Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Jacques Estager

lundi 20 octobre 2014, par Cécile Guivarch

lui me dit que nous ne sommes pas dans le jardin

(1)

il les a là,
ses vendangeuses
toutes les deux les dessinées les disparues,
aujourd’hui, je veux dire peintes
sur moi qu’il n’a peint, je ne peux leur dire que
nous nous retrouverons sans le ciel

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déjà le peintre et moi
nous nous rapprochons de mots que je veux dire de paroles

qui sont au silence de leur silence et de elles deux
et non du ciel et non de nous deux
ni de lui seul, mort

(2)

voilà pour nous deux là toutes les deux vendangeuses
mais elles seules là, et elles nous diraient que
nous ne sommes pas dans leur vigne,
pourtant c’est nous, seuls là

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même, voici la maison du peintre où j’ai vécu le peintre
et toutes les deux et même l’une seule
depuis les vendanges ne l’ont pas entrée,

voilà l’harmonie l’en miroir de
où nous ne sommes pas
où elles ne sont pas
tout extase, cela

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et nuit du peintre nuit de la vie du peintre
depuis la mort du peintre à la nuit
toutes les deux nuits dites Le Ciel d’un peintre,
et la nuit, d’une toile non seulement de lui mais du ciel déjà, cela

lui, le peintre et ciel, est et c’est
à la poussière tendre et blanchâtre de ciel et nuages et ciel
de la nuit à la nuit sauf à nous, sauf au jour
mais de toutes les deux

(3)

là la nuit de la nuit est presque
un tout petit moment qui s’endort pour ne pas nous réveiller,

tout le monde de peu, de gracile et céleste,
jusque sur la terre qui nous reçoit dans ses rangées immémoriales des vignes
enfin de toujours là sans le ciel,
où la vigne est couchée seule sur la toile

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(la terre est une étoffe de velours d’herbe, d’une robe
que le vent de ciel de terre a laissée et gardée à sa silhouette d’herbe
et de vent et espérant le retour d’une venue du ciel

nuit et jour sur l’herbe qu’on a patiemment,
pendant le temps patiemment,
pendant nous patiemment,
la nuit,

laissée le vert, le tendre,
des prairies la nuit d’arrachée heureusement de la vigne,
de la terre lourde vers nous, légère vers nous,

la terre est herbe de la demi pénombre où toutes les deux vendangeuses vivent, étreintes et immobiles hors le ciel et au ciel
désormais le beau ciel de la vigne)

nous n’avons que plus belle vue du beau ciel
avant plus belle nuit ensemble jusque là-bas tout,
dessiné tout dans nos yeux et
au dehors de là
là également dessiné là,
peint enfin

(4)

j’étais venu au peintre sans apercevoir
moi et qu’à le quitter je perdrais le soir
aux yeux, même vert et même bleu, du peintre,
au ciel du jardin, à la brise, sous la colline et de
même douceur descendant dans la vigne

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la même douceur le même entour de l’air qu’un vent n’emporte,
ses yeux, des pinceaux et le vent,

une même courbe de la terre
on dirait qui ne descendrait pas jusqu’au bas
heureusement, dans ce jour perpétuel
dans l’aube de l’après-midi dans la chaleur,
puis le temps orbe et tout toute l’arrondie du temps

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et nous ne vous séparons pas,
les toutes les deux vous, de votre penchée ou couchée là

de là puisque le peintre n’a pas bougé, même de mort, mon ciel est immobile,
blanc de nuées à d’autres yeux ; dehors personne,

là rien que la demi pénombre que nous n’entrons pas, si les vendangeuses
à la fin du jour dorment ; je vous le dis si vous dormez

(5)

pas la peine d’entrer la vigne de nouveau si les vendanges sont les mêmes

ni si notre peintre ne me revient pas du néant autour de nous,
en une terre heureuse, sur la campagne, dans leur vivant ; et

dans des frôlements, pas des vents pas une brise,
pas un autre ciel pas un même ciel
rien, que la même terre heureuse nue et dehors,

et seulement je vois
seulement mon versant de la colline toute
jusqu’à terre des rangées de la vigne et par dessus leurs épaules,
mon jardin de la terre que elles deux ont déserté,
encore un tout petit moment, ont gardé avec moi,
un temps ou une nuit

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beaux dehors immobiles là,
doux vent gris et or, terre belle et belles couleurs,
air bleu couleur du vent,
et le vent ne m’est invisible que des vignes pas encore là,

toutes les deux vendangeuses se ressemblent
de pas de vent en pas de vent
puis sans crainte de la nuit se séparent,
déchirent cette toile, un moment se

ressemblent et se souviennent du vent bleu dans la chevelure du peintre
dans le vert de ses yeux, pas dans mes yeux heureusement invisibles là

(6)

si nous nous rejoignions et dès deux autres vies dans la même
si je pouvais traverser la vigne, aux mêmes frôlements de tout à l’heure,
heure bleue, de ses doigts et mes doigts
sur elles deux,

le peintre ne serait plus de ciel, du peintre,
lui qui ne manquera pas de me rappeler alors
son invitation à le rejoindre chez lui dans le temps

c’est cela alors
j’entre de la rue dans l’or c’est les belles pièces nues,
toiles et beau plancher maculé, et
dehors là, la nuit d’aujourd’hui, et
la figure du peintre dessinée de mes doigts
autour de ses cheveux, qui elle et lui et moi nous rassemblent,
et serrent lui et moi jusque avant cela

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lui, un geste, dans la rondeur de lenteur qu’il a toujours,
lenteur pour douceur, lui de douceur de douceur de peindre notre paysage,

au même moment
de peindre elles,
où elles se penchent aux grappes
la terre est bien lourde sous les feuilles
la terre est bien légère sous les feuilles

nous, appuyés là, nos mains bougent ensemble
(ou mes mains dans ses mains)
dans le plus mince défilé d’air du regard
(dès l’un ou dès l’autre),

(7)

j’avais tellement, tellement clairement
jusqu’au même moment
manqué de nous à la fin de tout et

l’heure d’après
toutes les deux dans la vendange,
dans l’heure de l’après-midi, ne voient jamais le peintre, ne s’en consolent pas ;
ni le plaignent, ni le reposent ni espèrent que soient là lui et le temps enfin

lui après une journée bleue et arrondie ne peut se reposer
dans sa maison, ni me rejoindre ni m’accompagner
quand je redescendrais au bas,
mais je ne redescends plus au bas

___
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il me parlait c’est ce que c’est, dans le ciel blanc, depuis,

une blancheur de ses gestes, et il les travaille toujours de la couleur,
encore de ses gestes, au gris dehors, au bleu dehors, comme il travaillait la couleur

tout comme on dirait que nous sommes les mêmes dans ce monde
puis au-delà nous et les autres mondes
alors rejoints d’enfin séparés et je lui parle :
tu te couches un moment de toi d’heureuse lassitude,
quand même je ne l’ai jamais tutoyé

(8)

que lui vienne
un moment heureux de lui silencieux de moi
jusqu’à quand
elles toutes deux à leur tour enfin des vendanges encore
et de parler auprès de moi,

elles disant que lui s’allonge et se relève sur elles
ses mains sur elles et dans leurs respirations dans son regard

alors disent
voilà qu’il nous cherche dans des jardins dont personne ne sort
quand aussi lui nous a dit
que nous ne sommes plus dans sa vigne
(disent-elles d’alors et de jamais
et lui je l’entends désormais
lui désormais moi désormais)

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sur cette terre grand vent, imperceptible brise, dans le matin,
sur lui et sa toile vierge d’abord,
peinte, puis frôlée toujours du regard
et dessinée et je m’approche de la même nuit et du même ciel,
qui manquent de lui

nous voilà quelqu’un de l’autre côté de moi
auprès de quelqu’un de l’autre côté de lui
et eux deux devisant là, entrant dans ces couleurs,
peignant là mon jardin,
alors et enfin


Mini entretien avec Clara Regy

-D’où vient l’écriture pour toi ?

les mots, au monde, à l’enfance et à la vie, transparents c’est-à-dire dans le secret de l’auteur et dans le secret du lecteur ; et pour moi paysages souvenus et personnes souvenues, paysages composés (maisons, lieux...) et personnes présentes aux paysages

-Comment écris-tu ? Peut-on dire que que tu as « des rituels »  ?

pas de bureau (sauf pour l’ordinateur), phrases écrites n’importe où et n’importe quand, et stylo ou clavier ; dans une permanence, une suite, dont aussi : écrire sans écrire, et entre lieux dehors et lieux intérieurs ; écritures, ré écritures, retours des personnages-personnes comme des lieux, compositions d’ensembles (livres), avancées (obstination, secrète, mais pour au jour) ; je n’ai pas de rituels, tous instants d’écrire et lire (même chose, pour moi, comme la musique...) ou non : au monde être possédé par la langue, par sa propre langue tant qu’on n’est que l’une des personnes, pendant l’un des temps...

-Quelle place occupe la poésie dans ton quotidien ?

la poésie n’est qu’un mot-signe de recherche personnelle mais aussi, si je peux dire, universelle, mais elle est dans n’importe quelle phrase de n’importe quel type d’écrit (et comme dans le « en lisant, en écrivant » de Gracq, j’aime introduire dans mon cours des mots reçus, de phrases lues et aimées et transparentes alors)
le cours de la vie, quotidienne, me soit et est poétique si dans la transparence au-delà de lire ou écrire, et avant, et après, m’est présent le secret de ressouvenir, transparence, universel (mots choisis plus bas)

-Quelle est ou quelle serait ta bibliothèque idéale ? Est-ce la lecture d’un auteur particulier qui t’a vraiment donné le désir -ou la nécessité- d’écrire ?

bibliothèque de livres lus... aussi bibliothèque de livres enfin relus... pas de bibliothèque idéale, tous auteurs aimés uns et privilégiés, parents entre eux et « entre » moi ; la nécessité d’écrire c’était dans l’enfance notations immédiates ou si peu après de choses vécues, puis d’écrire phrases ou poèmes (même chose) évocateurs (invocateurs en moi) de lieux chers, de lieux, d’heures... ; avec découverte, vive, de mon propre langage en quelque sorte digne du monde aimé ; livres de Verlaine dans tel jardin... ; nuits de révélation (comment dire ?), ou révélation d’Isidore Ducasse après Lautréamont ; la présence création d’Yves Bonnefoy ; cela qu’exemples...

-Quels sont les trois mots que tu associerais le plus volontiers à celui de « poésie » ?

ressouvenir, transparence, universel

-Question subsidiaire : qu’est-ce qu’un poète aujourd’hui ?

un poète aujourd’hui, hier déjà, n’est jamais seulement poète, mais il est poète ; n’est-il quelqu’un qui est seul mais qui sait qu’il n’est pas seul, qui veut ne pas être seul, à la recherche de présence et présents, solitude et gens seuls ; enfant ou adolescent je m’imaginais « poète de mon village »..., relatant ce qu’on me disait, je m’imaginais lien entre les gens...


j’ e, né en Haute-Saône, dans un bourg (Jussey),
dans quelques villages, dans des jardins, des vergers ; dans un verger : le verger quand il disparut, il fut ce que j’écrirais, secrètement, tout comme chacun lit secrètement.

J’ai travaillé en bibliothèque(s), cependant toujours écrit, et publications surtout en 78-79, 2 livres chez Hachette-POL… (par ailleurs un Pour Giselle, livret du ballet "Pour Giselle" (chorégraphie de Michel Hallet-Eghayan) ; été longtemps (des lustres..) sans publication, sauf quelques revues ; puis "redécouvert" dans l’une de ces revues et publié, récemment donc, chez Lanskine, à Nantes : je ne suis plus l’absente ; deux silhouettes, Cité des Fleurs ; Douceur (Douceur suite à ma participation au livre de Jean-Luc Meyssonnier : Le pays d’en haut, avec le texte de terre immobile, ciel transparent) ; été présent 2 fois dans la revue Sarrazine, dans Les carnets d’Eucharis (revue numérique, et numéros papier tous les ans)…

la terre, elle, l’écrire, la terre rester au monde et le rejoindre… la rejoindre…, toujours secrètement, et espérance de lisiblement.
C’est par les mots, qui les entrent et les disent… jusqu’à l’horizon : jusqu’à l’horizon je vis d’images, de constructions d’images, de lieux vécus déjà…, l’horizon (une auberge, un chemin et un ruisseau…) borde et rassemble quelque peu de mon imagerie…


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