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Luba Yakymtchouk : Les Abricots du Donbas - une lecture de Cécile Guivarch

mardi 4 juillet 2023, par Cécile Guivarch

Poèmes traduits de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn et Agathe Bonin, éditions des femmes / Antoinette Fouque

Dans la préface, Luba Yakymtchouk explique comment la guerre, dans son pays, l’Ukraine, dès 2014 et en 2022, a modifié sa langue. Elle prend en métaphore l’exemple d’une voisine qui, après avoir fait un AVC, a perdu l’usage de sa langue habituelle, ne s’exprimant plus que par des grossièretés. Cette préface, autant vous dire qu’elle est extrêmement percutante et nous aide à comprendre, nous qui croyons vivre loin des combats ce que c’est que de vivre en temps de guerre, comment celle-ci modifie nos gestes et habitudes. Luba Yakymtchouk raconte, dans sa préface, les premiers temps de la guerre, les relations avec ses amis de l’université, avec sa famille. Comment elle demande à ses proches de fuir leur maison, pour s’installer dans un endroit plus sûr : « Je supplie ma famille de partir, je téléphone tous les jours et leur demande de rassembler leurs affaires, mais ils refusent, espèrent que la guerre va s’arrêter bientôt [...] ». C’est ce qui arrive aux premiers jours d’une guerre... On ne veut y croire. On croit que ce sera l’affaire de quelques temps et que ce sera vite fini. « Nous nous préparions à la guerre, mais il était impossible d’y être prêts ». Et cela dure, cela dure, jusqu’à ce que les maisons s’effondrent sur la tête de la population qui continue de résister. On apprend que la famille de Luba vient s’installer plus tard dans une petite ville plus sûre et que seulement quelques mois plus tard la maison de ses parents est occupée, celle de sa grand-mère, tombée en un tas de gravats... Où ils se sont installés, ils résistent, ils tiennent grâce à la maison redécorée à l’identique de l’ancienne, grâce à un festival de poésie qu’ils l’aident à organiser. La poésie présente en temps de guerre. Elle raconte aussi comment le rapport aux mots change avec la guerre. Par exemple, le mot électricité change de signification. Eteindre les lumières la nuit pour ne par être repéré par les occupants. Des mots sont inventés pour parler de l’ennemi, ou du nombre de morts. Ce que l’on comprend surtout, c’est que ce n’est pas tant les missiles que l’on redoute en temps de guerre, mais plutôt l’occupation qui fait perdre le contrôle à toute une population.

Si on plonge maintenant dans le recueil en lui-même, dans les poèmes, un premier, un tout petit en introduction a pour titre celui du recueil Les Abricots du Donbas :

Là où cessent de pousser les abricotiers
Commence la Russie

Deux lignes portent en elles une image tellement forte... Cette idée de frontière. Cette idée de deux pays en guerre dont l’un est l’envahisseur mais où les plantes ne veulent pas pousser... La guerre contre-nature.

Un deuxième poème extrêmement percutant, un portrait du père confondu à celui du drapeau de l’Ukraine. « C’est un homme / et les hommes ne pleurent pas / comme dit la publicité ». Et les poèmes s’enfilent d’une écriture belle et fine. On sent l’amour, le pays et tout ce qui l’a modifié avec la guerre. On ressent comme le cours normal des choses a été bousculé et comme la guerre, l’occupation, peuvent produire des situations inimaginables. Parfois on pourrait croire à un délire de l’écriture alors que les images décalées traduisent une réalité. Les images sont extrêmement fortes et c’est tout l’art de l’auteure. Je me disais en lisant ce livre que nous, écrivains français, ne pourrions pas écrire avec de telles images, depuis notre petit pays où la guerre nous frôle de nos jours. Au-delà d’être visuelle, cette poésie est très sonore, on entend crépiter à l’oreille du soleil. Les métaphores rendent compte de la langue qui s’adapte au temps de guerre, comme ces abricots assimilés aux soldats :

Les abricots du Donbas ont fini de fleurir
De toutes les nuances du ciel
Les abricots ont enfilé les casques
Le printemps est déjà passé

Le charbon, le terril, ville transformée en tourbe, un pays qui crépite, un brasier où les usines « fument le ciel un brouillard coloré ». La force de certaines phrases comme : « Je veux revenir dans le ventre de maman, je veux ne pas naître de nouveau »... Ne pas naître pour ne pas voir la guerre. De nouveau car cela pourrait se répéter. Ou comme : « Je ne dors pas la nuit, je regarde la télé à la place des rêves »... Ces nuits où l’on vit dans la crainte qu’un missile ne s’abatte sur le toit.

Puis un personnage apparaît : « Miam est arrivé sur la pointe des pieds / Il ne savait pas parler ». Ce personnage, la guerre, l’opposant politique ? « Comment commence une guerre ? » et encore « Miam [...] lit un dictionnaire de mots immondes ». Apparaît aussi l’atteinte à la liberté, les écoutes téléphoniques : « tous mes liens téléphoniques sont ceux du sang / Tout mon sang est écouté » et puis les morts :

Entre moi et ma mère des centaines de tombes ont été creusées
Et je ne sais comment les enjamber
Entre moi et mon père des centaines d’obus volent
Et je ne parviens pas à les considérer comme des oiseaux.

Le livre est également constitué de fragments de conversations, de tickets de caisses, de petites annonces, de retranscriptions d’appel au numéro des personnes disparues : « si votre demande concerne votre enfant, tapez un [...] ». Une partie du livre s’intitule Vers non libres, titre très fort pour signifier l’occupation, la privation de ses libertés. Ce qu’il faut retenir de ce livre qui m’ébranle à bien des égard - qualité de l’écriture, des images, guerre, occupation - c’est peut-être ce qu’en dit l’auteure, elle-même, dans sa préface :

Mon livre porte donc sur le monde dans lequel est possible un métro reliant Paris au village ukrainien de Kybyntsi, Kyev à Namur près de Bruxelles, où est né Henri Michaux, un des fragments de ce livre. je le dédie à la véritable maison de chacun d’entre nous, que personne, sous aucun prétexte, n’a le droit de prendre. il témoigne aussi du fait qu’en temps de guerre on peut non seulement être triste et en colère, mais aussi aimer et rire, autrement dit : rester véritablement vivant

Cécile Guivarch

вугілля обличчя

із очима морськими синіми
та з волоссям жовтим лляним
трохи вилинялим
це не прапор
це стоїть у шахті
по коліна у воді
мій тато

його обличчя, як вугілля –
із відтиском
польового хвоща допотопного
роками розтоптане
море твердне сіллю
трава твердне вугіллям
а тато стає як трава-ковила
сивим

він чоловік
а чоловіки не плачуть –
так кажуть в рекламі
а щоки його рівчаками
порубала шахта
і вугілля добуте з обличчя
мого батька
згоріло в Донбасу пічках
і багаттях

а десь там високо
стоїть терикон
гарчить терикон
як дракон
як сфінкс
що захищає свого Тутанхамона

і знаю тільки я одна
що посеред степу терикон –
це корки від пляшок
які тато випив
і попіл від сигарок
що викурив тато

Le visage du charbon

Avec des yeux d’un bleu marin
Et une chevelure d’un jaune de lin
Un peu délavée
Ce n’est pas un drapeau
Qui se tient dans la mine
L’eau jusqu’aux genoux – c’est
Mon papa

Son visage, comme le charbon
Portant l’empreinte
D’une fougère antédiluvienne
Piétinée pendant des années
La mer durcie par le sel
La plante durcie par le charbon
Et papa comme un stipa
Blanchit

C’est un homme
Et les hommes ne pleurent pas
Comme dit la publicité
Ses joues
Façonnées par la mine
Et le charbon extrait du visage
De mon papa
A brûlé dans les fourneaux du Donbas
Et ses feux

Et quelque part sur les hauteurs
Se tient le terykon [1]
Brûle le terykon
Tel un dragon
Tel un sphinx
Qui veille sur son Toutankhamon

Et je suis la seule à savoir
Qu’au milieu des steppes du terykon
C’est le bouchon tiré de la bouteille
Bue par papa
Et les cendres des cigarettes
Fumées par papa

абрикоси у касках

відцвіли абрикоси Донбасу
відтінками неба усіма
абрикоси вдягнули каски
минула весна

їх було двадцять
усі молодці
до тридцяти…
за законами рівняння
їх і стало двадцять
от тільки нема на що рівнятись :

вони тримались
на волосині
сталевого дроту

вони стояли у клітині
як у ковчегу Ноєвому
після потопу

упала бетону тонна
на клітину
вони випали
їх розтрощило у вільному падінні
вони стали вільні
так, вільні
як абрикосові дерева
вирвані з корінням

їх було двадцять
і стало двадцять
на них рівнялись
за законами рівняння
коли продовжували ряд
на кладовищі
а мій тато з ними не встиг
порівнятись
мій тато тоді вугіллям застиг
а вони піднімалися вище і вище
у ґумових чоботях
і з фляжками без води
із тілами як фляжка
піднімалися до ангелів
туди

і тепер бабусі онукам
розказують казку
про абрикоси
у касках

Les abricots en casque

Les abricots du Donbas ont fini de fleurir
De toutes les nuances du ciel
Les abricots ont enfilé les casques
Le printemps est déjà passé

Ils étaient une vingtaine
Tous jeunes
À peine la trentaine…
Par les lois de l’égalisation
Ils sont restés vingt
Il n’y a juste rien qui puisse eux les égaler :

Ils n’ont tenu qu’à
Un fil
D’un câble d’acier

Ils se tenaient dans la cage
Comme dans l’arche de Noé
Après le déluge

Une tonne de béton s’est abattue
Sur la cage
Ils ont été écrasés
Dans la chute libre
Ils se sont libérés
Oui, ils étaient libres
Comme des abricotiers
Arrachés avec leurs racines

Ils étaient vingt
Ils se sont retrouvés à vingt
Inégalés ils ont été exemplifiés
Selon les lois de l’égalité
Quand on a agrandi la ligne
Au cimetière
Et mon papa n’a pu les suivre
Les égaler
Mon papa alors s’est figé en un tas de charbon
À mesure qu’ils tutoyaient les cieux
Dans leurs bottes de caoutchouc
Avec des gourdes sans eau
Des corps comme des gourdes
Ils se sont élevés jusqu’aux anges
Là-bas

Et maintenant les grands-mères racontent
À leurs petits-enfants des contes
Des abricots
En casque

підпис

ти барабаниш
у двері моєї спини
сухим кашлем
мені тебе принесли
як листа
і просять розписатися
на порожній сторінці
– халати святих теж білі, –
думаю я і ставлю підпис
мій розчерк втікає вулицею
ховається за барикади
які обвалюються в пекло
випаленими зіницями
будинку профспілок

із зіниць спускаються ангели
у темному одязі
ангели більше не носять уніформи
бо вони – ангели
вони можуть вибирати
а ми – ні
а потім стає так біло
як всередині мішків зі снігом
так біло
як на халаті цих святих
які мене витягають із-під куль
так біло
яким буває лише щастя

і на білому тлі
маленька
чорна
крапка
підпису
пробила
папір
халат
скроню

2014

Signature

Tu tambourines
Dans la porte de mon dos
Avec une toux sèche
On t’a apporté
Comme une feuille
Et on demande de signer
Une page blanche
Les blouses des saints sont aussi blanches –
Me dis-je et signe
Ma signature s’enfuit dans la rue
Se cache derrière les barricades
Qui s’enfoncent dans l’enfer
De la maison des syndicats
Avec ses yeux vides

De ces trous descendent les anges
Aux habits sombres
Les anges ne portent plus l’uniforme
Car ce sont les anges
Ils peuvent choisir
Pas nous
Et puis tout devient blanc
Comme à l’intérieur des sacs de neige
Si blanc
Comme les blouses des saints
Qui me sauvent des balles
Si blanc
Comme seul peut l’être le bonheur

Et sur ce fond blanc
Un petit
Point
Noir
Signature
Troue
Le papier
La blouse
La tempe

2014

танець еміграції

абрикоса із заламаними руками
її танець пластичний і дикий
золоті паєтки дзвенять ніжно
коли її голова повертається в такт вітру

уже емігрували качки
навіть курка поїхала у вантажівці
звідси ген-ген далеко
– геть-геть, – сказала полярна крячка
у якої тут була пересадка
чи як там це в них називається

але моя абрикоска
не збирає листя в валізи
хоч їй є куди полетіти –
родичі шлють їй кульбабові листівки
пропонують допомогу із візою

абрикоса
стоїть сама-одна під териконом
а коли прилітає вітер
танцює з цим пройдисвітом
що ось-ось відірветься від землі

її еміграція – це танець
відчайдушний і ризикований
такий же довгий
як абрикосове коріння
як абрикосове життя

2013

La danse de l’émigration

L’abricotier aux mains brisées
A une danse plastique et sauvage
Ses sequins dorés s’entrechoquent avec douceur
Lorsque sa tête tourne au rythme du vent

Les canards ont déjà émigré
Même la poule est partie en camion
Loin loin d’ici
Tout là-bas a dit la sterne arctique
Qui a eu ici sa correspondance
Si elles le disent ainsi

Mais mon petit abricotier
Ne rentre pas ses feuilles dans les valises
Bien qu’il ait où s’enfuir
Sa famille lui envoie des cartes de pissenlit
Lui propose de l’aide pour le visa

L’abricotier
Se tient droit un-et-seul au pied du terril
Et quand le vent se lève
Danse avec ce coquin
Il tourbillonne à perdre pied

Son émigration est une danse
Désespérée et risquée
Longue
Comme les racines de l’abricotier
Comme la vie d’abricotier

2013

Luba Yakymtchouk

Née en 1985 dans la région du Donbass, Luba Yakymtchouk, également connue sous le nom de Lyubov Vasylivna Yakymchuk, vit à Kiev. Poétesse, dramaturge et scénariste ukrainienne engagée contre la guerre, elle a reçu de nombreux prix : le prix Bohdan-Igor-Antonytch (2008), le prix Vassyl-Symonenko de l’Union nationale des écrivains d’Ukraine (2010), le prix international de poésie slave (2013), le prix de la fondation américaine Kovalev (2017) et le prix Yakiv-Halchevskyi (2018). Elle est également lauréate du concours littéraire international Coronation of the Word en 2013.

Ses écrits, traduits à ce jour en 20 langues, ont été publiés dans des revues et magazines du monde entier, notamment en Ukraine, en Suède, en Allemagne, en Pologne, en Israël et en France. En 2015, le magazine New Time de Kiev l’a classée parmi les 100 personnes les plus influentes de la culture en Ukraine. Luba Yakymtchouk est la première poétesse de tous les temps à avoir récité un poème lors des Grammy Awards de 2022. Elle a également participé à l’ouvrage collectif Hommage à l’Ukraine (Stock, 2022).

https://www.desfemmes.fr/litterature/les-abricots-du-donbass/
Photo de Luba Yakymtchouk © Dirk Skiba


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Notes

[1« Terykon » est la version ukrainienne retranscrite phonétiquement du terme français « terril ». Le choix a été fait de conserver dans ce poème la transcription phonétique originale pour faire entendre l’ukrainien dans le texte, et correspondre aux jeux de parentés phonétiques employés par la poétesse. [NdT]



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