Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Un ange à notre table > Solène Planchais

Solène Planchais

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Endurance

Quand j’essaye de parler pendant un footing ne sortent de ma gorge que les sons qui me
donnent le moins de fatigue et c’est une longue course d’endurance que je mène pendant
les repas de famille ou je répète oui oui oui parce que c’est le plus facile à dire mes lèvres
n’ont pas à bouger le oui sort par lui-même de l’air que j’expire la bouche figée dans la
béance difforme à laquelle on reconnaît les visages sans vie je dis oui oui oui comme je respire l’école te plaît oui tu as trouvé un stage oui tes copines vont bien oui et avec les garçons oui tu nous en présenteras un oui et à celui-ci qui me demande s’il embrasse bien oui oui oui dans le dernier souffle qui me reste après avoir épuisé tout espoir d’exprimer mes envies mes dents se crispent dans la fente du “i” qui raye l’infini des possibles qui émanait du “ou” et me voilà qui dis oui on est en couple oui tu aimes les hommes oui et je redis oui car la baudruche vide du oui est la seule à s’affranchir du poids énorme qui écrase ma poitrine quand je parle à la famille et aux proches qui me défendent de parler de la fille qui me rend folle folle à dire à cette fille un oui qui crie fermement non aux dix horizons sordides qu’étendait mon présent folle à croire en mes envies et à les mettre en action folle à vivre pour elle qui est partie pour de bon

 
La petite haine

La haine est mon sentiment préféré ma petite haine sur mon dos est une petite laine sans L sans Elle qui m’a délaissée je suis en paix grâce à cette petite haine qui m’emporte et me protège comme Elle le faisait grâce à cette petite haine plus fidèle et plus chaude qu’Elle ne l’était je n’ai plus de problème ma petite haine me colle sur les os comme une peau de hyène et quoique je ressente ou reforme à l’intérieur c’est elle qui ressort je garderai ma haine comme un garde de la reine son uniforme on peut m’humilier me dénigrer me souhaiter même la mort je ne fléchirai pas et resterai dignement en tort la petite haine que j’arbore n’est pas un déguisement de victime et pour bien la porter j’ai dû revenir à la vie nul ne peut s’habiller chaudement sans un feu à l’intérieur qui le guide vers de riches vêtements j’avais si froid d’être mise à la porte quand je disais je t’adore les trous de mes poches ôtaient toute limite à ma misère et je me mouchais sous la pluie pour toucher l’univers dans son entièreté l’infini de mon malheur préservait mon amour et le préservait jusqu’à ma mort en la rendant prématurée mais affamée atone et désespérée j’ai trouvé au fond de moi la petite haine qui m’a sauvée et maintenant me voilà rétablie bien blottie dans ma petite haine comme dans un gilet-explosif qui me protège de la vie

 
Ciel étiolé

Je remets tout en question ce qui nous semble évident cache le contraire souvent je voudrais contester l’évidence d’à quel point je l’aime je déteste les évidences elles me donnent l’impression d’un ciel qui ne change jamais comme si l’univers pouvait éternellement se cacher sous le bleu immaculé du fascicule d’un hôtel avec piscine chauffée je sais qu’existe sous l’évidence d’un je t’aime l’eau trouble des galaxies infinies de l’absence et c’est elles qu’il faut dire ce n’est pas je t’aime à l’infini mais l’infini m’a prise dans son trou noir où j’ai oublié l’espace et le temps pour me faire dire que je t’aime inconditionnellement ce n’est pas je t’ai choisie du fond du cœur mais je n’ai pas le choix que de t’aimer puisque sans toi je meurs ce n’est pas je suis folle de toi mais je suis folle et j’aimerais que ce soit de ta faute que ce soit au moins pour toi que je pense autant à toi que ça t’apporte quelque chose mais il n’en est rien l’amour est aussi vide que l’azur une couverture d’hôpital pastel pâle au-dessus d’un squelette cassé l’amour et le ciel bleu sont un soignant qui crie “bonne journée” en voilant le scanner de l’univers dont les os sont à jamais brûlés de n’avoir endigué l’âme qu’ils voulaient réanimer

 
Entretien avec Clara Regy

Ecrivez-vous depuis longtemps ? Comment « écrire » prend sens dans votre quotidien ?

J’ai commencé à écrire toute petite, j’ai toujours eu beaucoup de mal à m’exprimer dans les autres espaces que celui d’une page, même à mes amis proches, je me suis très rarement confiée dans ma vie. Je crois que je surinvestis l’écriture par besoin de compenser cet échec que je rencontre dans les relations humaines.

Qu’est-ce qui motive plus particulièrement vos textes en « pavés » énergiques ? Avez-vous essayé d’autres mises en forme ?

Je crois que c’est un sentiment de débordement qui me fait écrire comme ça. L’impression que si je n’écris pas je vais exploser ne m’encourage pas à aller à la ligne au bout de trois syllabes. Mais j’essaierai !

Quels auteurs vous accompagnent dans vos cheminements d’écriture ?

Simon Allonneau pour la puissance des images, l’humour et la justesse profonde, Monique Wittig pour la radicalité du geste et la puissance de ce qui advient lorsqu’on va tout au bout, Rimbaud garde aussi une place très importante pour moi, je pense que je trouve dans ses textes un idéal de musicalité et de mystérieuse légèreté. Virginia Woolf enfin m’a beaucoup aidée à accueillir les espaces infinis d’émotions et d’histoires que recèle une seule seconde de la vie d’un être que l’on tait.

Question subsidiaire : si vous deviez définir la « poésie » en 3 mots, quels seraient-ils

Liberté, justice, vérité

 
Solène Planchais - Originaire des Hauts-de-France, Solène Planchais donne des lectures performées de ses textes (à la Maison de la Poésie de Paris, au centre Wallonie Bruxelles, au théâtre des 13 Vents à Montpellier, au Marché de la Poésie, dans des festivals et dans des librairies) et a publié des textes de poésie dans différentes revues (Moebius, Cockpit, Radical(e), Point de Chute,…) Elle a également co-écrit et publié avec Simon Allonneau le livre Les Animaux élisent un Président, paru chez Gros Textes en 2022, qu’elle a elle-même illustré par une vingtaine d’aquarelles. Elle est compositrice et membre du groupe de musique Animal Errant. Elle vit d’un travail dans la veille médiatique.


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés