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Ilya Kaminsky, traduit par Sabine Huynh

mardi 25 juin 2019, par Sabine Huynh

Ilya Kaminsky : République sourde / Deaf Republic

Ilya Kaminsky, poète et traducteur du russe, est né à Odessa en 1977, dans l’ancienne Union Soviétique. Il est arrivé aux États-Unis avec sa famille en 1993. Il a perdu le sens de l’ouïe à l’âge de quatre ans et a commencé à écrire de la poésie en anglais à l’âge de dix-sept ans, après la mort de son père : « J’ai opté pour l’anglais car personne parmi mes amis ou ma famille ne le parlaient, aucune des personnes à qui je parlais ne pouvait comprendre ce que j’écrivais. Moi-même je ne maîtrisais pas la langue. C’était un monde parallèle, follement libre et beau. Ça l’est encore aujourd’hui » (Ilya Kaminsky, Adirondack Review). Ilya Kaminsky détient une licence en sciences politiques et un doctorat en droit. Il est l’auteur de Dancing in Odessa (Tupelo Press, 2004) et de Deaf Republic (Graywolf Press, 2019), qui ont remporté de nombreuses récompenses. Il vit à San Diego et travaille au tribunal de la Californie du Sud, où il défend les enfants orphelins.

Les poèmes suivants (reproduits avec la permission d’Ilya Kaminsky) sont extraits de Deaf Republic, un livre polyphonique qui se lit en une traite, comme un drame en deux actes, et relatant comment les citoyens d’un pays occupé par l’armée décident de feindre la surdité en protestation contre le régime en place après l’assassinat d’un enfant sourd — des poèmes courageux et poignants, aussi complexes qu’ils sont accessibles, qui s’élèvent contre le silence face aux atrocités commises par les régimes totalitaires en tous genres. Cliquer ici pour une lecture —qui s’apparente plus à un chant, tant le poète vibre— d’Ilya Kaminsky à l’université d’Harvard (Thompson Room, Barker Center, Harvard, décembre 2018) et ici pour une très riche présentation de Deaf Republic à la radio BBC, qui l’a élu « livre de la semaine » (juin 2019).

We Lived Happily During the War

And when they bombed other people’s houses, we

protested
but not enough, we opposed them but not

enough. I was
in my bed, around my bed America

was falling : invisible house by invisible house by invisible house.

I took a chair outside and watched the sun.

In the sixth month
of a disastrous reign in the house of money

in the street of money in the city of money in the country of money,
our great country of money, we (forgive us)

lived happily during the war.

Nous vivions heureux pendant la guerre

Et quand ils ont bombardé la maison des autres, nous

avons protesté
mais pas assez, nous nous sommes opposés mais pas

assez. J’étais
dans mon lit, autour du lit l’Amérique

_s’écroulait : maison invisible après maison invisible après maison invisible—

j’ai sorti une chaise et regardé le soleil.

Durant le sixième mois
d’un règne désastreux dans la maison de l’argent

_dans les rues de l’argent dans la ville de l’argent dans le pays de l’argent,
notre formidable pays de l’argent, nous (pardonnez-nous)

vivions heureux pendant la guerre.


Gunshot

Our country is the stage.
When soldiers march into town, public assemblies are officially prohibited. But today, neighbors flock to the piano music from Sonya and Alfonso’s puppet show in Central Square. Some of us have climbed up into trees, others hide behind benches and telegraph poles.
When Petya, the deaf boy in the front row, sneezes, the sergeant puppet collapses, shrieking. He stands up again, snorts, shakes his fist at the laughing audience.
An army jeep swerves into the square, disgorging its own Sergeant.
Disperse immediately !
Disperse immediately ! the puppet mimics in a wooden falsetto.
Everyone freezes except Petya, who keeps giggling. Someone claps a hand over his mouth. The Sergeant turns toward the boy, raising his finger.
You !
You ! the puppet raises a finger.
Sonya watches her puppet, the puppet watches the Sergeant, the Sergeant watches Sonya and Alfonso, but the rest of us watch Petya lean back, gather all the spit in his throat, and launch it at the Sergeant.

The sound we do not hear lifts the gulls off the water.

Détonation

Notre pays est la scène.
Quand les soldats arrivent en ville, les assemblées publiques sont officiellement interdites. Mais aujourd’hui, des floppées de voisins affluent vers les notes de piano du spectacle de marionnettes de Sonya et d’Alfonso à Central Square. Certains d’entre nous sommes perchés dans les arbres, d’autres se sont cachés derrière des bancs et des poteaux télégraphiques.
Quand Petya, le garçon sourd de la première rangée, éternue, la marionnette du sergent s’effondre en hurlant. Puis elle se relève, renifle, brandit le poing face au public hilare.
Une jeep de l’armée débarque sur la place, elle vomit son propre sergent.
Dispersement immédiat !
Dispersement immédiat !, imite la marionnette avec sa voix de fausset en bois.
Tout le monde est paralysé, sauf Petya, qui ne cesse de ricaner. Quelqu’un plaque sa main sur la bouche du garçon. Le sergent se tourne vers lui, le pointe du doigt.
Toi !
Toi ! La marionnette lève le doigt.
Sonya regarde sa marionnette, la marionnette regarde le sergent, le sergent regarde Sonya et Alfonso, mais nous autres nous regardons Petya, il penche la tête en arrière, fait remonter autant de salive qu’il peut de sa gorge et la crache de toute sa force sur le sergent.

Le bruit que nous n’entendons pas tire les mouettes hors de l’eau.


As Soldiers March, Alfonso Covers the Boy’s Face with a Newspaper

Fourteen people, most of us strangers,
watch Sonya kneel by Petya

shot in the middle of the street.
She picks up his spectacles shining like two coins, balances them on his nose.

Observe this moment
—how it convulses—

Snow falls and the dogs run into the streets like medics.

Fourteen of us watch :
Sonya kisses his forehead—her shout a hole

torn in the sky, it shimmers the park benches, porchlights.
We see in Sonya’s open mouth

the nakedness
of a whole nation.

She stretches out
beside the little snowman napping in the middle of the street.

As picking up its belly the country runs.

_ Alors que les soldats défilent, Alfonso recouvre le visage du garçon avec un journal

Quatorze d’entre nous, des étrangers pour la plupart,
regardons Sonya s’agenouiller près de Petya

fusillé en plein milieu de la rue.
_Elle ramasse ses lunettes dont les verres brillent comme deux pièces de monnaie, les ajuste sur son nez.

Observe ce moment

— comme il se convulse—

La neige tombe et les chiens courent dans les rues comme des secouristes.

Quatorze d’entre nous regardent :
Sonya embrasse son front—son cri perce un trou

dans le ciel, fait luire les bancs publics, les porches.
Nous voyons dans la bouche ouverte de Sonya

le dénuement
de toute une nation.

Elle s’étend
près du petit bonhomme de neige qui fait la sieste en plein milieu de la rue.

Prenant sur lui, le pays se sauve ventre à terre.


Deafness, an Insurgency, Begins

Our country woke up next morning and refused to hear soldiers.
___In the name of Petya, we refuse.
___At six a.m., when soldiers compliment girls in the alleyway, the girls slide by, pointing to their ears. At eight, the bakery door is shut in soldier Ivanoff’s face, though he’s their best customer. At ten, Momma Galya chalks NO ONE HEARS YOU on the gates of the soldiers’ barracks.
___By eleven a.m., arrests begin.
___Our hearing doesn’t weaken, but something silent in us strengthens.
___After curfew, families of the arrested hang homemade puppets out of their windows. The streets empty but for the squeaks of strings and the tap tap, against the buildings, of wooden fists and feet.

___In the ears of the town, snow falls.

La surdité, un soulèvement, s’amorce

Notre pays s’est réveillé le lendemain en refusant d’entendre les soldats.
___Au nom de Petya, nous refusons.
___À six heures du matin, les soldats flattent les filles dans l’allée, elles s’esquivent en montrant leurs oreilles. À huit heures, la porte de la boulangerie est fermée au visage du sergent Ivanoff, alors qu’il est leur meilleur client. À dix heures, Maman Galya trace à la craie les mots PERSONNE NE VOUS ENTEND sur la porte de la caserne des soldats.
___À onze heures du matin, les arrestations commencent.
___Notre ouïe ne faiblit pas, mais quelque chose de silencieux en nous se renforce.
___Après le couvre-feu, les familles des personnes arrêtées suspendent à leurs fenêtres des marionnettes faites maison. Les rues se vident mais demeurent le grincement des liens et le tap tap, contre les murs, de poings et pieds en bois.

___Dans les oreilles de la ville, la neige tombe.


That Map of Bone and Opened Valves

I watched the Sergeant aim, the deaf boy take iron and fire in his mouth—
his face on the asphalt
that map of bone and opened valves
It’s the air. Something in the air wants us too much.
The earth is still.
The tower guards eat cucumber sandwiches.
This first day
soldiers examine the ears of bartenders, accountants, soldiers—
the wicked things silence does to soldiers.
They tear Gora’s wife from her bed like a door off a bus
Observe this moment

— how it convulses—
The body of the boy lies on the asphalt like a paperclip.
The body of the boy lies on the asphalt
like the body of a boy.
I touch the walls, feel the pulse of the house and I
stare up wordless and do not know why I am alive.
We tiptoe this city
Sonya and I,
between theaters and gardens and wrought iron gates—
Be courageous, we say, but no one
is courageous, as a sound we do not hear
lifts the birds off the water.

Cette carte d’os et de valves ouvertes

_J’ai regardé le sergent viser, le garçon sourd se prendre du fer et du feu dans la bouche—
son visage sur l’asphalte,
cette carte d’os et de valves ouvertes.
C’est l’air. Quelque chose dans l’air nous désire tellement.
La terre est immobile.
Les gardes de la tour mangent des sandwiches au concombre.
_Ce premier jour
les soldats examinent les oreilles des serveurs, des comptables, des soldats—
les saletés que le silence fait aux soldats.
Ils sortent la femme de Gora de son lit comme on arrache la porte d’un bus. Observe ce moment

— comme il se convulse—
Le corps du garçon est étendu sur l’asphalte comme un trombone.
Le corps du garçon est étendu sur l’asphalte
comme le corps d’un garçon.
Je touche les murs, je sens le pouls de la maison, et je lève les yeux sans un mot et ne sais pas pourquoi je suis en vie.
Nous traversons cette ville sur la pointe des pieds,
Sonya et moi,
entre les théâtres et les jardins et les grilles en fer forgé—
Courage, nous disons, mais personne
n’est courageux lorsqu’un bruit que nous n’entendons pas
tire les oiseaux hors de l’eau.

4 a.m. Bombardment

My body runs in Arlemovsk Street, my clothes in a pillowcase :
I look for a man who looks
exactly like me, to give him my Sonya, my name, my shirt—
It has begun : neighbors climb the trolleys
at the fish market, breaking all
their moments in half. Trolleys burst like intestines in the sun—

Pavel shouts, I am so fucking beautiful I cannot stand it !
Two boys still holding tomato sandwiches
hop in the trolley’s light, soldiers aim at their faces. Their ears.
I can’t find my wife, where is my pregnant wife ?
I, a body, adult male, awaits to
explode like a hand grenade.

It has begun : I see the blue canary of my country
pick breadcrumbs from each citizen’s eyes—
pick breadcrumbs from my neighbors’ hair—
the snow leaves the earth and falls straight up as it should—
to have a country, so important—
to run into walls, into streetlights, into loved ones, as one should—
The blue canary of my country
runs into walls, into streetlights, into loved ones—
The blue canary of my country
watches their legs as they run and fall.

Bombardement à quatre heures du matin

Mon corps court dans la rue Arlemovsk, mes habits dans une taie d’oreiller :
je cherche un homme qui me ressemble
trait pour trait, pour lui donner ma Sonya, mon nom, ma chemise—
ça a commencé : des voisins montent dans les trams
au marché aux poissons, brisant tous
leurs instants en deux. Les trams explosent comme des intestins au soleil—

Pavel s’écrie : Putain j’suis tellement beau ça me rend fou !
Deux garçons tenant encore dans leurs mains des sandwichs à la tomate
bondissent dans la lumière des phares du tram, des soldats visent leurs visages. Leurs oreilles.
Je ne trouve pas ma femme, où est ma femme enceinte ?
Moi, un corps, adulte, mâle, je m’attends à
exploser comme une grenade.

Ça a commencé : je vois le canari bleu de mon pays
picorer des miettes dans les yeux de chaque citoyen—
picorer des miettes dans les cheveux de mon voisin—
la neige s’élève du sol et tombe vers le haut, comme il se doit—
avoir un pays, si grand—
courir droit dans les murs, dans les réverbères, dans ceux qu’on aime, comme il se doit—
Le canari bleu de mon pays
se cogne aux murs, aux réverbères, à ceux qu’il aime —
Le canari bleu de mon pays
regarde leurs jambes tandis qu’ils courent et tombent.


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