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Leah Goldberg, traduite par Sabine Huynh

dimanche 23 avril 2017, par Sabine Huynh

Leah Goldberg (1911-1970), l’une des poètes les plus importantes d’Israël, est née à Königsberg, en Prusse orientale (aujourd’hui il s’agit de Kaliningrad, en Russie). Elle est issue d’une famille juive de Lituanie et commence à écrire des poèmes en hébreu alors qu’elle fréquente le lycée de Kovno. L’hébreu est une langue qu’elle épouse amoureusement, comme le font beaucoup de jeunes Juifs d’Europe dans les années vingt. Elle étudie à l’Université de Kovno, de Berlin et de Bonn, où, en 1933, elle obtient un doctorat en langues sémitiques. En 1935, elle émigre en Palestine mandataire. Goldberg, poète reconnue, établie à Tel Aviv, fait partie du groupe de poètes modernistes ’Yahdav’ (avec Abraham Shlonsky, Nathan Alterman, Alexander Penn et Avraham Halfi, entre autres), qui s’opposent au style poétique de Haïm Nahman Bialik, le poète ’national’. Elle exerce également la fonction de conseillère littéraire pour le théâtre national Habima, et celle d’éditrice pour la maison d’édition Sifriat Poalim.

Polyglotte (elle parle sept langues), Goldberg traduit avidement, notamment de l’italien, du français, de l’allemand et du russe, vers l’hébreu (par exemple Guerre et paix de Tolstoï). Elle écrit aussi de la prose pour adultes et enfants et des pièces de théâtre. Elle publie neuf recueils de poèmes, deux romans, trois pièces, vingt livres pour enfants (devenus des classiques de la littérature hébraïque) et six ouvrages divers (« non-fiction »).

En 1952, Goldberg déménage pour Jérusalem et commence à enseigner la littérature européenne à l’Université Hébraïque de Jérusalem. En 1963, elle participe à la création du Département de littérature comparée de l’université, qu’elle dirige jusqu’à sa mort, survenue à l’âge de cinquante-neuf ans.

Dans un essai sur la poète russe Anna Akhmatova, Godlberg écrit que la poésie de son aînée possède « une simplicité monastique, sage, épurée et calculée qui est inimitable, ainsi qu’une observation exacte des choses... Il semble que ce qu’Akhmatova réussit à faire dans ses poèmes d’amour et ses poèmes courts sur la nature, personne d’autre ne sait le faire... ». Ces mots peuvent aussi qualifier la poésie de Goldberg elle-même.

Dans Im haLaïla hazè (« Avec cette nuit », 1964), le dernier recueil de poèmes publié de son vivant, elle offre un poème autobiographique en quatre parties intitulé « Sur moi-même », où est recueilli son ars poetica. Elle y écrit dans la première partie :

Sur moi-même

1
Mes jours sont gravés dans mes poèmes
telles les années dans les anneaux d’un arbre
telles les années de ma vie dans les rides de mon front.

Je ne possède pas de mots difficiles—
des valves d’illusion.
Mes images sont
aussi transparentes
que les fenêtres d’une église :
à travers elles
on peut voir
comment la lumière du ciel change
et comment mes amours
défaillent
tels des oiseaux mourants.

(Tr. : Sabine Huynh)

Mes images sont / aussi transparentes / que les fenêtres d’une église : ainsi la poète qualifie-t-elle son écriture, où la simplicité est trompeuse : en effet, on y trouve un recours régulier aux rimes complexes, ainsi que des sonnets, des tercets enchaînés, des quatrains, etc. ; même si ses derniers recueils offrent une poésie plus moderniste, aux vers libres tronqués et à la syntaxe torturée, mais toujours avec une grande attention portée au rythme et à la musique. Il s’agit d’une écriture intimiste et soignée où résonne la grande solitude qui l’habite. Sa poésie, encore méconnue en dehors du monde littéraire hébraïque, porte surtout sur la solitude, la perte, la beauté de la nature, les liaisons amoureuses interrompues, et l’identité.

Pour une bibliographie complète, voir sa fiche sur le site de l’Institut de la traduction de la littérature hébraïque : http://www.ithl.org.il/author_info.asp?id=98

Un voyage sans nom

I
Où suis-je ? Comment expliquer où je suis ?
Mes yeux ne se voient dans nulle fenêtre
mon visage dans nul miroir
les trams de la ville passent
je ne suis pas à bord

et la pluie tombe sans mouiller mes mains.
Je suis ici entière
dans une ville étrangère
au cœur d’un grand pays
étranger.

2
Ma chambre est si petite
que les jours y raccourcissent
méfiants
et que je n’ose y prendre mes aises
au milieu de la fumée
et de l’odeur des pommes.

La nuit les voisins allument une lampe
de l’autre côté de la cour
à travers les feuilles des bouleaux élancés
une fenêtre luit en silence.
Parfois j’oublie
qu’un jour
quelque part
j’ai eu moi aussi
une fenêtre à moi.

3
Cela doit faire des semaines
que personne ne m’a appelée par mon nom
la raison en est si simple
dans ma cuisine les perroquets
ne l’ont pas encore appris
aux quatre coins de la ville
les gens ne le connaissent pas
il n’existe que dans des papiers
dans des écrits
couché
sourd
muet
aphone.

Des jours entiers
je marche sans nom
dans des rues dont je connais le nom
je m’assieds sans nom
face à un arbre dont je connais le nom
je pense sans nom aussi
à celui dont je ne connais pas le nom.

4
J’ai marché avec les navires
me suis tenue près des ponts
on m’a jetée à la rue
avec les feuilles tombées des ormes.
J’ai possédé un automne
un nuage de lumière
près d’une sombre cheminée
et un nom étrange
que personne n’a pu deviner.

(août-septembre 1960, Copenhague)

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Jours blancs

Les jours blancs s’étirent
tel un rayon chaud de soleil d’été.
Une quiétude de grande solitude
plane sur l’ampleur du fleuve.
Les fenêtres sont grandes ouvertes
sur l’azur tranquille.
Des ponts tous droits se dressent
entre hier et demain.

Tes silences jours blancs et vides
se supportent facilement
vois mes yeux ont appris
à sourire et depuis longtemps
ont cessé leur course élancée
sur le cadran de l’horloge.
Se dressent tous droits les ponts
entre hier et demain.

Mon cœur habitué à lui-même
compte doucement ses battements.
Bercé par le rythme paisible qui l’entraîne
comme un bébé se chantant sa berceuse
avant de fermer les yeux
une fois sa mère endormie.


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