Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Fanny Garin

jeudi 4 janvier 2018, par Cécile Guivarch

Extrait de des disparitions avec vent et lampe

de doigt nu ne peux
cependant mouchoir déchirure de nappe de temps
ôterait
restes d’un aliment plume lèvres vous
sentez comme la peau dure
ne sent

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ni pluie ni
lumière de lampe dans la chambre
ni les murs qui protègent ici craquellent
un oiseau frappe,
son front
entendez-vous

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entendez
vous la mer tremblée
s’est tue

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s’est tu le vent et tout, piaillerait
encore

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vilains mauvais moineaux
baignant les yeux le
crâne

quelqu’un dirait « le mot crâne est dur »

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(ce doit être,

elle les nerfs nus)

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quelqu’un qui ne serait personne
propose un mot léger toc

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comme une, caresse d’oiseau

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quelqu’un entend carcasse d’oiseau

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quelqu’un dira le pinson mièvre

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et vous que dites-vous au corps qui coupe des fleurs
pour un bouquet qui laissé
délabre l’herbe qui est jaune

c’est un tableau une fiction le corps voudrait

être coupé

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souvenir du mot exact disparaître

être un, squelette d’oiseau

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toc

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survenant soudain une,

accélération qui semble à moi,
artificielle il semblerait parfois,

que tout soit faux

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sauf une lampe qui est vraie dit-on cela
et sa couleur jaune qui s’étale et que quelqu’un éteint,

à côté de nous et,

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ce bruit toc

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toc l’éraflure à la
tempe jaune et verte à l’intérieur
quelques becs lèvres malades

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avalent il semble à moi une marée

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toc
toc

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toc un corps fille voit l’eau fuyante
l’image cerveau mère

attrape
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toc

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toc une
odeur terreuse d’enfance, remonte et remonte

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cela partirait d’une photographie d’
elle chutée dans l’eau

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Petit entretien avec Clara Regy

Un clin d’œil à ta « sororité » avec Julia Lepère

Le jeu du questionnaire identique et des réponses différentes...

Quelle place occupe la poésie dans la multitude d’activités que tu mènes de front ?

Je crois que plusieurs questions peuvent découler de celle-ci. Dans le désordre : quelle place occupe l’écriture dans ma vie dirons-nous « artistique » et « pluridisciplinaire », à côté du théâtre que je pratique en tant que comédienne, metteuse en scène (ou que je tente de pratiquer professionnellement… puisque les « jobs alimentaires » sont encore nombreux, l’argent ne coulant pas à flot). Quelle place idéalement l’écriture aurait ? Quelle place réellement a-t-elle aujourd’hui, à côté des nécessités financières et matérielles ? A côté de la vie, aussi. Ensuite, quelle place occupe spécifiquement la poésie dans mon travail d’écriture, parallèlement aux écritures théâtrale et romanesque, ou mêlées à elles ?

Pour répondre (plus ou moins) brièvement à tout cela, je crois que l’écriture est pour moi une certitude (pour peu qu’on puisse en avoir jamais). C’est ce qui conduit et donne sens. Et, peut-être de par la nature même de l’écriture ou de celle que j’aime à mener (dans le secret, dans le noir), elle est fréquemment en conflit avec la scène (exposition de soi, lumière). Théâtre que je n’arrive pas à quitter pour autant. Il doit bien y avoir une sorte de complémentarité dans tout ça mais pour l’instant, tout reste assez chaotique et incertain. Le théâtre va manger du temps d’écriture, le menacer. A l’inverse, il est difficile d’entamer une carrière théâtrale quand l’écriture vous semble plus nécessaire que le reste… Raisonnablement, il faudrait se donner toutes les chances pour... Une sorte de science de la carrière que je n’ai pas. Ou un état de choc qui perdure, depuis ma découverte du monde professionnel artistique !

Quant à la poésie, au théâtre, au roman… disons qu’il y a souvent une légère prise de décision qui va mener au « genre », que la matière va ensuite naître plus moins fidèlement à ce genre, et parfois en rébellion par rapport à lui. Les transitions entre roman, poésie, théâtre peuvent être délicates. Même si la plupart de mes textes sont hybrides (romans avec des voix et des images, pièces de théâtre narratives, etc.) et que je suis assez libre vis-à-vis du genre, les points de départ de l’écriture sont différents. Il faut donc faire le deuil de la langue utilisée, s’en débarrasser petit à petit ou l’intégrer. Mes dernières tentatives poétiques étaient par exemple beaucoup plus narratives et dans le sens que de coutume, sans doute parce qu’elles sont nées juste après un roman. L’écriture en portait encore la trace. En général, mon travail poétique part du rien et d’un monde relativement clos, contrairement à l’écriture théâtrale et romanesque qui va tout avaler du monde, des évènements. Je crois que je me sens bien dans l’écriture théâtrale et romanesque (quand cela surgit et même si elles comportent leurs lots d’angoisse) car c’est un travail sur le long terme et qui enveloppe pour plusieurs mois. La poésie me laisse davantage nue, est à chercher chaque fois. On trouve quelque chose et cela disparaît le lendemain, mais c’est un mouvement qui ne peut cesser, un travail incessant et conflictuel avec la langue.

As-tu besoin de moments particuliers, voire de « rituels » pour écrire ?

Oh ce que j’aimerais justement avoir des rituels pour écrire. De vieilles images fantasmées (et obscures) me parviennent, je me lèverais très tôt, mon esprit serait tout de suite vif, la nuit encore présente (et bien sûr profondément noire). J’allumerais une petite lampe ou mieux encore une bougie, je soufflerais sur la fumée de mon café chaud, me jetterais dans l’écriture à corps perdu…
Malheureusement, écrire est souvent une lutte, un chemin de non écriture pour arriver à quelques moments précieux… C’est peut-être aussi ma légère folie, j’ai sans cesse l’impression de ne pas écrire. Pourtant des textes apparaissent fréquemment.
Et je suppose avoir besoin, oui, de moments particuliers. Mais toute la spécificité du moment particulier réside peut-être justement en sa particularité, et dans la lutte nécessaire pour trouver ce moment particulier… et que l’écriture accepte de s’y glisser. Il est vrai qu’il suffit parfois aussi de se laisser du temps et de voir ce qui apparaît.
Je pars aussi assez souvent de Paris, une semaine, dès que je peux. Je vais écrire dans une maison familiale près de la mer, seule, je ne parle à personne. L’écriture apparaît plus facilement, depuis ce vide. Et sinon à Paris, je ferme mes rideaux, j’allume une lampe pour me concentrer et je mets un bruit artificiel de pluie (qui endort la partie vigilante de mon cerveau, celle qui me permet de réagir en cas d’attaque de gros tigre…). Finalement, je dois bien avoir quelques rituels. Quelque chose de l’ordre de la concentration, de la coupure. Mais le problème des rituels et autres stratégies d’écriture, c’est que cela ne tient qu’un temps. Et puis cela s’essouffle, nous nous y habituons. Alors il faut chercher autre chose.

Peux-tu nous parler plus particulièrement de la revue Territoires Sauriens -attention crocos que tu animes avec Julia Lepère ?

Je ne sais plus comment est né Territoires Sauriens – attention crocos sinon d’une envie de Julia et moi de reprendre un travail de revue, amorcé quand nous avions vingt ans. Nous avions, avec un ami, fondé une revue qui n’était constituée, à l’époque, que de quelques feuilles de papier imprimées et pliées, remplies de nos poèmes anonymes à tous trois. Nous la vendions dans la rue, dans les bars et dans les librairies. Pour être plus précis, disons que deux ou trois librairies avaient accepté quelques exemplaires de la revue. Je me souviens que nous nous étions fait insulter ou presque par des gens trouvant cela scandaleux de vendre de la poésie dans la rue alors que d’autres personnes faisaient la manche. Nous avions aussi tenté, pleins de fougue, d’approcher la Maison de la Poésie. Le maintenant ancien directeur nous avait gentiment invités à son spectacle pour nous montrer des exemples de bonne poésie, éthiquement acceptable contrairement à la nôtre jugée trop intime.
Tout n’était pas pensé, nous faisions cela assez instinctivement. Comme aujourd’hui finalement. Territoires Sauriens ne répond pas particulièrement à une école, sinon (et peut-être) à celle du doute. La revue se construit toujours assez chaotiquement, intuitivement. Avec les textes d’auteurs fidèles de la revue ou rencontrés ici où là (avec qui il y a affinité poétique et amicale), et autour des dessins de Laurène Praget qui, accompagnés de propositions textuelles nôtres à l’humour dirons-nous « saurien », sont les liants du numéro…
Le travail de la revue poétique est très important pour nous, nécessaire. Les mots et langues et idées y circulent, s’échangent… Cela peut sauver des dangers de l’écriture solitaire, de la clôture sur soi, sur sa propre langue. Des portes s’ouvrent dans ces échanges. A l’inverse, ce travail comporte des risques. Il me semble qu’il est bon de savoir se retirer de ce tumulte, parfois, et de se re-concentrer sur son trajet, ses écritures solitaires. La première année, nous avions sorti trois numéros, dans l’urgence, dans l’euphorie. Et puis, essoufflées, nous avons fait une pause d’un an au cours de laquelle nous nous sommes chacune consacrée à des écritures personnelles. Nous avons retrouvé nos territoires communs en septembre avec joie, soulagées de retourner à l’ensemble, de sortir de la solitude. Une histoire de va-et-vient.
Et quant au prochain numéro… nous ne savons !

Quels poètes et autres artistes peuplent ton quotidien ?

Je commence par les poétesses qui m’ont profondément marquée. Amélia Rosseli, Anne-Marie Albiach, Eilein R. Tabios, Esther Tellerman, Liliane Giraudon, Alejandra Pizarnik. Tout de Sylvia Plath et Virginia Woolf. J’adore leurs journaux intimes, tout comme j’aime le Journal de Franz Kafka. Pessoa, Michel Leiris. Genet pour ses romans. Bernard Noël, Ghérasim Luca, Paul Celan, Allen Ginsberg, Artaud, Tristan Tzara, Roberto Bolano, Juan Rulfo, Pierre Michon, Antonio Lobo Antunes, Marc Graciano, Ivar’Ch’Vavar, Handl Klaus, Elfriede Jelinek. Je me souviens qu’il y avait autrefois toute cette série de B : Bataille, Blanchot, Beckett, Barthes. Et puis Colette, Violette Leduc, Elsa Morante, Marguerite Duras, Jane et Emily Brontë. William Faulkner. (Entre autres et dans le désordre).

Dans tout cela, il y a les livres que l’on ingère, avec lesquels on travaille, écrit, et les livres qui nous sortent de nous, nous détournent. Les auteurs dont j’ai tout lu ou presque et ceux dont deux-trois poèmes m’ont bouleversée. Ceux que je picore, dont je lis des morceaux, ceux dont je lis des romans avec frénésie lors de périodes spécifiques et qui sont souvent des romans classiques assez faciles à lire et qui emportent. Ceux -souvent très marquants- que je mets des années à commencer, et qu’un jour enfin je lis. Je pense à Querelle de Brest de Genet. A Vers le phare de Virginia Woolf. Les livres sociologiques ou philosophiques que j’emprunte à la bibliothèque et qui… peuplent mes étagères à défaut d’avoir le temps (le courage ?) de les lire. Les amours d’aujourd’hui et les anciennes.

Et puis il y a les films, le théâtre, la danse. Et beaucoup de documentaires radiophoniques ces derniers temps (nouvelle lubie !), du réel venant peupler le quotidien.

Et enfin si tu devais définir la poésie en trois ou quatre mots que choisirais-tu ?

Une phrase de Julia (Lepère) me revient (mais assez approximativement) : « La poésie glisse de moi comme une anguille ». Maintenant je cherche précisément ses mots : « La poésie file de toi comme une anguille » (et c’est mieux !). J’aime cette image. Cela (la poésie) (cette chose gluante à la taille indéterminée, ce monstre) sort d’on ne sait où (de soi, de son corps, de son sexe, de sa tête). Cela ne s’attrape, ne se saisit, cela est presque impossible. Et quand quelque chose semble avoir été saisi, il faut encore recommencer, éviter toute fixation. Afin que la poésie continue à filer, glisser. Il y a aussi pour moi, dans cette « anguille », quelque chose de l’ordre de l’étrangère. Peut-être que je cherche une langue étrangère condamnée à se renouveler sans cesse sous peine de ne plus l’être, étrangère.

Et donc, pour les trois mots : anguille, corps, étrangère.


Fanny Garin, née en 1988, vit entre Paris et Saint-Malo. Elle écrit de la poésie, des récits et romans, du théâtre. Avec Julia Lepère, elle a fondé et anime la revue de poésie Territoires Sauriens - attention crocos. Parallèlement à son travail d’écriture, elle joue et met en scène (pièces / dispositifs). Elle est publiée sur les revues numériques remue.net, Catastrophes, Hors-Sol, Lichen et dans les revues de poésie Le Journal des poètes, Le Moulin des loups, Ffwl Lleuw.


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