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Clara Burghelea, traduite de l’anglais et lue par Sabine Huynh

mercredi 17 octobre 2012, par Sabine Huynh

Clara Burghelea, poète et traductrice née en Roumanie et basée à New York, détient une maîtrise en beaux arts de l’université d’Adelphi. Elle a remporté le Prix de poésie Robert Muroff et ses poèmes et traductions ont été publiés entre autres dans les revues Ambit, HeadStuff, Waxwing et The Cortland Review. Elle est active au sein du comité de rédaction de la revue The Blue Nib en tant que responsable de la rubrique traduction et poésie internationale.

Son recueil The Flavor of The Other a été publié en 2020 par les éditions Dos Madres Press, une maison fondée en 2004 par Robert J. Murphy et mue par la croyance que les petites maisons indépendantes sont essentielles à la vitalité de la poésie contemporaine car elles permettent de faire entendre des voix nouvelles, en plus des voix oubliées.

Les six poèmes qui suivent l’article critique en sont extraits.
 
 


 
 

The Flavor of The Other , « l’arôme de l’autre » :
des poèmes au goût d’exil et d’absence

 
 
 
Le livre s’ouvre avec ces vers extraits de la « Romance somnambule » de Federico García Lorca : « Le vent laissait dans la bouche / un étrange goût de fiel, / de basilic et de menthe. / L’ami, dis-moi, où est-elle ? / Où est-elle, ta fille amère ? » (traduction de Claude Esteban). Est annoncé le goût d’exil et d’absence des poèmes de The Flavor of the Other de Clara Burghelea (« l’arôme de l’autre »), un goût de nourritures terrestres mêlé à l’amertume qui en accompagne le manque.

The Flavor of the Other (« L’arôme de l’autre ») est un recueil de textes qui suivent la chronologie d’une tranche de vie, comprise entre la Roumanie communiste des années quatre-vingt et la New York d’aujourd’hui, et qui relatent la disparition de l’innocence, de l’enfance, de la mère et de la jeunesse, tout en interrogeant l’expérience de la perte à travers les sens. Le poème qui ouvre le récit en vers, intitulé « Une taxonomie des sens », se termine par les mots « en tant que moi », réunissant en un seul être, en une seule voix, divers moments que l’on comprend comme étant significatifs ou marquants dans l’existence de la poète narratrice. Cela nous rappelle d’emblée le vaste « Chant de moi-même » de Walt Whitman et le poète disant qu’il se « contredit » et « contient des multitudes », sauf que dans « Une taxonomie des sens » de Clara Burghelea, la multitude est une poignée d’événements fondateurs qui pour la plupart semblent avoir été douloureux et donnent la mesure et les points de référence d’un peuple éprouvé, dont la poète provient, et dont la « vastitude » est devenue une peau de chagrin, à cause de la peur et de la pénurie imposées par le régime communiste. Ces événements se présentent comme autant d’éléments qui constituent les fondations de la poésie de Clara Burghelea, une poésie lyrique, intense et émotionnelle, avec des poèmes en vers libres mais à la structure très travaillée. The Flavor of the Other lie l’intime au politique et le mystère au fait, tout en explorant la tension entre le dedans et le dehors, la sphère domestique et la sphère publique. Pour avoir passé les douze premières années de sa vie en Roumanie communiste, la poète sait ce que les privations signifient : être privé de droits, de nourriture mais aussi de voix. La poésie lui permettra de les récupérer.

Ainsi, placés sous le signe de l’exiguïté, les poèmes de The Flavor of the Other (« L’arôme de l’autre ») se penchent sur « l’abondance poignante de menues choses », au sein d’un monde difficile où les trésors se résument à une poignée de cerises ou de graines de courge, « un pain de savon à la pomme [...] à ne pas utiliser », quatre oranges, deux rouleaux de papier toilette, et une barre de chocolat chinois à moitié fondue (du chocolat « aussi fondant que de l’amour »). Les oranges sont tellement extraordinaires que non seulement elles reviennent à plusieurs reprises dans le recueil, au même compte que le chocolat, mais en plus un poème entier leur est dédié, « Portocale », dans lequel les enfants, malgré leur faim, ne se jettent pas dessus pour les dévorer, mais commencent par les humer, les toucher du bout des doigts, avant de les porter à leurs lèvres, les yeux mi-clos, anticipant la saveur d’un bonheur aussi simple que « du linge dansant joyeusement sur une corde verte ». Le mot roumain pour « orange », « Portocale », sonne comme un port lointain et coloré.

On rêve petit et on rêve de peu, mais on rêve sans cesse, car même si en public les mouvements et la parole sont bridés, à la maison le corps et l’esprit restent indomptables, et cette sauvagerie est centrale au livre de Clara Burghelea. Les mains, sales, touchent, caressent, saisissent, cherchent à savoir, quand elles ne frappent pas (le regard « glauque / qui pue le cognac » d’un père violent traverse le poème « Un certain remous »). Les dents mordent dans la pastèque dégoulinante, dérobée au marché. Les yeux suivent et fixent intensément. Le cœur ne se prive pas de battre la chamade, ni les jambes de grimper aux arbres. Les enfants ont les genoux couverts de bleus et les cheveux en bataille. Ça sentirait presque le bonheur, si le parti ne parvenait pas à s’immiscer dans la sphère domestique et la faim ne tenaillait pas constamment le ventre, comme on le constate lorsque les enfants jouent avec leurs timbres de collection : « l’histoire des nations se trouve à l’intérieur des bords perforés / et nous apprend à redoubler de vigilance », « une fois les négociations terminées / nos ventres affamés nous rappellent à l’ordre ». Le magnifique poème « Les questions du corps », avec ses questions sans réponses, peut aussi être lu comme le contrepoids d’un interrogatoire du parti.

Nous l’avons compris, le corps, siège des sensations et des émotions, incontrôlables, est une composante essentielle de The Flavor of the Other. Il est vecteur, il fait tampon entre l’être et le monde. Il éprouve la faim – de nourriture mais aussi d’aventure. La nourriture brille dans les poèmes de Clara Burghelea par son absence : la manne la plus convoitée étant l’orange et la plus courante la tranche de pain rassis saupoudré de sucre ; les rares fruits sont trop mûrs ou aussi poussiéreux que le trottoir ; le sucre, la farine, le lait et le pain s’obtiennent contre des tickets de rationnement ; la tablette de chocolat vient de Chine et les fleurs de tilleul jonchaient la rue avant qu’on ne les fît sécher sur le petit balcon puis infuser, « contre le mal de gorge / et pour retrouver son chemin ». Le mystère qui entoure ces poèmes résistants fait leur force, en s’opposant à l’inexorabilité de l’histoire.

La plupart du temps, seul l’amour se mêle à la salive dans la bouche : celui de la mère, dont le corps est si usé. Ses os craquent, ses mains sont calleuses, pleines d’ampoules et d’histoires à raconter, et pourtant elles restent légères et douces quand elles caressent le front de ses enfants. « Un jour, l’amour d’une mère se transforme en blessure, de la taille d’un sein manquant » : sa mort est ressentie comme une amputation par la poète, qui se plonge dans le giron des livres, « lus au lit, par terre, sous les couvertures », et qui font qu’« aucun lieu ne peut te contenir ». Déjà les mots remplissent leur rôle réconfortant, consolateur. Le manque (mère/nourriture) est comblé par eux, « qui la possèdent mieux / que l’amour ». La poète apprend peu à peu à « s’abriter » dans les vers de ses propres poèmes, qui, écrits, en anglais et à New York, « éclairent l’obscurité ». Elle remarque que sa « langue natale est devenue étrange » et que « le pays natal est devenu élastique, une bouche en plus ». Lorsqu’elle raconte en anglais les plats qu’elle avait l’habitude de manger enfant en Roumanie, son accent roumain s’épaissit. Elle n’est pas d’ici, et plus de là-bas.

« Il n’y a pas d’endroit plus dangereux que le corps » nous dit Clara Burghelea, quand ses cellules brûlent de trop manquer (« ce qui altère le goût des aliments »). La résilience prend la forme d’une nouvelle peau recouvrant les cicatrices des blessures, une peau acquise ailleurs, dans des « eaux inconnues », si l’on veut bien laisser la géographie s’emparer de nous. La poète narratrice se retrouve seule à New York, « ville de disparition, / d’alvéoles de miroirs humains, / d’air résonnant d’appels restés sans réponse » : ville du froid, du silence, des heures creuses, des mots aiguisés par la tristesse, de la colère, du mal-être dans une peau qui mue, du tatouage sur le poignet, que l’on peut encore « entailler sans abîmer les jolies lettres ». Elle comprend que c’est chez « l’autre » qu’elle retrouvera des repères. Dans chaque main qui approchera son visage pour le toucher elle cherchera celle de la mère manquante, et la passion amoureuse prendra peu à peu la place de l’amour maternel. Le déplacement géographique a ébranlé le concept d’identité. Plus tard, quand elle retournera en Roumanie en visite, elle s’étonnera de ce sentiment d’étrangeté ressenti « dans la parcelle de peau la plus familière ».

En attendant, la perte continue son travail de sape, et le moi se divise entre l’enfant et l’adulte, lui-même scindé par la vie : l’enfant exilée qui s’est mue en poète puis en femme est devenue mère de deux enfants, « son âme réduite à rien », son ancien moi devenu « un fantôme / qui a grandi sous la chair craquelée », et il lui faut creuser sans relâche, la peur au ventre, pour finalement constater, ô soulagement, qu’« elle rêve encore / poète / piégée dans un corps de femme », et qu’elle a toujours ce besoin de « connaître les différentes nuances des fragilités des autres pour les confronter aux siennes ». Et même si elle mange à sa faim aujourd’hui, sa soif pour « l’arôme d’une autre vie qui la fait avancer », « soif des menues choses / dont les noms n’appartiennent qu’à [elle] » n’est jamais rassasiée, et c’est tant mieux.

Clara Burghelea, comme tous les poètes traducteurs, trouve son élan créateur dans le souci de l’autre. Elle écrit avec ses sens, elle retient les sensations, elle écrit avec « l’arôme de l’autre », avec ce qui prodigue ces sensations. La sensation et l’altérité vont de pair. L’arôme de l’autre, c’est aussi l’attrait pour l’autre, pour l’ailleurs, et leur mystère. L’altérité, qui porte le changement, le mouvement, la variation et la réciprocité est le contraire de la rigidité identitaire pronée par le parti. Les régimes totalitaires, dans lesquels la langue est un outil politique, de propagande et d’aliénation, s’appliquent à faire taire l’altérité et la diversité ethnique et linguistique, allégeance politique étant synonyme de langue officielle unique. La poésie résiste contre la langue qui sert une idéologie. Dans le recueil de Clara Burghelea, l’altérité, qui est poésie, ou devrais-je dire la poésie, qui est tout entière altérité, est portée par l’amour et la compassion. La poète réalise que le je qui se cherchait dans les réminiscences des petits événements du passé, en interrogeant les objets et les sensations, et en célébrant la mère, n’est plus atteignable, car sa main ne peut plus toucher sa mère et sa langue la « salade d’aubergines sur une tranche de pain de seigle » qu’elle lui préparait. Elle comprend peu à peu qu’il lui faut toucher et goûter à de nouvelles choses, et qu’il y a de grandes chances pour que la réponse à son étrangeté à elle-même, à sa propre énigme, intensifiée par l’exil et l’éloignement de l’enfance, se trouve dans le rapport avec l’autre.

Triomphant de l’exil et du cauchemar de la dictature, The Flavor of The Other laisse ses lecteurs avec un indispensable goût de poésie et d’ailleurs dans la bouche : un goût de vie. Après avoir lu ce livre, j’ai lu Ma patrie A4 (Patria mea A4), de la poète roumaine Ana Blandiana (née en 1942, traduite par Muriel Jollis-Dimitriu pour les éditions Black Herald Press, 2018), dont Clara Burghelea a cité le nom dans un entretien, et j’ai trouvé des correspondances entre leurs langues poétiques respectives, nées enfermées dans un espace exigu et contrôlé, mais qui ont résisté et se sont librérées en faisant la part belle aux sensations ; des langues aussi simples verbalement qu’elles sont profondes émotionnellement. Ana Blandiana, qui ne s’étonne plus « d’être étrangère », et pour qui « L’aliénation est naturelle / Lorsque tout ce qui est nouveau / M’oublie et s’efface », attend « avec anxiété de voir / Si les bourgeons s’ouvriraient encore une fois », comme Clara Burghelea guette les bourgeons du jasmin et le resurgement des mots, avec la même obstination que sa mère, quand elle faisait la queue pour les vivres rationnés. Blandiana « respire profondément, elle inspire, elle expire / Le printemps qui la traverse, / La lavant de ses terreurs. [...] Et mes yeux et mes narines / Découvrent le secret : / Une rotation douce et infatigable dans le chaos, / Enroulant sur le fuseau des cieux / Des arômes et des nuages. » Finalement, comme chez Burghelea, chez Blandiana les cerises sont des « petites boules noires où se mêlent / L’amer et le doux », et elles laissent des « traces d’encre ».

Sabine Huynh


 
 
 

A Taxonomy of Senses
(after Joshua Bennett)

As grass and filthy hands. As burnt matches.
As hard-boiled eggs dyed in onion skins on Good Friday.
As a father’s rage. As newly born flesh.
As fish grease in a cold house. As caged grief.
As the pain of the one-legged woman on the R Train.
As a father’s tireless gaze.
As my mother’s supple ghost.
As warm bread sold on ration card -never enough.
As a half-bird living in a flight of humans.
As chants nestled inside the brain.
As a wise son calling his mother a feline.
As ink on the tips of fingers. As pain cracks.
As flirting with a tall stranger.
As a tooth falling into the mother’s palm.
As a little brother choking on cherries.
As if life took a halt.
As surviving this flesh. As reading “loss” in a poem.
As a lover’s shadow. As false teeth in a dirty glass.
As god built inside little walls. As me.

Une taxonomie des sens
(d’après Joshua Bennett)

Comme de l’herbe et des mains sales. Comme des allumettes brûlées.
Comme des œufs teints dans des pelures d’oignon le Vendredi saint.
Comme la rage d’un père. Comme la chair d’un nouveau-né.
Comme de la graisse de poisson dans une maison froide. Comme du chagrin en cage.
Comme la douleur de la femme unijambiste dans le train R.
Comme le regard infatigable d’un père.
Comme le fantôme souple de ma mère.
Comme du pain chaud contre un ticket de rationnement – jamais assez.
Comme une créature mi-oiseau vivant parmi une envolée d’humains.
Comme des chants nichés dans le cerveau.
Comme un fils avisé appelant sa mère un félin.
Comme de l’encre au bout des doigts. Comme les fêlures de la douleur.
Comme flirter avec un étranger de deux mètres de haut.
Comme une dent tombant dans la paume de la mère.
Comme un petit frère qui s’étouffe avec des cerises.
Comme si la vie s’arrêtait.
Comme survivre à cette chair. Comme lire le mot « perte » dans un poème.
Comme l’ombre d’un amant. Comme un dentier dans un verre sale.
Comme dieu fabriqué entre des petits murs. Comme moi.


Woundology

Bad girls are made to kneel on walnut shells,
get earrings taken out of their pink ears,
see their mom bend to punchable noise.
A rash of grief sheening on her worn skin.
They are told to apologize for their nasal voice,
the savage hair, the temper, the awakenings.
Beyond the window, their flesh and hunger
go hand in hand. Their gait, a stemmed whisper.
They make private constellations out of scars.
Thin limbs breathing secret warmth into book covers.
The worlds set in their hearts thunder
a thousand storms, yet no whirlwind
sweeps them away from the two-room flat
where they shrink into themselves. Old souls.

Blessurologie

On force les mauvaises filles à s’agenouiller sur des coquilles de noix,
on retire les boucles de leurs oreilles roses,
elles voient leur mère fléchir sous le bruit des coups,
une éruption de chagrin lustrant sa peau usée.
On leur demande de s’excuser pour leur voix nasillarde,
les cheveux en bataille, le mauvais caractère, les haut-le-corps.
Par-delà la fenêtre, leur chair et leur faim
vont de pair. Leur démarche, un chuchotement sur tige.
Elles tirent de leurs cicatrices des constellations intimes.
Des membres fins insufflant une chaleur secrète dans les couvertures des livres.
Les mondes incrustés dans leurs cœurs résonnent
de mille tempêtes, mais aucun tourbillon ne les emporte loin de leur deux-pièces
où elles se replient sur elles-mêmes. Âmes âgées.


Clara and Cătălin

spring children,
born 14 months apart
same pair of knitted eyebrows,
mother wound in both chests.

We, sharing
the heartbreaking abundance
of little things- oranges for Christmas,

Chinese chocolate
at Easter.
In between, homemade pies,
flour and sugar on food coupons.

We, radio kids,
never owned a cassette player,
yet knew how to rewind
using a pencil.

We, bruised knees,
kings of cherry trees
and smuggled bubble gum,
sold at the street corner.

We, dreaming in color,
washed bottles and jars
to sell for coins to sell
for stamps to sell for movie tickets.

We, eating pumpkin seeds
on the dusty pavement,
chanting names
of hard-shelled American heroes :

Darth Vader, before he had a life,
Laurel and Hardy,
always in black and white,
John Wayne,
making a Western frown.

We, a locket’s parted
half-hearts
living without having survived.
This is love the way we know it.

Clara et Cătălin

enfants du printemps,
nés à 14 mois d’intervalle
la même paire de sourcils froncés,
la blessure maternelle dans les deux poitrines.

Nous, partageant
l’abondance poignante
de menues choses – des oranges pour Noël,

du chocolat chinois
à Pâques.
Entre les deux, des tartes maison,
farine et sucre obtenus contre des bons alimentaires.

Nous, enfants de la radio,
n’avons jamais eu de lecteur de cassettes
et pourtant nous savions rembobiner
à l’aide d’un crayon.

Nous, les genoux couverts de bleus,
rois des cerisiers
et des chewing-gums de contrebande
vendus au coin de la rue.

Nous, rêvant en couleur,
lavions bouteilles et bocaux
que nous cédions contre des pièces cédées
contre des timbres cédés contre des places de cinéma.

Nous, croquant des graines de courge,
sur le trottoir poussiéreux,
en psalmodiant les noms
de héros américains en armure :

Dark Vador, avant qu’il n’ait une vie,
Laurel et Hardy,
toujours en noir et blanc,
John Wayne,
ses sourcils froncés western.

Nous, les deux moitiés
d’un pendentif cœur
vivant sans avoir survécu.
C’est l’amour comme nous l’avons connu.


Things My Mother Brought to Life

In the closet, among linen,
four green bananas to ripen.
Sometimes, a bar of apple soap,
for doctor visits, never to be used,
its smell tingling our noses.

In the kitchen cupboard,
on the highest shelf, out of reach,
a packet of real coffee,
the silhouette of a red fez boy.
To be traded, upon need.

Honey, the coupon is on the fridge.
Buy bread. Don’t lose it again.

A mother’s handwriting
is always arched and slender
like a spring day.

I slip the key string around my neck.
Mother crocheted it while waiting
in line for milk. Instead, four oranges.
‘Do we save them for Christmas ?’
Mother’s back cracked like an old bed.

In the street, linden trees are in bloom.
We pick their flower and dry it on
the little balcony. For sore throat
and finding your way back.

Their pollen numbs all heartbeat.

Choses que ma mère a fait naître

Dans l’armoire, entre les draps,
quatre bananes vertes, attendant de mûrir.
Parfois, un pain de savon à la pomme,
pour les visites du docteur, à ne pas utiliser,
son parfum nous chatouille le nez.

Dans le placard de la cuisine,
sur l’étagère la plus haute, hors de portée,
un paquet de vrai café,
la silhouette du garçon au fez rouge.
À échanger, en cas de besoin.

Ma puce, le ticket est sur le frigo.
Ne le perds pas comme l’autre fois. Achète du pain.

L’écriture d’une mère
toujours aussi ronde et gracile
qu’un jour de printemps.

J’accroche la clef autour de mon cou.
Ma mère a tricoté le cordon pendant qu’elle faisait
la queue pour du lait. À la place, quatre oranges.
« Est-ce qu’on les garde pour Noël ? »
Les os du dos de maman craquent comme un vieux lit.

Dans la rue, les tilleuls fleurissent.
Nous cueillons leurs fleurs et les faisons sécher
sur le petit balcon. Contre le mal de gorge et pour
retrouver son chemin.

Leur pollen tempère tout battement de cœur.


Homemade Love

First, pick the ripe cherries,
the ones grandpa calls cœur de pigeon,
plump and mushy fleshed,
making your mouth water.
Make sure you hang around your ears
the first two pairs stemmed together.
Never eat those. Grandpa says
the tree will go barren and lose all flower.
You will keep the habit throughout the years,
even when buying cherries,
long after the cheery tree
at the north end of the garden
was cut down, turned into a dry stump,
and your grandfather’s voice
becomes some blurred memory.

Then, you drink a shot of vișinată
on his name day, to honor his favorite habit
and spite your brother. He will never bring that up.
Except when you break your arm
and tears stream down your muddy face, yet you don’t cry,
but he can smell fear, and start telling stupid things like :
“And remember that time when you…and I….and then grandpa…”
Brother love is tangy and broken heart is small craft,
the span of a man’s arms.

At last, dip the bitten cherry into vișinată,
put it between your lips, let it burn,
then bottoms up,
fruity smell stuck into your nose
for decades to come.

L’amour maison

Au début tu cueilles des cerises bien mûres,
celles que grand-père appelle des « cœurs de pigeon »,
charnues et spongieuses,
et qui te mettent l’eau à la bouche.
Tu t’assures d’accrocher à tes oreilles
les deux premières paires attachées par la tige.
Tu ne manges jamais ces fruits-là. Grand-père dit que sinon
l’arbre deviendra stérile et perdra toutes ses fleurs.
Tu garderas cette habitude au fil des ans,
même quand tu achèteras des cerises,
bien après que le cerisier
du côté nord du jardin,
abattu, ne soit plus qu’une souche racornie,
et la voix de ton grand-père, un souvenir flou.

Ensuite, tu bois un verre de vișinată
le jour de sa fête pour honorer son habitude chérie
et contrarier ton frère. Il n’en parlera jamais.
Sauf quand tu te casses le bras,
et, malgré les larmes inondant ton visage couvert de boue, tu ne pleures pas,
mais flairant la peur il se met à crier des insanités :
« Et souviens-toi de la fois où tu... et moi... et après grand-père... »
L’amour fraternel est acide et le cœur brisé une barque
de l’envergure des bras d’un homme.

Pour finir, tu trempes la cerise mordue dans du vișinată,
tu la places entre tes lèvres, endures la brûlure,
puis cul sec,
une odeur fruitée te restera dans les narines
pendant des dizaines d’années.


The Body’s Questions

What is the name
for the mother who isn’t ?

What is the meaning for bread
that rises in a house that falls,
no one to bless its miracle ?

What is the name for the ghost
that grows under cracked flesh ?

What is the name for peeling
at the corner of wallpaper,
only to find more of yourself ?

What is the name for ink
bruising paper ?

What is the name for berries
heavy with summer
and no mouth to eat them ?

What is the name for a leaf
carried down a stream ?

What is the name of a heart
draining like sands
from a dry foot ?

What is the name of the cushion
reshaping the vacant couch ?

What is the name for a woman
who leaves her children
for poems ?

Les questions du corps

Comment appelle-t-on
la mère qui n’est pas ?

Que veut dire le pain
qui lève dans une maison qui tombe,
sans personne pour bénir son miracle ?

Comment appelle-t-on le fantôme
qui a grandi sous la chair craquelée ?

Comment appelle-t-on le fait de soulever
un coin du papier peint,
pour n’y trouver qu’un peu plus de soi-même ?

Comment appelle-t-on l’encre
qui blesse le papier ?

Comment appelle-t-on les baies
gorgées d’été
sans bouche pour les manger ?

Comment appelle-t-on une feuille
emportée par le courant ?

Comment appelle-t-on un cœur
qui s’écoule comme du sable
d’un pied sec ?

Comment appelle-t-on le coussin
qui remodèle le canapé vide ?

Comment appelle-t-on une femme
qui délaisse ses enfants
pour des poèmes ?



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