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Avril Noël du Payrat

samedi 15 novembre 2025, par Sabine Dewulf

Berceuse

 
Musique atonale
sans plus de fin ni de début
que la plainte des loups :
tricotin besogneux
de ma mémoire

 
J’ai moins de doutes aujourd’hui
sur mon existence
qu’alors

J’avais peur
de mal concevoir mes fils

J’étais réchappée
encore et encore
de l’accident
de la non existence
comme de cette voiture lancée
qui petite
m’avait frôlée

 
Je me berce
du balancement
appris des bras de mon père
dans l’inquiétude
inconnue des horloges
et mon souffle parfois
s’engorge

 
La pénombre
d’une pièce oblique
incompréhensible
Une enfant regarde
la poussière
jouer

 
La grotte bleue
au creux de mon cœur de pierre
géode tapissée de larmes cristallisées
je n’ose y bouger

 
Au méandre de notre rencontre
j’ai le cœur nuageux
brouillon brumeux d’un feu sans air
volutes encrassées d’un drap en tas
qui attend l’heure

 
Il est à l’intérieur
une salle
pareille aux montagnes d’air
contenues entre les montagnes
unique espace où
vivre

Un lac si profond
que l’on n’en sait que la surface
grâce au souffle qui entre et sort

En sont tombés
je n’en suis pas le père
des petits hommes
et désormais
de frêles poèmes

Je n’en ai senti
que les contours

 
Entretien avec Clara Regy

Écrivez-vous depuis longtemps et quels sont les thèmes qui vous inspirent ? On peut en « deviner » certains à la lecture de vos textes, pouvez-vous cependant nous en dire davantage ?

J’ai des souvenirs d’écriture de poèmes très jeune (je me rappelle m’être levée la nuit pour demander à ma maman d’écrire pour moi quelques vers, je devais avoir 6 ans…), j’en suis étonnée. C’est fascinant d’observer comme souvent, les germes d’un métier ou d’une passion sont présents dès l’enfance. Je n’ai pas écrit ensuite, jusqu’à la découverte de Rimbaud en classe de Première, puis de la poésie anglophone et d’un recueil de Saint-John Perse étudiés en khâgne. J’y avais aussi un professeur officiellement « poète », le rêve que j’avais de l’être est devenu plus conscient. J’avais besoin que ma créativité s’exprime au travers d’un métier, alors j’ai poursuivi des études d’arts graphiques, puis je me suis mariée et j’ai eu trois enfants, ce qui a absorbé la plupart de mon énergie. Une amie connaissait mon désir d’écrire, elle me l’a beaucoup rappelé, notamment en me partageant ses trésors de lecture. J’ai fini par mettre en forme un recueil avec les bribes des poèmes écrits pendant les dix dernières années, et le recueil se transforme et s’épaissit régulièrement.
Les poèmes que vous avez choisis parlent des traces restées de l’enfance : la plainte, l’inquiétude, l’incompréhension, le doute d’exister et la sédimentation des larmes. Les thèmes que j’explore sont plus larges, j’ai l’impression qu’il s’agit d’une quête d’identité, plus précisément d’une quête d’identité féminine. Mes poèmes parlent de perception intérieure du corps, d’intériorité, d’érotisme, de liens, de maternité. La nature est très présente, et j’ai souvent besoin d’apostropher une fleur, une bête, la lune, ou la personne de qui je parle.

Votre écriture nécessite-t-elle des lieux, des moments particuliers ? Est-elle ritualisée ? Peut-être plus simplement comment se « construit-elle » ?

Je parviens la plupart du temps à écrire le soir, au moment de m’endormir. L’inconscient affleure, je me rends disponible à mes sensations (il fait noir). Je cherche les premiers mots, et lorsque j’ai saisi une impression avec justesse, je les note sur mon téléphone. J’y reviens des jours ou des semaines plus tard, en travaillant cette fois avec un carnet, et je répète et recopie les vers jusqu’à ce qu’ils soient entièrement justes. Je suis assez lente et j’ai besoin de beaucoup laisser reposer les choses.

Quels sont les poètes que vous « aimez » ? Vous avez choisi ce terme, on ne peut pas passer à côté…

Je pense à trois femmes en particulier. Marie Noël, de qui je me sens proche comme d’une sœur, dans son désir immense d’écrire et son désespoir de ne pas y parvenir. Je me reconnais beaucoup dans ses Notes intimes, dans son tempérament profondément pessimiste, et sa foi cependant ultime en Dieu, en la beauté de la nature, en l’art. Puisque j’ai un nom curieux (vous m’avez demandé s’il s’agissait d’un pseudonyme !) - Avril (c’est mon prénom) Noël du Payrat (c’est mon nom de femme mariée) – j’ai pensé un moment à signer « Avril Noël », en hommage à Marie Noël, mais c’était présomptueux et cocasse ! Toujours est-il que j’ai voulu garder « Noël », que je n’utilise pas dans la vie quotidienne.
J’aime Sylvia Plath, j’admire sa verve, la puissance de ses métaphores filées, la mise à nu de sa souffrance, je reconnais son lien fusionnel avec les éléments de la nature, je comprends sa manière tragique de vivre la maternité.
Et j’aime Louise Glück (qui lui est proche), dans son dialogue intérieur, qui fait parler la fleur, le héros, Dieu, ses proches, avec légèreté, humour même, et profondeur. Elle a une manière de mettre le monde à distance par le raisonnement, et pourtant de s’en laisser traverser en accueillant les surgissements de sa beauté, qui me plaît.
Je dis que je les aime parce que les poètes nous dévoilent une part de leur intimité… Ils viennent nous rejoindre, nous parler de ce qui nous rassemble, comme des amis.

Avez-vous des projets de recueil(s) ?

Oui, j’aimerais publier un premier recueil, avec la particularité d’associer à des courts poèmes des photographies en noir et blanc prises par mon mari. Nous avons la chance d’avoir une sensibilité commune, de partager l’amour de la beauté, de bien nous comprendre sur ces sujets, et je tiens à honorer cela. Je souhaite que le texte reste premier (c’est pour cela que j’ai « épuré » les photos en les passant en noir et blanc, les ai parfois recadrées, ai choisi des photos qui tendent vers l’abstraction), qu’il s’agisse sans équivoque d’un recueil de poèmes.

Vous échapperez (plus ou moins) à la question subsidiaire : pouvez-vous définir ce que vous mettez derrière le mot « poésie » ?

La figure principale de la poésie est la métaphore, qui nous permet d’éprouver des idées ou des intuitions fugaces par nos sens, qui nous ramène à eux par des rapprochements inattendus, qui ancre en nous des impressions qui sans elle n’auraient été que fugitives. Et la métaphore autorise des nuances d’interprétation, parfois des glissements de sens, des ambiguïtés... elle conserve par l’image une part ineffable du réel, infiniment complexe. Par l’usage de la métaphore (entre autres), la poésie va au bout de ce qu’est le langage, elle est puissance du langage : les mots eux-mêmes ne sont-ils pas « métaphores », dans le sens où, dans nos histoires, ils renvoient à des situations, des personnes, des objets, des sensations ? La poésie est langage par excellence, intérieur, créatif et personnel, offert à l’interprétation des autres, qui confirment la vérité et la richesse d’une expérience commune.

 
Bio-bibliographie

Je suis née en 1987 et vis en Seine-et-Marne. Après une prépa littéraire, je me suis tournée vers le design graphique pour exercer ma créativité dans le domaine visuel, tout en continuant d’écrire. Mon projet de diplôme, Oh My God !, qui mêlait philosophie et arts graphiques, a été publié en 2012 aux éditions Salvator. Je travaille aujourd’hui en tant que designer indépendante avec des maisons d’édition (travail de typographie), je crée des identités visuelles, des décors originaux, et propose quelques illustrations peintes. Je souhaite publier un premier recueil, La Girafe, dont « berceuse » serait un extrait. Un autre extrait, « bestiaire », a été publié par la revue ARPA à l’automne 2025 (n°149-150).

Mise en page réalisée par Sabine Dewulf


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