nouvelles qui vous ont étonnée ? Une fidélité à un « attracteur originel » qui se régénère sans cesse ?
Je pencherais plutôt pour la jolie formule que vous me proposez « une fidélité à un attracteur originel ». S’il y a évolution, et sans doute préfèrerais-je le terme de mouvement - il y a bien sûr mouvement puisqu’il y a vie- il est alors vertical et non horizontal ; comme une sorte « d’aggravation » peut-être, un changement de poids, de densité, de gravité et légèreté ; une manière mouvante de se déployer au et avec le monde...
Qu’est-ce pour vous que la poésie, celle que vous écrivez, celle que vous lisez ?
Je serais tenter de vous répondre qu’elle est pour moi, justement, ce qui ne se définit jamais. Mais ça a l’air de ne pas vouloir répondre. Alors je pointerai trois critères qui me sont essentiels : ce qui a du sens, ce qui incarne ce sens dans une émotion par le choix d’une langue, et ce qui l’offre à lire dans une forme musicale, non pas tant par les sonorités que par un rythme, qui, pour chaque texte, s’impose comme ne pouvant être autre.
Et malgré tout, in fine, ce qui ne se peut être enfermé, jamais, dans une définition...
Mira Wladir est née le 22 novembre 1959, a vécu à l’étranger et en France après avoir épousé un français. Orthophoniste et diplômée de philosophie, son univers est celui de la langue, non seulement comme porteuse de mots mais comme geste des hommes, des arbres et des bêtes.
Ainsi sa poésie s’inscrit dans une unicité, celle d’un monde profondément mouvant, où tout est même vie, multiple et conjuguée.
Lire sa page d’auteur dans la rubrique Terre à ciel des poètes
Bibliographie
- Solaire intifada, éditions Empreintes, Chavannes-près-Renens, Suisse, 2008
- L’exil des renards, éditions Empreintes, Chavannes-près-Renens, Suisse, 2011
- Equilibres équestres, éditions L’arbre à paroles, 2012
- Clinamen, éditions Empreintes, Chavannes-près-Renens, Suisse, 2013
- Entre, écrit avec Jacques Moulin, éditions du Miel de l’ours, Genève, Suisse, 2013
- L’invention de la liberté, éditions Empreintes, Chavannes-près Renens, Suisse, 2015
- Luisance, éditions de L’atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval, 2015
- Trilogie fabuleuse, éditions L’atelier du Grand Tétras , Mont-de-Laval, 2017
- La soldanelle et le cheval, avec Françoise Delorme, Mont-de-Laval, éditions L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval, 2017

