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Else Lesker-Shüller : La patrie du Verbe, par Véronique El Fakir

vendredi 10 janvier 2020, par Cécile Guivarch

Toute sa vie durant, Else Lesker-Shüller, vacillera d’une identité à l’autre et de lieux en lieux… Bien qu’issue d’une famille juive bourgeoise, elle prétendait pourtant être née à Trèbes en Egypte ou venir de la lointaine Arabie : « Je suis née à Thèbes (Egypte) même si je suis venue au monde à Elberfeld en Rhénanie. Je suis allé à l’école jusqu’à onze ans, je suis devenu Robinson, j’ai vécu cinq ans en Orient, et depuis, je végète. » [1] L’imaginaire fut son refuge pour compenser une réalité qui la contraindra à quitter l’Allemagne après l’arrivée d’Hitler au pouvoir pour immigrer d’abord en Suisse puis en Palestine où elle restera jusqu’à sa mort en 1957.

Son enfance fut harmonieuse au sein d’une famille aimante et elle adorait sa mère, Jeanette Kissong-Schüller qu’elle définira comme belle, sensible et romantique. Cette dernière accompagnait avec une infinie compréhension l’éclosion de sa fille et l’encourageait dans sa vocation, en affirmant que rêver est un don, une chose rare et précieuse en ce monde. Elles aimaient à regarder ensemble les arbres et Else se souvenait avec émotion des bals masqués que l’on donnait chaque année et de sa mère en robe à dentelles espagnoles. Sa mort rapide et fulgurante alors qu’Else est âgée de vint et un ans fut un choc brutal bientôt suivi par le décès de son frère Paul. L’histoire préférée de sa mère était celle de Joseph d’Egypte qu’Else mettait en scène pour elle. D’où cette fascination sans doute pour ce prince Youssef qu’elle tentera d’incarner à travers ses écrits.

La mère d’Else, semble-t-il, était de nature mélancolique et s’absentait souvent en elle-même. Elle vivait au milieu de masques en compagnie de ses chers disparus : l’image d’ébène de sa propre mère et celle de son père espagnol et des images de corail. Elle jouait aussi avec une petite éponge qui jadis était accrochée à l’ardoise d’écolier de son père. De là naquit sans doute ce goût d’Else pour les déguisements et son goût pour les pseudonymes comme autant d’éponymes de ces masques qu’affectionnait sa mère. Comme si la vie n’était qu’une fiction, une scène de théâtre ou un éternel bal masqué, Else incarnera différents personnages et aimait à se déguiser. Son allure bohême ne passait pas inaperçue car elle portait de longues jupes bariolées et des draperies multicolores ainsi qu’une abondance de faux bijoux étincelants. Elle s’habillait également à l’orientale pour mieux incarner ce prince Yussuf qui la reliait encore à sa mère : « Joseph (en arabe Yussuf) d’Egypte aurait beaucoup rêvé, il aurait même expliqué les rêves au pharaon, constatait ma mère. Joseph et ses frères étaient mon histoire préférée, j’avais le droit de la raconter chaque fois au cours de religion. »  [2]

L’héritage maternel tiendra sans doute à cette capacité à rêver et à transcender le réel qu’Else convertira en puissance créatrice. Ainsi elle se plaisait à traverser à la fois le temps et les frontières à travers ses vies ou ses identités inventés dont elle se parait : « Mais moi, je sais parler en Syrien, car j’étais la moitié de ma vie en Asie, je fais traduire en Syrien mes œuvres qui se jouent en Asie et en Afrique. » [3]

D’une certaine façon, elle ne surmontera jamais tout à fait ce deuil précoce et de nombreux textes évoquent cette mère tant aimée :

Mère

Une étoile blanche chante une mélodie funèbre

Dans la nuit de juillet.

Comme sonne le glas dans la nuit de juillet.

Et sur le toit, la main des nuages,

La main vagabondante et moite des ombres

Cherche sa mère.

Je sens ma vie nue

Qui se sépare du pays maternel,

Jamais ma vie n’a été si nue,

Jamais elle n’avait été jetée comme ça dans le temps,

Comme si j’étais fanée et debout

Derrière la fin du jour

Entre les nuits vastes,

Seule.

Privée du refuge tendre et harmonieux de son enfance, de cette vie privilégiée et facile où l’on faisait salon et recevait de nombreux artistes, Else se définira comme une éternelle étrangère, une a-matride en quelque sorte. Dans une de ces nouvelles, elle décrit le poète Abigail qui ne veut pas sortir du ventre de sa mère où il compose des chants qui s’apparent au Cantique des cantiques, par d’affronter un monde vécu comme terriblement hostile et chaotique.

Elle incarnera un autre personnage à travers la personnalité de Tino von Bagdad, une grande poétesse d’Arabie. Ne se sentant plus nulle part chez elle, elle semble alors errer à travers toutes ces identités d’emprunt : « (…) et puis nous allons nous promener toute la nuit, mais vous devez me prendre par la main, car je suis partout une étrangère. Mais je sais aussi dessiner et bientôt je vais vous envoyer mon palais à Bagdad. Je suis très triste, Sire, je ne comprends pas la langue de ce pays. Je ne suis pas de son pas et je ne sais pas lire l’écriture de ses nuages. »  [4]

Fuyant la réalité, la vie est pour elle un songe et elle trouve dans ses écrits le seuil lieu habitable ou supportable où elle se sent un petit peu chez elle, comme elle en témoigne dans une de ses lettres : « Dans vos poèmes on trouve un chez soi et le monde est tellement sans patrie, car l’humanité est à la recherche, on ne peut donc trouver une patrie en elle. » [5] Seul l’écrit lui permet de supporter cette existence où partout elle se sent à l’étroit, déplacée… La métaphore est pour elle cette ouverture vers un ailleurs qui l’emporte dans un univers où il n’aurait plus de frontière entre la vie et la mort, où le temps n’aurait plus cours : « La vie me tue et l’image me fait renaître ».

De cette enfance remplie d’amour, de ce ciel azuré, elle cherchera partout la trace qu’elle ne retrouvera qu’à travers son œuvre poétique qui est pour elle comme nous l’avons vue sa seule demeure : « C’est en soi qu’il faut chercher le ciel. De préférence, il s’épanouit dans l’homme. Celui qui l’a trouvé, dans un étonnement encore bleu, un regard bienheureux tourné vers les hauteurs, celui-là doit prendre grand-soin de sa « fleur-ciel ». D’elle naissent les miracles, et ce sont d’innombrables miracles qui font l’au-delà. »  [6]

Elle épouse en 1894, un médecin berlinois, Berthold Lasker et étudie le dessin. Puis fatiguée de ce mariage, elle succombe au charme d’un grec Apollydès avec qui elle va vivre une extravagante passion. Elle donne naissance à son fils Paul dont on ignore le père qu’elle aimait à définir comme un étranger ou un bohémien de passage. Doué pour le dessin, il mourra précocement de la tuberculose à l’instar de son frère Paul. Elle s’intéresse alors à la Kabbale qu’elle étudie. C’est à ce moment là qu’elle publiera ses premiers textes. Bohême et séductrice, elle écrit dans les cafés et vit dans une chambre meublée. Fantasque, elle évoque d’invisibles présences ainsi que la visite chez elle du roi David. A l’arrivée des nazis au pouvoir, elle est battue et laissée pour morte et décide alors de s’enfuir en Suisse puis elle est contrainte de fuir en Palestine où elle ne se sentira jamais intégrée à la communauté juive. Le retour à la Terre promise ne fut pour elle qu’un lent cauchemar.

Adulée à Berlin et reconnue en tant que poétesse, elle meurt seule à Jérusalem, dans une extrême déréliction psychique. Il lui est alors impossible de retourner en Allemagne où son œuvre est interdite. Bien qu’elle bénéficie du soutien de sa communauté, elle semble développer une sorte de sentiment de persécution que rien ne justifie si ce n’est ce déracinement subit, cet exil qui la plonge dans un univers inconnu qu’elle vit comme hostile.

Else n’aura donc de cesse de poursuivre son enfance qu’elle décrivait comme une sorte de paradis perdu désormais inatteignable et qui la conduira à éprouver un perpétuel sentiment d’étrangeté. Rejetée de l’Eden, l’œuvre est pour elle une tentative de réparation, sa seule patrie où l’être humain devient alors une « sorte de fragment de l’harmonie universelle » :

Le mal du pays

Je ne sais pas la langue
De ce pays froid,
Et je ne sais pas marcher à son pas.

Les nuages aussi qui passent,
Je ne sais pas les déchiffrer.
La nuit est une reine disgracieuse.
Je dois sans cesse penser aux forêts des pharaons
Et j’embrasse les images de mes étoiles.
Déjà mes lèvres s’illuminent
Et parlent du fond des temps,
Et je suis un livre d’images plein de couleurs
Assise sur tes genoux.
Mais ton visage tisse
Un voile fait de pleurs.
On a crevé les coraux
De mes oiseaux chatoyants.
Leurs nids doux se pétrifient
Dans les haies des jardins.
Qui embaument mes palais morts –
Ils portaient les couronnes de mes ancêtres,
Leurs prières s’engloutirent dans un fleuve sacré

Dans cette temporalité qui pour elle n’est qu’une perpétuelle errance, l’écriture constitue une sorte de fil tendu sur l’abîme où l’imaginaire lui permet de retrouver ce temps d’avant la chute où ressurgit le visage tutélaire de sa mère à la fois doux et triste et qui semble avoir été happé elle-même par le passé et par sa propre enfance que symbolisent ces coraux crevés qui font écho aux images de corail que cette dernière contemplait inlassablement : « Dans n’importe quel pays où je vais aller, mes pieds vont marcher sur la terre rouge comme sur un tapis écarlate. Et les sommets des rochers les plus hauts se pencheront sur moi en me souriant comme ma mère. »  [7]

Ceci n’est pas sans évoquer les écrits de Rose Ausländer qui elle aussi connaîtra l’exil vers l’Amérique en tant que juive allemande. Il y a de multiples correspondances entre ces deux œuvres poétiques : le souvenir du pays natal et l’évocation persistante de la mère. La mort de cette dernière condamnant le poète à l’errance. La nostalgie du retour au pays natal s’exprime d’ailleurs par un terme particulier le « Mutterland word ». Comme si seul le mot pouvait désormais redonner mot à ce qui a été perdu :

« Ma patrie est morte
ils l’ont enterrée
dans le feu
je vis
dans ma matrie
le Verbe »
 [8]

Ainsi le verbe se fait maternel en une sorte d’ancrage ou de port d’attache symbolique. Il s’agit d’allier l’ombre à la lumière et de témoigner à travers le langage qui devient ainsi vecteur de rédemption :

« Affamé de patrie
nous enterrons notre mort quotidienne
dans les mots
qui seront notre résurrection. »

Else restera donc toute sa vie durant à la recherche de ce pays natal ou comme Rose « l’étrangère » d’un mot « qui ne pleurerait pas », lieu d’un possible salut en terre de poésie. Ainsi, comme elle l’exprime à travers le mythe de Faust, seule l’éternité est pour elle la fin de l’exil au sein de cette prison terrestre où elle abandonnera son corps fatigué « entouré de lilas aux derniers jours de Mars » :

Fuir le monde

Je veux regagner le Sans-limite,
Faire retour vers moi.
La colchique de mon âme
Fleurit déjà.

Véronique El Fakir


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Notes

[1C. Tudyka, L’exil d’Else Lasker-Schüller, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 7

[2Ibid, p. 38

[3Ibid, p. 38

[4Ibid., p. 39

[5Ibid, p. 25

[6M. Rachline, La Muse de Berlin, Pars, Olivier Orban, 1987, p. 30

[7C. Tudyka, op. cit., p. 91

[8Cité par J. Lajarrige, « Persistance de la mémoire : le mal d’être dans la poésie de Rose Ausländer », Germanica, 5/1989, 29-40.



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