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Teresa Soto - extraits de nudos/noeuds et de caídas/chutes

mercredi 24 octobre 2018, par Cécile Guivarch

Les éditions L’herbe qui tremble et les éditions espagnoles incorpore co-éditent maintenant une nouvelle collection bilingue espagnol - français : « Oscilantes ». Cette nouvelle m’enchante, nous allons suivre les voix contemporaines espagnoles et ceci grâce à Meritxell Martínez qui co-dirige cette collection et qui a d’ailleurs accordé un super entretien à Isabelle Lévesque pour Terre à ciel, que vous pouvez lire ici.
La première poète espagnole éditée dans cette collection s’appelle Teresa Soto, elle est née en 1982, elle a déjà plusieurs recueils publiés et reçu le prix Adonáis en 2007 pour son premier livre. Les deux recueils édités dans la collection « Oscilantes » : nudos/noeuds et caídas/chutes. Les titres sont brefs mais annoncent une certaine violence. Nœuds de la mémoire, de la vie, d’un passé qui chute, d’un pays. Nœuds dans la gorge. Une certaine douleur est à dénouer afin que la vie puisse continuer de jaillir. Pas vraiment de chute, car la vie continue au-delà de l’enfance, des blessures, de l’exil. Ces livres rassemblent beaucoup de terre, de cultures et de guerre. Des peurs et des absences. Le désir d’autres naissances. Il s’agit avant tout de cheminer vers une certaine vérité. Même si la douleur « ne s’éteint pas / tout comme la lumière », et même si les « bouches / oubliées, cousues » sont une réalité, aucun poème ne chute dans la complaisance, ni la critique. La douleur est vécue, subie mais l’impression qui domine est l’envie de vivre et l’envie de lumière.

Cécile Guivarch

Extraits de nudos/noeuds, traduction Saberi Hudélieau et Deerie Sariols

Di, una, la otra, ¿a dónde vais así vestidas con llanto,
las cabezas tan altas como santos en procesión ?
Decid, ¿qué costales cargarán vuestro peso ?
Las dos, una sobre otra, turnándose
para seguir rectas,
calle abajo
palo de madera sobre palo de madera.
Dis, l’une, l’autre, où allez-vous vêtues de larmes,
têtes hautes comme des saints en procession ?
Dites, quels ballots alourdiront votre fardeau ?
Les deux, l’une étayant l’autre, se relayant
pour tenir droites,
descendant la rue
bout de bois sur bout de bois.
¿Si no conocéis, la una ni la otra, lenguaje
de qué tanto rumor ?

No oímos nada. No entendemos nada.
Tenemos aquí cuchillo y tabla.
Cada día un corte. Tenemos
masa y rodillo. Nos ejercitamos.
Necesitamos una lengua nueva.
Si vous ne connaissez, ni l’une ni l’autre, de langage,
pourquoi toutes ces rumeurs ?

Nous n’entendons rien. Ne comprenons rien.
Ici, nous avons couteau et planche.
Chaque jour une entaille. Nous avons
pâte et rouleau. Nous nous exerçons.
Il nous faut une langue nouvelle
¿Qué lleváis entre las manos ?
No distingo casi una articulación
de otra, decid.

Deshacemos nudos. Nuestros
dedos son frágiles.
Consumimos horas en esta tarea.
Por cada nudo de menos,
un poco de paz.
Son nudos antiguos, nos duelen
Qu’avez-vous entre les mains ?
Dites, je distingue à peine une articulation
de l’autre.

Nous défaisons des nœuds. Nos
doigts sont fragiles.
Nous consacrons des heures à cette tâche.
Pour chaque nœud en moins,
c’est un peu de paix.
Ce sont des nœuds anciens, ils nous font mal.

Extraits de caídas/chutes, traduction Meritxell Martínez et préface de Bernard Noël

Mordeduras
ranas minúsculas que habitaron el verano
al final del paseo,
un paseo al futuro :
qué voy a ser, qué vas a ser.
Futuro,
como las ranas
tantas, tantos
tan pequeños
se las oía moverse
un crepitar fuerte
al acercarnos
como si hubiesen tirado
un saco de gravilla.
El asco y no,
la alegría y no,
el final del verano.
Morsures
grenouilles minuscules elles passaient l’été
au bout de la promenade,
une promenade du futur :
que serai-je, que seras-tu.
Futur, comme les grenouilles
nombreuses, nombreux
si petits
on les entendait bouger
un crépitement fort
en nous approchant
comme si on avait jeté
un sac de gravier.
le dégoût non,
la joie non plus,
la fin de l’été
Eras una forma nueva
y te sujetaba
un día en que cambiaron las cosas
y cambió la estación
y cambió nuestro país
y nuestra forma de habitarlo.
Te sujeté
como si fueras la última rama
del árbol
y todo colgase de ti.
Te oí respirar
y fue un chasquido
y ya no eras rama
sino árbol
y tierra y país,
todo a la vez
y respirabas.
Tu étais une forme neuve
je te tenais
un jour les choses changèrent
et changea la saison
changea notre pays
notre façon de l’habiter.
je te pris
comme si tu étais la dernière branche
de l’arbre
et tout pendait de toi.
Je t’entendais respirer
il y eut un crac
tu ne fus plus branche
mais arbre
et terre et pays,
tout à la fois
et tu respirais.
Al levantarme veo dos ventanas
abiertas
que descargan luz
como el repartidor
de fruta.
Una a mi derecha.
Otra a mi izquierda.

¿Dónde estás tú ?
Corre el agua en algún sitio
de la casa.
Estás debajo,
en un chorro de agua,
pareces una piedra
de río
siempre illuminada.

Abriste las ventanas
el aire va de una a otra
izquierda y derecha
se comunican
en una lengua
que no conozco.
Hoy es todo
una corriente de voz
y luces
y agua
y lenguaje.
Au lever je vois deux fenêtres
ouvertes
elles déchargent la lumière
comme le livreur
les fruits.
Une à ma droite.
Une à ma gauche.

Où es-tu ?
Quelque part de l’eau coule
dans la maison.
Tu es en dessous
dans un jet d’eau,
tu ressembles à une pierre
dans un ruisseau
toujours illuminée.

Tu ouvres les fenêtres
l’air va de l’une à l’autre
gauche droite
elles communiquent
dans une langue
qui m’est inconnue.
Aujourd’hui tout est
courant de voix
et lumières
et eau
et langage.

Biographie (L’herbe qui tremble)

Teresa Soto, née à Oviedo en Espagne en 1982, a obtenu le prix Adonáis de poésie en 2007 pour son premier livre, Un poemario, publié en 2008 par la maison d’édition Rialp. À cet ouvrage ont succédé Erosión en paisaje (Vaso Roto, 2011), Nudos (Arrebato Libros, 2013) et Caídas (incorpore, 2016). Des inédits de son œuvre figurent dans les anthologies Poesía en Mutación (Alpha Decay, 2010), -A : Mujer, Lenguaje y Poesía (Stendhal Books, 2017) et Trilce (Karima, 2017).

Elle a étudié la philologie arabe et la théorie de la littérature, actuellement elle s’intéresse aux liens qui unissent discours poétique, rhétorique et spacialité. Elle a vécu aux États-Unis, en Italie, en Égypte et au Liban. Elle a traduit de l’arabe et de l’anglais des auteurs tels que Buland al-Haidari, Richard Brautigan et Etel Adnan. Elle termine sa thèse de doctorat sur la poésie morisque à l’université de Salamanque et au Centre supérieur de recherches scientifiques de Madrid.


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