25 juin 2024
à Noé, né le 24 juillet 2024**
les enfants
que vont devenir les enfants ?**
on les jette au feu
dans un chaudron**
on aurait voulu
qu’ils nagent dans la lumière**
c’est le temps des ogres
les ogres quittent les contes**
une armée en débandade
des enfants hallucinés**
qu’avons-nous fait
des enfants, orphelins de tout**
jetés en pâture
nos enfants**
sur le sable étincelé
ils sont si beaux**
couvés de nos mains
nos yeux, ils sont si pleins**
les enfants
jetés, par nous, en pâture**
dans la fournaise
les ponts de fer et de béton s’effondrent**
les enfants ne passeront plus
d’une rive à l’autreici il y a des dragons
**
qui nous pardonnera ?
**
je voudrais te couver
dans un moelleux de terre**
je voudrais te couver
hirondelle de hangar**
je voudrais te protéger
maman de ta maman**
les enfants
dégoupillés**
qu’avons-nous fait
qui nous pardonnera ?**
ayez pitié des enfants
des feuilles de ginkgo biloba**
on les jette en pâture
à la guerre, aux morsures du feu**
le vent
n’en fera qu’une bouchée**
je voudrais te lover
t’armer de douceurs**
je voudrais effacer
recommencer la Terre**
je voudrais pour toi
une allée de lumièreici il y a des dragons
ici, il y a des lions**
au lieu de quoi
ténèbres et givre**
vienne Ouragan !
qui vous sauve**
Ouragan, qui vous élève
vous seuls, bien au-delà de nous**
Ouragan qui vous dépose
indemnes sur la Terre, à nouveau neuve**
sans nous
**
désormais tous les enfants, en danger
non seulement les ailleurs, les sacrifiés**
je voulais des plumes, du duvet
des eaux claires des galets**
je voulais des couvertures des laines
pas la plainte des mères**
l’amertume au lieu de la joie
la peur au lieu de la joie**
il faudra bien les sauver
les enfants**
faute de quoi ils nous dévorent
leurs yeux nous dévisagent**
jetés au feu
en pâtureIci il y a des dragons
ici, il y a des lions
ici naissent les éléphants**
les mères et les pères
jettent les enfants dans le feu**
les images sont horribles
réelles comme la lune cachée**
on voulait des tendresses
et des imageries pastelles**
qu’a-t-on fait de notre volonté ?
des brûlures d’enfants**
qui nous pardonnera
l’enfer sous leurs pieds**
il faut les sauver
les enfants**
la défaite de l’amour
nous l’apprenons, la défaite de l’amour**
les mignardises
les pastilles pour édentés**
l’effondrement des ponts
nous apprenons, l’effondrement des ponts**
par la démesure des bâtisseurs
nous avons conquis la mort des enfantsici il y a des dragons
ici, il y a des lions
ici naissent les éléphants
ici naissent les scorpions**
je voulais des émerveillements
que tu vives, émerveillé**
je voulais, pour toi
la force de nos bras**
des douceurs et des goûts
des odonates, des doigts curieux**
pourquoi oublier qu’à chaque construction
il faudrait recommencer**
pourquoi oublier que chaque ouvrage
est mortel – oublier les corrosions**
pourquoi oublier que tout
mérite attention soin réparation**
la démesure
offerte, dégoupillée, aux enfants**
les ruines de la démesure
leurs sangs leurs larmes**
nous avons œuvré non à la beauté
mais aux larmes, à l’arrogance**
les enfants boivent et hument
les fruits de l’arrogance – en meurent**
nos poisons ont de belles couleurs
vertes rouges mercuriales**
les ravages ne sont pas des lubies
incendies, laves, pluies torrentielles**
coulées de pluies, séismes
ponts effondrés villes englouties**
fournaise, faim, ventres gros
ne sont pas des lubies**
les lubies de poète
ne sont pas des lubies**
les images ne sont pas des lubies
les images sont des choses réelles**
les enfants, sous les lubies,
enterrés vivants, sous nos lubiesici il y a des dragons
ici, il y a des lions
ici naissent les éléphants
ici naissent les scorpions
ici naissent les hommes à tête de chien**
les enfants
il faudra les sauver**
dès ce jour, nous te sauvons
avec les autres, les aliens et ceux de la plage**
ce dit n’est pas une lubie
c’est une promesse que je te fais**
est-ce, que les guerres sont faites
pour alimenter nos livres ?**
est-ce, que nos livres
sans les guerres ne distillent qu’ennui ?**
faut-il fabriquer des guerres et des morts
pour nourrir des livres vivants ?**
c’est une promesse
que je te fais**
quelle promesse
si pour des livres il faut des guerres ?**
mais le sable
ce n’est pas pour s’y enfouir**
le sable, une caresse pour tes pieds
la mer, une onction païenne**
le vent, pour l’aigrette des oiseaux
le soir, pour les criardes couleurs du ciel**
des méandres de mon ventre
se déplie une salamandre**
des ventres morts des enfants
se déploie un ruban de lumières**
une voie lactée miraculeuse
a-t-elle pouvoir de consoler les mères ?**
les mères sont-elles innocentes
d’avoir jeté aux feux leurs bébés ?**
les mères sont-elles coupables
d’avoir aimé les eaux lustrales et lacustres**
et d’avoir aimé perdre les eaux
lustrales et lacustres ?**
est-ce, que les rêves sauvent les rêves
de leur inanité ?**
est-ce, que les mères sauvent les enfants
des rêves, des mouches, des fouets ?**
l’eau amniotique est notre berceau
le berceau de nos songes, hypnotiques et fatals**
je te sauverai des eaux
enfant de mon enfant**
les trous, on peut les nommer anfractuosités
et les guerres, conflits et escarmouches**
le nuancier des mots n’abolit pas
les choses, leurs beautés, leurs horreurs**
d’où vient la joie, la saugrenue
mains miraculeuses et mirettes ?**
les enfants d’ailleurs
on s’est assis sur leurs douleurs et leurs os**
dorénavant, c’est le tour de manège
des enfants d’iciici naissent les hommes à tête de chien
Entretien avec Clara RegyVos textes (ci-dessus) présentent un nouveau rythme, des images plus étranges que celles offertes lors de votre premier passage dans notre rubrique « des « anges ». Qu’est-ce qui vous a particulièrement inspirée dans cette suite ?
Même si certains thèmes se détachent à la lecture et à la relecture, pouvez-vous nous en dire -voire confier- davantage…Ce poème a été écrit et composé une nuit, dans une sorte de transe langagière et envahie d’images.
Ça ressemble à un chant collectif (enfin, c’est mon intention). J’allais devenir grand-mère, j’imagine que cet événement a fait remonter à la surface des inquiétudes et des tendresses lovées en moi. Le premier poème à peu près correct que j’ai écrit (vers 16 ou 17 ans) psalmodiait autour de l’idée qu’il fallait prévenir les enfants de ne pas naître… le poème d’aujourd’hui me fait l’effet d’un mantra… avec tout ce que cela représente à mes yeux de ridicule, de foi, de déni et de persévérance aussi… Il y a toujours de la beauté et de la bonté à sauver, non ?J’espère que ce poème de grand-mère d’un temps quasi révolu, laisse émerger du chaudron quelques raisons d’espérer et de batailler...
« Hic sunt dracones » signifie, en latin, « Ici sont des dragons ». Cette formule est dérivée d’une autre formule , « Hic sunt leones » (« Ici sont des lions »), que l’on rencontre régulièrement en cartographie médiévale pour désigner des territoires encore inconnus ou dangereux. J’ai choisi d’utiliser dans ce long poème, cette formule et ses dérivés pour marquer un lieu indicible, tracer une ligne au-delà de laquelle prendre des risques ou reculer etc . Pour moi c’est pourtant le monde d’ici, connu, éprouvé qui est dangereux…
De nouvelles lectures (ou relectures) vous ont-elles touchées, d’autres noms se sont-ils ajoutés
à votre « panthéon » ?Je choisis (arbitrairement ?) deux poètes que j’ai découverts.
Thomas King qui écrit un premier livre de poésie Fragments d’un monde en ruine… tout est-il dans le titre ? Non, car l’humour amérindien de Coyote et les paroles insolentes des personnages Castor, Corbeau, Tortue… qui font et défont notre vieux monde, sa création, sa chute et peut-être un devenir, s’entremêlent entre ricanements, désespoir, déception, lucidité… Le tout fait un ensemble de courts poèmes dialogués ou non, qui serpente comme un ourobouros tragique. Ou un œuf ?Et puis, Jean-Claude Pinson et son Fado (avec flocons et poèmes ) écrit en 2001. Tant d’humour, de balancement, de musique et de gais désenchantements. Je me félicite de découvrir bien tardivement Pinson, cela me promet de nouveaux plaisirs !
« La poésie c’est quand quelque chose devient langage », je vous cite, affirmez-vous toujours
cela ? Dites-nous…Je crois pouvoir encore dire cela. Comme toute personne habitée de poésie, je tourne autour de l’objet-poème, le menton dans la main et l’esprit curieux de la Chose…
Ces dernières années, je considère l’écriture poétique plutôt comme un support de méditation, de réflexion, une sorte de bol tibétain, un « truc » de vibrations sonores, voyage statique, exercice de concentration même en pleine débâcle. Le poème, objet Pongien. Ou une façon d’entrer dans la pomme avec Henri Michaux..
Anne Jullien - Née à Brest en 1961. (Prix Paul Valéry en 1979). Je vis actuellement à Porspoder, en Finistère face à un chapelet d’Îles… Je suis conceptrice et arbitre de “batteules” de poésie (dans les cafés, les festivals littéraires, en médiathèques, à domicile, en collaboration avec la cinémathèque de Bretagne…), joutes poétiques entre A. Le Gouefflec et H. Eléouet. Depuis 2024, adhérente à la Maison de la Poésie de Brest. Je conçois et anime également des ateliersd’écriture poétique, en y associant parfois d’autres arts et d’autres intervenants.
Publications
- Dans la tête du cachalot, 2011 (éd. Asphodèle)
- Flottilles, 2012 (éd.de l’Atlantique)
- les yeux des chiens, 2013 (éd. Asphodèle)
- terminus 2007, énigmes, 2015 (auto-impression)
- Il arrive parfois que mes tableaux me manquent, avec Mathias, peintre 2019 (éd. Le
fantôme des hortensias) – réédité en 2021 - vidéo : avec Mathias : explication - Anne Jullien- L’envol du bœuf, 2019 (Jacques André éditeur)
Livres-objets : chez Mots-nomades
Chez Cloître Imprimeurs, 2024 – Impressions en tirages limités :
- “rochers”
- “cartes postales : (à la mère) ”
- “La vie nue : Poèmes 2016-2022 ”
- “Loin le soleil : Poèmes 2010-2015”
- “Il y a de l’enfance : Poèmes d’avant 2010 ”
+ recueils virtuels - anne jullien (https://www.calameo.com/accounts/208289)
Publication dans les revues :
- Revues papier : Hopala ! // Nouveaux délits // Interventions à Haute Voix // Décharge // Les Voleurs de feu // 7 à dire // Comme en poésie // Diérèse // Spered Gouez // Digor // Saraswati…
- Revues en ligne : Recours au poème / Herbe folle / Terre à ciel / fepemos / Les Cosaques desfrontières
Activités poétiques
- Participation au Translation festival d’ Exeter en 2017
- Spectacles de lecture avec poèmes traduits en langue des signes, en langue américaine ou iaccompagnée par des musiciens (contrebasse ou guitares)
- Participation à des expositions : Tour Tanguy, Brest 2017 // les Balades photographiques
de Daoulas (depuis 2018) // Arts en éclats, Porspoder 2018, 2019 // Porspoder, 2023- Créations improvisées : Musée de Brest (2019), avec Mathias-peintre
Pour écouter mes poèmes autrement :
- poèmes de anne jullien lus par Cathy Garcia Canalès :
https://www.youtube.com/watch?v=GlaEkOhW75U
https://www.youtube.com/watch?v=sELbJ5D05Uw&t=23s
https://www.youtube.com/watch?v=Hb9ncfzDHGw
recueil « prenez et mangez » / extraits lus par Cathy Garcia Canalès - anne jullien- Paul Caroff joue et chante Anne Jullien :
* https://open.spotify.com/intl-fr/album/1OPiENCPrVdVI1EAYcUjjZ ?
si=IHO4FvuGRoC_gjNjNxplCg
* https://youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_krUkP_GAe3XO9-
oE1P4GseFpFolhHuFwA&si=38sxjICxmr4wz16g

