LA CHEMISE DE TON ATTENTE
je faisais du vélo entre deux colonies
étrangères. je ne savais pas ce que je cherchais(peut-être l’amour tordu comme
un arbre de Patagonie, peut-être l’immobilité au
cœur de l’angoisse)je marchais extrêmement lentement comme
si j’allais entrer
dans un monde complètement inconnu et parallèleje m’asseyais quelque part et j’écrivais, espérant
que mes morts me reviendraientdans un matin blanc et transparent comme
la chemise de ton attente(penche-toi sur son bord et regarde !)
RUE DE L’ODÉON 16. SOUVENIR INVENTÉ.
chaque poème commence
par une dépression ou du moins
un accès de mélancolie(après tout,
chaque continent
est une île)mon vieil ami me disait :
« mon rêve est de mourir en souriant. j’aurais aimé
qu’il fasse nuit et qu’il pleuve
dans ces moments-là »les enfants reviennent de l’école : je cherche longtemps et je ne
me retrouve pas parmi euxdemain il fera très froid :
de peur, les feuilles tomberont
à jamais dans les profondeurs de la solitude(le vent fait osciller les balançoires :
au-dessus des lanternes fleurissent des roses japonaises)
POÈME DE NUIT
femme, tu es belle
comme une rose rouge qui fleurit
tout droit hors de la neige ou peut-être
comme une marguerite blanche jaillissant
de ma veine nouvellement éclatéeviens, je te le dis, retrouvons-nous à la
croisée des temps, à mi-chemin
entre ce qui existe actuellement
et ce qui n’est qu’une projection du
désir, un débordement du vivant du rêvealors viens, mon amour, je t’en supplie, je t’attendrai
au bord du lac blanc comme un souvenir d’enfant,
près d’un piano ancien, viens
me le dire, et dis-toi que tu es un être
naturel, assieds-toi à côté de moi : tu entendras
parler d’un homme mort de
chagrin ; c’est moi, tu n’es que la fleur
ou peut-être la ligne imaginaire que notre père
trace avec son doigt et nous fait
parcourir jusqu’à la fin
de la vie et du monde,où de temps en temps je m’entends
exulter : « Seigneur, ma voyageuse est revenue :
sa marche est ondulante comme la neige qui tombe »
CAPITULATION
vous avez raison :
la poésie n’a
rien de palpitant.rien.
juste le battement de cœur
IL N’Y A PLUS DE DESTINATIONS
NI D’ADRESSESla chanson de la morte commençait
comme un cri d’enfant une ombre martiale
déclamant shakespeare à l’intérieur — des
parois à l’extérieur — des murs (de simples
coïncidences : on ne sait jamais ce qui se
passe réellement) c’est sûr que je n’ai nulle
part où me dépêcher : il n’y a plus de
destinations ni d’adresses je vais m’arrêter
ici comme si j’apprenais un nouveau mot,
d’autant plus qu’on ne finit pas tous de la
même façon, à essayer de distinguer la
couleur du cygne de la couleur de l’eau et
enfin à comprendre que les murs de la
maison ne sont rien plus que des fenêtres
secrètes imaginaires derrière lesquelles on
se cache pour mourir (au moins ça) en
paix et (si possible) un
minimum d’indifférence
s’il vous plaît
AU-DELÀ DE LA COULEUR INTENSE
DE LA GLACE
À Harry Dean Stanton, in memoriamje vivais dans un monde parfait aperçu
entre les pieds des chaises(comme s’il était encore
temps pour quoi que ce soit)on m’a souvent répété que les poètes
appartiennent à cette catégorie de
gens dont, pour aimer,
il faut attendre qu’ils meurent[je tenais le combiné près de mon oreille et j’étais silencieux
comme un boxeur abandonné dans la rue
après le temps impartiau-delà de la couleur intense de la glace
(je ressemblais presque à quelqu’un)]
un jour je quitterai le monde sans
m’habituer à personne(ma façon de ne rien
dire. ma façon de ne regarder nulle part)
(AUTO)PORTRAIT UNIDIMENSIONNEL
ton identité — l’autre
face dès que tu sors du temps : l’espace. c’est tout.
peut-être un nuage blanc au-dessus(l’hologramme de l’existence future)
les horloges seront silencieuses. les portes derrière toi se
fermeront très
soigneusement(quelque chose/quelqu’un écrivant sur
l’argile de son propre corps le nom
du serpent —le cercle parfait)
Entretien avec Clara RegyVous évoquez vos origines roumaines, une première question me vient à l’esprit, avez-vous commencé à écrire < votre poésie > en roumain et qu’en est-il aujourd’hui ?
Depuis la fin de 1976, date à laquelle j’ai commencé à écrire, et jusqu’à aujourd’hui, je conçois et écris mes textes en roumain. Je n’ai jamais écrit directement dans une langue étrangère, donc même maintenant, et lorsque je dois envoyer mes poèmes ou ma prose poétique à une revue étrangère, je les traduis dans cette langue (espagnol, italien, serbe, etc.). Tout d’abord, parce que ma langue maternelle est le roumain et que, vivant en Roumanie, je n’aurais aucune raison d’écrire directement dans une autre langue, et deuxièmement, les langues étrangères que je connais, je ne les maîtrise toujours pas très bien pour me permettre un tel luxe.
Quelle est sa place dans votre quotidien ? Avez-vous des rites, des moments particuliers ou surgit-elle quand elle veut ?
La place de la poésie dans ma vie est fondamentale, dans le sens où ma vie se déroule sous le signe de la poésie. Cela donne un sens à mon existence et je sens donc que sans cela, je n’aurais pas pu survivre jusqu’à présent, ni continuer à vivre. C’est comme l’eau, comme l’oxygène. Je sais que je ne dis rien de nouveau, mais c’est ainsi que les choses se passent. Même si je n’écris pas tous les jours, je vis dans la poésie : je rêve, je lis de la poésie, je traduis de la poésie (en et/ou depuis le roumain) ; en général, je me nourris de l’art, qui, dans tout ce qu’il a de plus haut, est aussi poésie. Quant à l’écriture, j’écris au rythme de l’inspiration : partout, comme et quand cela me vient — à la maison, dans la rue, etc. Je n’ai ni rituels ni habitudes. Mon existence est absolument libre de tout point de vue. Parce que la poésie est synonyme de liberté ; cela constitue pour moi une liberté absolue. J’ai aussi noté quelque part, à un moment donné, que « la poésie m’a aidé à transformer ma solitude en liberté absolue ».
Quels auteurs (poètes ou non) vous ont inspiré et vous inspire encore ?
Parmi mes poètes préférés et que je lis à chaque fois avec le même plaisir qu’au premier jour, il y a bien sûr Mihai Eminescu, Nichita Stănescu, George Bacovia, Ion Caraion, Traian T. Coșovei, Aurelian Titu Dumitrescu (un grand poète, qui a écrit ensemble avec Nichita Stănescu un livre de conversations sur la conception poétique du plus grand poète roumain de la dernière partie du XXe siècle, intitulé < Antimétaphysique >) et bien d’autres, si l’on se réfère à la littérature roumaine ; puis Villon, Baudelaire, Rollinat, Robert Desnos, Pierre Emmanuel, Sergueï Essénine, Anna Akhmatova, Sylvia Plath, Ted Hughes, Alejandra Pizarnik, Julio Cortázar, Georg Trakl, Rainer Maria Rilke, Octavio Paz, Giuseppe Ungaretti, les haijins japonais, etc. Ce sont les poètes que j’ai aimés et que j’aime énormément, et évidemment, bon gré mal gré, chacun d’eux a laissé une petite marque dans mon âme et, finalement, dans mon écriture. Maintenant et toujours. C’est à eux que je dois ma naissance, mon existence et finalement mon devenir poétique.
Si vous deviez définir la poésie en cinq mots, quels seraient-ils ?
Comme je l’ai dit au poète et critique italien Giorgio Linguaglossa à l’automne 2017, lorsqu’il a publié un ensemble important de mes poèmes dans sa revue électronique < L’Ombra delle Parole >, pour moi la poésie est une < confession en l’absence du prêtre >. Parce qu’en poésie nous ne sommes qu’avec nous-mêmes : nous sommes à la fois le visage et le miroir...
Biographie
George Nina ELIAN (de son vrai nom : Costel Drejoi), né le 13 novembre 1964 à Slatina (Roumanie), est poète, traducteur et journaliste. Il a fait ses débuts en 1985, dans la revue de Iași « Cronica », avec des poèmes.
Bibliographie
Recueils de poèmes :
Lumina ca singurătate / La lumière comme solitude, 2013 ;
Ninsoarea se întorsese în cer... / La neige était revenue au ciel..., 2016 ;
Fericirea din vecinătatea morții/ Le bonheur à l’approche de la mort, 2018 ;
Timpul din afara ceasurilor/ Le temps en dehors des horloges , 2020 ;
Verdele ceai al miezului de noapte. Scrisori de dragoste/ Thé vert de minuit - Lettres d’amour, 2021 ;
Nimic altceva/ Rien d’autre, 2022 ;
Grația cu care moare o frunză/ La grâce avec laquelle une feuille meurt, 2023.Traductions :
Silvina Vuckovic, A iubi și a dărui suflet (titre original : Amar y almar) - poèmes, 2015 ;
Cleopatra Lorințiu, El paisaje en el que falto / Peisajul din care lipsesc (édition bilingue roumain-espagnol) - poèmes, 2017 ;
Alexandru Cristian Miloș, Universul în mâini / L’Universo nelle mani (édition bilingue roumain-italien) - poèmes, 2019 ;
Fernando Maroja, Venus din Milo în Ferentari / Vênus de Milo em Ferentari (édition bilingue roumain-portugais) - poèmes, 2023.Des traductions de ses poèmes sont parues au Mexique, en Argentine, en Espagne, en Italie, au Chili, au Brésil, en Albanie, en Bulgarie, en Belgique, au Portugal, en Serbie et en France.
À son tour, il a publié et continue de publier des traductions de poésie italienne, française, allemande, serbe, hollandaise, espagnole, portugaise et latino-américaine dans des revues roumaines et de poésie roumaine dans des revues de langue espagnole.
(La traduction appartient à l’auteur.)
Mise en page réalisée par Sabine Dewulf

