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Constant Laval Williams traduit de l’anglais avec l’aide de Thibault Clairis-Gauthier

dimanche 10 janvier 2021, par Cécile Guivarch

LA VIE ACCÉLÈRE, LE CORPS RALENTIT

Ton corps t’a trahi—
tu n’es plus le même.

Bulbeux, endeuillé, enflé, cicatrisé.
Le costume de mon père.

Épais, ton col écrase ton cou. Usés,
tes manches douces se dégradent en toile.

Chaque nuit dans tes rêves épuisés
les gencives du cosmos crachent
des étoiles de cachemire, avocats
et juristes jaillissent de leur attachés caisses.
Ils fouettent des bœufs enchainés de soie.
Tes yeux sont des boutons qui se fixent
sur le soleil aveuglant, tandis que le coton fleurit
de ta bouche à la première sensation de chaleur.

*

Quand on lui a demandé le plus précieux
souvenir de son propre père :

Il venait de rentrer du travail.
Je ne devais pas avoir plus de quatre

ou cinq ans. Nous étions en train de rire
alors qu’il me courait après—

cravate au cou—à travers un champ
sans fin
, se souvint-il. Et puis, doucement :

Je ne l’avais jamais vu
courir.

LIFE SPEEDS UP, BODY SLOWS

Your body has betrayed you—
you are not the same.

Bulbous. Bereaved. Swollen.
Scarred. The suit of my father.

Thick, your collar weighs upon your neck.
Used, your soft sleeves fade to burlap.

Every night in your exhausted dreams
cashmere stars are spit
from the gums of space, lawyers
burst from briefcases and beat
oxen with silken chains. You stare
into the sun with flat button eyes,
as cotton blossoms from your mouth
at the first sensation of warmth.

*

When once asked his favorite
memory of his own father :

He had just come home from work.
I could not have been older than four

or five. We were laughing as he chased me—
necktie and all—through an endless field,

he recalled, and then, gently,
I’d never seen him run before.

First published in The American Journal of Poetry Volume II

ITÉRATIONS

Et te voilà de nouveau, réanimé sur mon portable,
comme un fantôme parfaitement pixélisé, enchaîné
à la vidéo que j’ai enregistrée il y a des années—
un Sisyphe brillant, jetant le même caillou encore
et encore, tandis que la terre tourne,
et que l’herbe a déjà recouvert ta tombe.

Chaque fois après avoir jeté la roche, tu ris
et tu te tournes vers l’œil de la caméra. Puis la vidéo
recommence. Au fil du temps, mon écran se fissurera
et je te quitterai, ton rire deviendra un son corrompu—
beau comme le squelette d’un piano à queue dans un
champ sauvage. Et pourtant tu retrouveras le chemin
du retour— téléchargé dans ma paume depuis
l’espace immatériel, depuis des nuages électriques.

Combien d’autres sont piégés là-haut avec toi ?
Combien de nos morts flottent à travers les étoiles
dans des fichiers .mov et .jpg, aussi intangibles
et tangibles que l’idée même du paradis ?
Dans un placard poussiéreux, dans la banlieue de
Los Angeles, il y a une cassette VHS de mes premiers
pas vers mon frère. Peut-être qu’un jour
je le numériserai. Peut-être qu’un jour je te rejoindrai là,
tombant sans cesse dans les bras ouverts de mon frère.

ITERATIONS

And here you are again, Frankensteined on my phone
like a perfectly pixelated phantom, tethered to the video
I took years before—a glowing Sisyphus, tossing
the same stone over and over again, as the earth spins,
and the grass has long since grown over your grave.

 
Each time after tossing the stone you laugh and turn
towards the eye of the camera. Then the video starts again.
With time my screen will crack, and I will leave you,
your laugh becoming corrupted audio—beautiful
like the skeleton of a grand piano sitting in a field. And yet
you will find your way back—download into my palm
from some intangible space in the Cloud.

 
How many others are trapped up there with you ?
How many of our dead are floating through the stars
in .mov and .jpg files, as intangible and tangible
as heaven itself ? In a dusty cupboard, somewhere

in the suburbs of Los Angeles, there’s a VHS tape
of my first steps towards my brother. Maybe one day
I’ll digitize it. Maybe one day I’ll join you up there,
endlessly stumbling into my brother’s open arms.

First published in Paris Lit Up No.7

TÊTES ÉCLATANTES

J’ai vu beaucoup plus de cancer ici—
têtes chauves gonflées de cendres
éclairées par des enseignes de néon,
reflétant parfois leurs lettres.

Sexy Shop DVD,
une pub illicite sur le front d’un homme.
Une autre :
Bière à la pression.

Nulle part sur leurs crânes ne-vois-je
ces mots imprimés : Fumer tue.
Pourtant, quand j’inspecte ce paquet
dans ma main
comme un revolver chargé,

 
je remarque toujours cette image au dos.

A chaque fois une tête familière,
à chaque fois le même mot,
n’ayant jamais besoin d’être écrit
ou reflété.

Juste là—

NEON HEADS

I’ve seen a lot more cancer here—
bald heads taking drags of cigarettes
and glowing with a sheen of neon signs,
sometimes mirroring their letters.

Sexy Shop DVDs,
one man’s dome will advertise.
Another :
Bière à la pression.

Nowhere on their skulls do I see
those words which are printed
on French cartons : Fumer tue.
Yet when I roll that box
around in my hand
like a loaded 9mm

I always notice the portrait on the back.

Each time a familiar head,
each time the same word,
never needing to be written
or reflected.

Just there—

First published in Fishfood Magazine Issue II


Constant Laval Williams est un poète né à Los Angeles, et ancien résident de Paris, où son écriture est devenue majeure. Il a étudié l’écriture créative à The University of Southern California où il a reçu le Beau J. Boudreaux Poetry Award, jugé par Nick Flynn. Sa poésie est apparue ou est à paraître dans The American Journal of Poetry, december, Hotel Amerika, Paris Lit Up et autres.


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