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Veronica Chiossi, traduite de l’italien par Gérard Cartier

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Veronica Chiossi est née à Venise en 1979. Elle est diplômée en traduction et interprétation
(thèse sur l’œuvre de Garcia Lorca). Après avoir été traductrice dans divers domaines, en Italie
et aux États-Unis, avoir suivi le Master en écriture créative à l’université de New York, elle
travaille actuellement à l’Université Ca’Foscari de Venise. Son premier recueil, Candeggina
(Eau de Javel) a obtenu le « Contre-prix » Carver. Elle a reçu récemment le Prix international
de Côme pour la Poésie Inédite. Il coltello sul vassoio est son deuxième recueil. Il a été sélectionné pour le Prix international de poésie Gradiva (New York). Les poèmes ci-après sont extraits de la 1ère partie du recueil, « Inventario del disamore ».

Le couteau sur le plateau
Il coltello sul vassoio
(Molesini Editore, mars 2025)
Traduction Gérard Cartier

  Inventaire du désamour

 
Le soleil luit sur les restes d’hier
sur les coquillages brisés sur la nappe

Luit sur Gens de Dublin
sur ton article sur les CCCP

Luit le pli de ton corps
sur le tablier maculé de farine

Luit le côté droit du lit
lisse, intact.

06.03.2021

  Inventario del disamore

 
Splende il sole sugli avanzi di ieri
sui gusci rotti sulla tovaglia

Splende su Gente di Dublino
sul tuo articolo sui CCCP

Splende la piega del tuo corpo
sul grembiule sporco di farina

Splende il lato destro del letto
liscio, intatto.

06-03-2021

 
À chacun de tes regards ailleurs
je me disloque, perds un peu de moi.

Si je suis mon regard
je me vois l’énorme magnolia
dans le cloître de Sant’Antonio
coriace et séculaire
une fleur terminale
offrande labiale
chair limée par le ciel.

20.03.2021

 
A ogni tuo sguardo altrove
mi smembro, perdo un pezzo.

Se seguo il mio sguardo
sono l’enorme magnolia
nel chiostro di Sant’Antonio
coriacea e secolare
un fiore terminale
offerta labiale
carne limata al cielo.

20-03-2021

 
La femme du miroir
m’avait accordé un répit,
elle me dévisage à nouveau
comme une étrangère

Les yeux en lame de rasoir
la peau terne
les amas de chair
les bras osseux
un continent de nerfs,
sang et tissus.

Mince écume de verre,
le corps est fragile, transparent,
il se brise comme une promesse.

28-07-2021

 
La donna allo specchio
mi aveva dato tregua,
ora di nuovo mi guarda
come un’estranea

Il rasoio degli occhi
la pelle opaca
le cave di carne
le braccia ossute
un continente di nervi,
sangue e tessuti.

Sottile bava di vetro,
il corpo è fragile, trasparente,
si rompe come una promessa.

28-07-2021

 
La terre tourne avec ses torches rouges
sur la riviera du Conero
une femme est assise solitaire
dans la salle du restaurant

Cheveux crépus, lèvres fines
petits yeux derrière les lunettes
elle nous regarde, puis l’horizon

Le café continue de fumer dans la tasse,
les choses se meuvent comme avant,
le couteau est à l’arrêt sur le plateau.

31-07-2021

 
La terra ruota a luci rosse
sulla riviera del Conero
una donna sta seduta sola
nella sala ristorante

Capelli crespi, labbra sottili
piccoli occhi dietro gli occhiali
guarda noi, poi l’orizzonte

Il caffè continua a fumare nella tazza,
le cose si muovono come prima,
il coltello è fermo sul vassoio.

31-07-2021

 
Je cesse d’arroser ta plante
La matinée me décapite
dans cet août qui tout calcine

Je ris par grossière ignorance
de ce qui m’arrive

Je parle une langue obscure
la langue des choses mortes

Je suis une lampe grillée
dans le hall d’une gare
 [1]

05-08-2021

 
Smetto di innaffiare la tua pianta
la mattina mi ghigliottina
nell’agosto calcinante

Rido per l’ignoranza volgare
di ciò che mi accade

Parlo una lingua oscura
la lingua delle cose morte

Sono una lampada fulminata
nell’atrio di una stazione
.

05-08-2021

 
Dans la salle à manger de l’hôtel les couples
ne nient pas le matin d’avoir consommé
comme d’autres amants sur le même matelas
leurs maigres guerres
de s’être lavé de leurs humeurs
tour à tour dans la cabine de douche
pour encore humides descendre manger
en se regardant dans les yeux
les couples réservent des chambres pour deux
les couples montrent le certificat de couple
les couples ont le rabais pour couples
elle, elle paie la faute d’être seule
le concierge regarde son léger bagage
en douanier de la cité de la joie.

14-08-2021

 
Le coppie nella sala colazione dell’hotel
la mattina non negano di aver consumato
come altri amanti sullo stesso materasso
le loro piccole guerre
di essersi lavati gli umori di dosso
a turno nel box doccia
e ancora umidi essere scesi a mangiare
guardandosi negli occhi
le coppie prenotano stanze per due
le coppie mostrano il certificato di coppia
le coppie hanno lo sconto di coppia
lei sconta la colpa di essere sola
il portiere guarda il suo bagaglio leggero
come un doganiere nella città della gioia.

14-08-2021

 
La dernière fois sur cette plage
la lune était là l’œil vif

Le ciel semblait une fortune
le temps n’existait plus et tu étais là

Une cicatrice
de lune à ta place regarde tout,
sifflent les feux d’artifice du 15 août.

15-08-2021

 
L’ultima volta su questo lido
stava lì occhiuta la luna

Il cielo sembrava pecunia
il tempo non c’era e tu c’eri

Guarda tutto
la cicatrice di luna al tuo posto,
fischiano i fuochi di Ferragosto.

15-08-2021

 
     Les grenouilles amoureuses font du raffut.
     Et moi alors ?

          Irina Ermakova

Elle s’est vouée à la chasteté qui l’emprisonne
et du corps elle a jeté la clef

au lieu de bouillonner d’encre
se piler dans son propre mortier

elle voudrait être l’étourneau
dans la vérité nue du vol

se dépouiller de l’esprit et du corps
comme une plume au grenier.

04-04-2022

 
Rane in amore strepitano.
E io, invece ?

     Irina Ermakova

Si è votata alla castità che la chiude
e del corpo ha gettato la chiave

invece di ribollire d’inchiostro
pestarsi nel suo stesso mortaio

vorrebbe essere lo storno
con la scarna verità del volo

spogliarsi di mente e corpo
come una piuma sul solaio.

04-04-2022

 
Sous un soleil à bas voltage
sur le campo Santa Margherita
le rideau de fer du Café Rouge
est encore abaissé

l’ombre de la lanterne
tressaille comme un mirage
sous les volets du palais

une femme aux cheveux rouges
entre les guéridons vides, silencieux,
soulève de ses yeux le voile

et regarde la carte du ciel,
les nuages fendus par un rayon.

2-12-2022

 
Sotto un sole a basso voltaggio
in campo Santa Margherita
la saracinesca del Caffè Rosso
è ancora abbassata

l’ombra della lanterna
trema come un miraggio
sotto gli scuri del palazzo

una donna dai capelli rossi
fra i tavolini silenziosi, vuoti
si leva il velo dagli occhi

e guarda la carta del cielo,
le nubi rotte da un raggio.

2-12-2022


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Notes

[1Elio Pagliarani, Se facessimo un conto delle cose.



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