Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Adèle Nègre

mardi 3 juillet 2018, par Sabine Huynh


Sans intention ni finalité ils fleurissent
et je les suis
parce que le voulant
parce qu’aussi incertaine de mes fins
cette déraison conduit mon étude sur un chemin découvert
et muet – chemin blanc –
pourtant qui ne se tait pas – plutôt indéfini

sur ce chemin
un paysage par taches – des champs de colza : fluence qui éclaire
si près sur les remblais poussent des pierres et
fleurissent que nous voyons – euphorbes Petit-cyprès – les petites
fusent – mais qui ne se départ pas d’un lointain
précis à l’horizon
une horde d’oiseaux incendie
à même la clarté
des colzas


C’est un testament – ça ne l’est pas – de testari « prise à témoin »
l’alliance de la chose vue et de qui voit
de concert – un concert –
tous ensemble ils [y] travaillent
contre le temps

Un concert – oiseaux qui ne s’arrêtent pas
de l’aube au coucher –
le jaune fusible des champs
ou les coulées de terres grises – des hasts noirs
déferlent
horde en hâte – la précision d’une volée de flèches
sans cible –


La clameur monte avec la chaleur
le colza enivre le chemin monte
l’ivresse est vaine et sans objet il n’y a vraiment pas de quoi – quoi ? Tu parles seule ? – être gaie – tout ce jaune englue la lie est dans la tête – est une couleur complémentaire –
Tu parles ! Pédale plutôt !


Le tilleul martèle.
      Sous le tilleul
un tourment tourne tourne – avec les ocellées –
comme sur un plateau
ce qui n’est pas un jeu – ni un manège – pourtant
fait fête.
Pica Pica une pie bavarde
fractionne le temps   – humeur saccadée –
entête


Au bord du
carré ébloui
les cassis odorants – coriaces – odorent
et je regarde
la pie sur l’herbe fraîchement coupée. Blanches
rémiges rangées sur le corps noir
beau ventre blanc et flancs quelle
mécanique suscite ainsi
ses saccades éblouissantes
m’étourdissent


Traversée des courbes fluides
les croupes s’évasent
vaseuses au sommet lointain
des murs. Ossip
qui disait le printemps translucide !

Plus de pie mais la pluie.
Les minuscules points colorés – rouges – des heuchères
désespérantes – s’agitent en bordure,
notre lisière de nuit
amenée doucement avec ces scories :
l’obscurité éraillée.
Toujours la même chose mais pensée autrement.


Parce que la pensée discerne ou incorpore
façonne les intervalles au même titre que les choses et les corps
compose avec, et en composant s’accorde de jouer ou
se permet le dissentiment avec les mots, d’un jour à l’autre difficilement ajointé
à la nuit, comment, au nom des choses, je descelle des pierres et décèle
un poumon.
Son et sens naissent dans ces intervalles.
Je ne prétends pas avoir vu distinctement
j’entendis : trouve-moi, réelle, impossible à confondre

si
visible dans la voix
alors tu es réelle

J’assiste (de loin) à la parade nuptiale des deux merles sous le pommier
ils se poursuivent en sautillant
course en cercle bec ouvert
sur lequel le crépuscule est venu
s’appuyant sur leur chant :
tout le reste exclu


Venue des roses
assez roses
lourds pesants
d’ombres fortes et
ressuyées
qu’on ne quitte pas      secourables
et pour nos jeux
l’odeur poivrée du géranium et
de la julienne des dames

Des roses – toutes détourées – accomplies
dans la flexion
– l’arc tendu de désinence –
rouge foncé dans lesquelles se plie
tout l’espace disponible entre
les deux portes-fenêtres

Très lentement
respirant l’arc de cercle sur le mur jaune sûrement il scande – rouge –
et s’ouvre – très convaincante convexité des courbes –
roses formant le lest
en dansant
encense
alentour


Sabine Huynh s’entretient avec Adèle Nègre

Trois mots qui pour vous ont à voir avec la poésie ?
Je ne suis pas du tout sûre de savoir ce qu’est la poésie. Mais je peux essayer de répondre. Quand j’écris, je transforme quelque chose que j’ignore – une sorte de sensation diffuse, perçue comme un défaut, un manque, que parfois j’appelle question, en tout cas un « appel » au sens d’appel d’air (qui n’est pas agréable, qui me trouble et me déséquilibre) – en une proposition concrète, un objet à part entière, vrai dans le temps. Ce qui m’occupe alors, c’est : comment dire l’expérience réelle dont je suis. J’ai remarqué qu’en écrivant, oublié le défaut initial, le manque, le motif (sujet et mobile) est rejoint. Les sons rythmés révèlent un sens. Pour moi la poésie a rapport à la vérité mise à jour dans et par l’écriture.
Lorsque je lis je suis encore sensible à ce rapport.
Donc : expérience – grammaire – transcription

Si je vous dis... peinture et poésie – impressionniste –, ça vous parle ? Si je vous dis couleur, lumière ? (J’imagine que oui...)
Mais tout me parle ! Le vent me parle, les herbes me parlent ! Une conversation entendue dans un bus, une émission de radio me parlent !
Le vent dans le tilleul
parle ma langue
avec, lui aussi, quelques hésitations
dont je tiens compte

J’oscille avec
sombres dessous, claire
floraison qui va s’évidant
je tourne sans cesse la question s’altère

dans les ronces c’est l’inverse

Tout noter, tout transcrire, jusqu’au plus minime « événement » vécu…
Mais il est vrai que j’habite en pleine campagne, mon voisinage immédiat est un immense tilleul, puis un pré… Et je ne sors que très peu de chez moi, de ce pré qui n’est un « jardin » que parce que je le travaille.
Je me sens très proche, moi, des miniatures des Livres d’heure, des primitifs flamands, des dessins de Dürer ou de Redouté, des peintures de Greco, Goya ou Picasso, des photographies de J. Sudek, de E. Gowin… et de tant d’autres…

Il me semble que vous écrivez pour l’œil, plus que pour l’entendement...
Par « entendement » vous voulez dire compréhension ? Je perçois aussi entendre.
Je ne sais pas à quel sens je m’adresse, tous j’espère. En tout cas j’écris avec tous mes sens, et, bizarrement, le plus « décisif », au moment même d’écrire, est le goût. Tout passe en bouche !

Quels sont les poètes qui ont compté pour vous ? (Vous pouvez aussi nous dire pourquoi si vous le souhaitez.)
Je lis la poésie depuis peu, après que j’ai commencé à écrire (en 2014), et si lentement ! Mais tous les poètes que je lis comptent pour moi, d’une manière ou d’une autre. Tout de même, ma première émotion de vérité : Christine de Pisan et sa « pioche d’Interrogation » ! J’y étais ! Puis P. Reverdy. Mandelstam, Boccace, Dante : je n’en sortirai pas de sitôt ! Deux qui m’accompagnent nuit et jour : W. Carlos Williams depuis quelques mois et E. E Cummings tout récemment.
Et V. Segalen, R. Pinget et M. de Cervantes : avec moi depuis toujours !
Je ne veux pas faire une « liste » c’est indécent, et j’en oublierai sûrement, et, surtout, j’ai si peu lu. J’avance en lecture comme en écriture, en goûtant et à tâtons. Et c’est joie !


Adèle Nègre vit en Franche-Comté, en pleine campagne. Elle y écrit et y photographie. Son travail photographique me rappelle par moments celui de l’Américaine Francesca Woodman.
Quelques uns de ses travaux ont été publiés en revue (revue Ce qui reste, revue Babel heureuse n°1 et n°3) et, récemment : Résolu par le feu, chez Bruno Guattari Éditeur et La robe, aux éditions Pré carré, sont parus en 2018.
Elle donne à voir son travail quotidiennement sur un blog et sur un site.


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