Veronica Chiossi est née à Venise en 1979. Elle est diplômée en traduction et interprétation
(thèse sur l’œuvre de Garcia Lorca). Après avoir été traductrice dans divers domaines, en Italie
et aux États-Unis, avoir suivi le Master en écriture créative à l’université de New York, elle
travaille actuellement à l’Université Ca’Foscari de Venise. Son premier recueil, Candeggina
(Eau de Javel) a obtenu le « Contre-prix » Carver. Elle a reçu récemment le Prix international
de Côme pour la Poésie Inédite. Il coltello sul vassoio est son deuxième recueil. Il a été sélectionné pour le Prix international de poésie Gradiva (New York). Les poèmes ci-après sont extraits de la 1ère partie du recueil, « Inventario del disamore ».
Le couteau sur le plateau
Il coltello sul vassoio
(Molesini Editore, mars 2025)
Traduction Gérard Cartier
Inventaire du désamour
Le soleil luit sur les restes d’hier
sur les coquillages brisés sur la nappeLuit sur Gens de Dublin
sur ton article sur les CCCPLuit le pli de ton corps
sur le tablier maculé de farineLuit le côté droit du lit
lisse, intact.06.03.2021
Inventario del disamore
Splende il sole sugli avanzi di ieri
sui gusci rotti sulla tovagliaSplende su Gente di Dublino
sul tuo articolo sui CCCPSplende la piega del tuo corpo
sul grembiule sporco di farinaSplende il lato destro del letto
liscio, intatto.06-03-2021
À chacun de tes regards ailleurs
je me disloque, perds un peu de moi.Si je suis mon regard
je me vois l’énorme magnolia
dans le cloître de Sant’Antonio
coriace et séculaire
une fleur terminale
offrande labiale
chair limée par le ciel.20.03.2021
A ogni tuo sguardo altrove
mi smembro, perdo un pezzo.Se seguo il mio sguardo
sono l’enorme magnolia
nel chiostro di Sant’Antonio
coriacea e secolare
un fiore terminale
offerta labiale
carne limata al cielo.20-03-2021
La femme du miroir
m’avait accordé un répit,
elle me dévisage à nouveau
comme une étrangèreLes yeux en lame de rasoir
la peau terne
les amas de chair
les bras osseux
un continent de nerfs,
sang et tissus.Mince écume de verre,
le corps est fragile, transparent,
il se brise comme une promesse.28-07-2021
La donna allo specchio
mi aveva dato tregua,
ora di nuovo mi guarda
come un’estraneaIl rasoio degli occhi
la pelle opaca
le cave di carne
le braccia ossute
un continente di nervi,
sangue e tessuti.Sottile bava di vetro,
il corpo è fragile, trasparente,
si rompe come una promessa.28-07-2021
La terre tourne avec ses torches rouges
sur la riviera du Conero
une femme est assise solitaire
dans la salle du restaurantCheveux crépus, lèvres fines
petits yeux derrière les lunettes
elle nous regarde, puis l’horizonLe café continue de fumer dans la tasse,
les choses se meuvent comme avant,
le couteau est à l’arrêt sur le plateau.31-07-2021
La terra ruota a luci rosse
sulla riviera del Conero
una donna sta seduta sola
nella sala ristoranteCapelli crespi, labbra sottili
piccoli occhi dietro gli occhiali
guarda noi, poi l’orizzonteIl caffè continua a fumare nella tazza,
le cose si muovono come prima,
il coltello è fermo sul vassoio.31-07-2021
Je cesse d’arroser ta plante
La matinée me décapite
dans cet août qui tout calcineJe ris par grossière ignorance
de ce qui m’arriveJe parle une langue obscure
la langue des choses mortesJe suis une lampe grillée
dans le hall d’une gare [1]05-08-2021
Smetto di innaffiare la tua pianta
la mattina mi ghigliottina
nell’agosto calcinanteRido per l’ignoranza volgare
di ciò che mi accadeParlo una lingua oscura
la lingua delle cose morteSono una lampada fulminata
nell’atrio di una stazione.05-08-2021
Dans la salle à manger de l’hôtel les couples
ne nient pas le matin d’avoir consommé
comme d’autres amants sur le même matelas
leurs maigres guerres
de s’être lavé de leurs humeurs
tour à tour dans la cabine de douche
pour encore humides descendre manger
en se regardant dans les yeux
les couples réservent des chambres pour deux
les couples montrent le certificat de couple
les couples ont le rabais pour couples
elle, elle paie la faute d’être seule
le concierge regarde son léger bagage
en douanier de la cité de la joie.14-08-2021
Le coppie nella sala colazione dell’hotel
la mattina non negano di aver consumato
come altri amanti sullo stesso materasso
le loro piccole guerre
di essersi lavati gli umori di dosso
a turno nel box doccia
e ancora umidi essere scesi a mangiare
guardandosi negli occhi
le coppie prenotano stanze per due
le coppie mostrano il certificato di coppia
le coppie hanno lo sconto di coppia
lei sconta la colpa di essere sola
il portiere guarda il suo bagaglio leggero
come un doganiere nella città della gioia.14-08-2021
La dernière fois sur cette plage
la lune était là l’œil vifLe ciel semblait une fortune
le temps n’existait plus et tu étais làUne cicatrice
de lune à ta place regarde tout,
sifflent les feux d’artifice du 15 août.15-08-2021
L’ultima volta su questo lido
stava lì occhiuta la lunaIl cielo sembrava pecunia
il tempo non c’era e tu c’eriGuarda tutto
la cicatrice di luna al tuo posto,
fischiano i fuochi di Ferragosto.15-08-2021
Les grenouilles amoureuses font du raffut.
Et moi alors ?
Irina ErmakovaElle s’est vouée à la chasteté qui l’emprisonne
et du corps elle a jeté la clefau lieu de bouillonner d’encre
se piler dans son propre mortierelle voudrait être l’étourneau
dans la vérité nue du volse dépouiller de l’esprit et du corps
comme une plume au grenier.04-04-2022
Rane in amore strepitano.
E io, invece ?
Irina ErmakovaSi è votata alla castità che la chiude
e del corpo ha gettato la chiaveinvece di ribollire d’inchiostro
pestarsi nel suo stesso mortaiovorrebbe essere lo storno
con la scarna verità del volospogliarsi di mente e corpo
come una piuma sul solaio.04-04-2022
Sous un soleil à bas voltage
sur le campo Santa Margherita
le rideau de fer du Café Rouge
est encore abaissél’ombre de la lanterne
tressaille comme un mirage
sous les volets du palaisune femme aux cheveux rouges
entre les guéridons vides, silencieux,
soulève de ses yeux le voileet regarde la carte du ciel,
les nuages fendus par un rayon.2-12-2022
Sotto un sole a basso voltaggio
in campo Santa Margherita
la saracinesca del Caffè Rosso
è ancora abbassatal’ombra della lanterna
trema come un miraggio
sotto gli scuri del palazzouna donna dai capelli rossi
fra i tavolini silenziosi, vuoti
si leva il velo dagli occhie guarda la carta del cielo,
le nubi rotte da un raggio.2-12-2022

