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Estaciones de los muertos / Stations des morts - Conversation avec Isabel Voisin, par Cécile Guivarch

mercredi 4 décembre 2024, par Cécile Guivarch

 
Cécile Guivarch : Chère Isabel Voisin, j’ai lu avec beaucoup d’émotion Estaciones de los muertos / Stations des morts, peut-être car nos racines sont les mêmes… La langue espagnole et nos grands-parents espagnols semblent nous réunir. A te lire, je ressens des émotions très proches de celles que je ressens moi-même. Quelle est ton histoire familiale ? Es-tu née en France ? En Espagne ?

Isabel Voisin : Pour répondre rapidement à tes premières questions, je suis née en France, mon père était français et ma mère née en France de parents espagnols a été naturalisée à l’âge de trois ans. Mon grand-père, qui a fait naturaliser ses enfants, n’a cependant jamais désiré prendre la nationalité française. Mes grands-parents ont quitté l’Espagne, chacun de manière différente, à l’aube du XXe siècle, avant la première guerre mondiale : ils sont en quelque sorte des pionniers de cette classe ouvrière à qui l’on fera ensuite massivement appel et dont les conditions de vie furent particulièrement difficiles. Pour exemple, ma grand-mère Lucía a commencé à travailler à l’âge de sept ans et n’a donc fréquenté l’école qu’une année : elle parlait et lisait les deux langues mais n’en écrivait aucune… Dans son immeuble, toute sa vie durant, ma grand-mère sera surnommée « L’Espagnole ». Ma mère, la seule de la fratrie à avoir eu le droit de poursuivre ses études (son père était mort alors…), deviendra professeure de français !
Comme tu le vois, c’est une très longue histoire qui s’étend maintenant sur plus d’un siècle, et dont je ne te conte ici que quelques bribes, mais Lucía toujours absente, jamais connue sera paradoxalement toujours vivante en moi. Et j’en apprends encore aujourd’hui sur elle, mais aussi sur ma mère. C’est une histoire, comme l’a justement deviné Olivier Apert dans sa préface, sans que je le lui explique, marquée par la honte, honte de la misère, honte de la langue aussi, que ce soit l’espagnol ou le français suivant les générations, mêlée au désir de ne jamais renier pourtant ses origines, —une histoire de déracinement.

C.G : Notre histoire familiale est différente mais je m’en sens très proche... Cette idée de déracinement et aussi de chercher ses racines. Cette quête pour comprendre pourquoi on se déracine. Pourquoi on s’en va. Pourquoi on ne revient pas. J’ai senti la honte dans ton livre. Ce qui doit rester dissimulé... dans la langue, avec la langue, par la langue... Quand j’étais enfant les gens parlaient de ma mère, disaient de même « l’espagnole »... Mais pour nous, ce n’était pas une honte... C’était une fierté... On allait passer tous nos étés dans la famille de ma mère en Espagne. Et là-bas, pourtant c’était le choc culturel... L’Espagne encore sous Franco. La vie avait 50 ans de retard... C’est mon grand-père que je n’ai jamais connu, lui a fui le franquisme et est parti à Cuba, où il a retrouvé quelques années plus tard une autre dictature. Ma mère est venue en France en 1965, quittant un village où ses parents étaient métayers et donnaient toute leur récolte au patron du village. Eh oui... Ma mère qui a eu des oncles qui ne sont jamais revenus car fusillés, enterrés dans des fosses. Ma grand-mère qui a toujours gardé la bouche fermée quand je lui demandais des renseignements sur cette époque. Comme toi, je les porte en moi, même ceux jamais connus, et surtout ce grand-père cubain. Cela m’a toujours bouleversée depuis l’enfance et pour cela j’ai eu la nécessité ensuite d’écrire sur mon histoire familiale… Et mes écrits sont devenus des livres qui m’ont aidé à mieux supporter le poids dont j’avais hérité. Et pour toi, ce livre est-il un soutien ?

I.V : Ce livre, qui sort enfin et dont à l’origine je me faisais une joie, s’avère à ma grande surprise assez difficile à porter. Cela a à voir avec la langue en particulier —mais nous aurons sans doute l’occasion d’en reparler— ; alors, échanger avec toi sur ces métissages, ces origines peuplées de fantômes, en particulier féminins —même si nos histoires diffèrent— est pour moi une très grande joie.
Il faut que je te dise également que je ne suis pas bilingue, c’est un assez long cheminement que je te raconterai, un apprentissage pour tenter, notamment, d’approcher une langue quasi-interdite, enfouie, qui aurait pourtant dû être ma langue maternelle, et de laquelle je me suis sentie proche à travers la découverte des coplas flamencas.

 

 

C.G : Tu dis que ton livre est difficile à porter. Mais est-ce que l’écrire t’a permis d’extraire quelque chose ? De fouiller en toi et de mettre à la lumière ce qui avait pu rester enfoui ? As-tu encore envie d’écrire ces femmes en toi ? Cette langue en toi ? Si tu n’es pas bilingue, alors pourquoi ce livre bilingue ?

I.V : Pour être tout à fait sincère, lorsque ma mère, de qui j’étais très proche, est décédée, je n’arrivais pas à surmonter ma peine et c’est ainsi que j’ai repris le chemin de l’écriture. Durant un an, j’ai écrit tous les jours, en français, et j’avais énormément de textes. Mais l’ensemble était trop dense, trop hétéroclite si j’en crois certaines critiques justifiées de l’époque. J’ai continué à écrire indépendamment de cet ensemble, et ce faisant, je me suis également tournée vers l’apprentissage de la danse flamenca et de l’espagnol, sans doute à la recherche d’un enracinement, que je sentais défaillant. Mais surtout, lorsque j’ai découvert plus avant les coplas flamencas sur lesquelles s’appuient les cantaores, je me suis rendue compte que ces formes courtes et leurs thématiques n’étaient pas sans rapport avec la manière dont j’écrivais et j’ai pensé que la langue d’origine pouvait peut-être nous traverser, même si nous ne l’avions pas apprise. J’ai senti une réelle proximité avec ces chants et j’ai poursuivi mon apprentissage de l’espagnol durant quatre ans tout en commençant à traduire mes petits textes. Je voulais savoir comment ils sonneraient dans la langue de ma grand-mère, je voulais récupérer cette mémoire. Ce passage par une autre langue m’a permis de faire des choix plus judicieux, de saigner l’ouvrage en quelque sorte, mais aussi de traduire à nouveau parfois différemment vers le français, chaque langue influant sur l’autre.
Si ces femmes me préoccupent toujours ? Bien sûr : elles me préoccupaient avant, m’accompagnent toujours et me font porter un regard particulier aussi sur toutes les autres femmes. Je suis très fière de ce petit livre car j’ai le sentiment, même si elle n’en est pas le sujet central, d’avoir redonné de sa dignité à la figure de ma grand-mère qui a dû s’exiler petite fille, affronter une réalité extrêmement dure, dépendre toujours d’autrui face à l’écrit. Paradoxalement, c’est sans doute la mort de ma mère qui m’a permis d’écrire librement sur nos origines. Je l’avais tenté de son vivant, mais je n’avais pu poursuivre. Aujourd’hui, même si je n’ai pas toujours recours à l’espagnol, je garde volontairement dans tous mes textes la ponctuation espagnole : elle m’accompagne depuis, telle l’ombre de mes origines, et ces derniers temps je tente de finir un court ensemble de portraits de femmes auxquelles j’ai attribué des prénoms espagnols (parfois de simples noms espagnols que j’ai transformés en prénoms).
Ce que m’a appris ce passage par les deux langues, c’est que la langue non apprise dans l’enfance ne sera jamais vraiment ma langue, que le deuil est inarrêtable. C’est cela qui n’est pas simple. Il m’a également confirmé ce que je savais déjà, que je ne serai jamais ni complètement française ni complètement espagnole, que je me situerai toujours dans une certaine instabilité, un entredeux, qui se ressent dans mes textes (une sorte d’imperfection permanente), d’où sans doute mon attirance pour la culture flamenca, le cercle du bailaor qui devient sa terre. Mon cercle, mon ancrage (sans jeu de mots) devient le poème. Pouvoir passer d’une langue l’autre est aussi une grande richesse qui m’a rendue plus exigeante envers ce que j’écris, et malheureusement assez souvent insatisfaite.
Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire, mais je ne veux pas t’ennuyer plus longtemps. Pourtant une chose importante me semble-t-il : Je ne sais, ainsi que je l’ai écrit, si dans ma famille restée en Espagne (je ne les connais pas, et ce sera sans doute l’objet d’un autre voyage), il y a eu des victimes du franquisme ; je ne sais pas non plus si c’est ce qui a empêché mes grands-parents d’y retourner (mais c’est probable). Ce que je sais cependant pour y être allée autrefois quand je ne parlais pas du tout espagnol, c’est que je n’ai pu me rendre sur la tombe de mes arrières grands-parents dans le village de mon grand-père, Aïnsa : il semble que le cimetière ait été recouvert par une route sous le franquisme : plus de traces des morts et pas moyen de chercher les fosses... Un ami spécialiste de la guerre d’Espagne m’a dit que ce fut une pratique du régime en plusieurs endroits, afin de faire disparaître toute trace.

Peut-être que nos origines modestes et étrangères, si elles constituent des motifs d’écriture, en constituent-elles aussi un frein ? Moi qui ai mis tant de temps à publier un recueil, je n’ai cessé et ne cesse de m’interroger sur ma légitimité, encore plus quand il s’agit de défendre le travail en espagnol sur ces textes. Ici, dans ce village où je passe mon été, les gens comprennent mon approche de la langue et ma gêne du fait que je ne la maîtrise pas complètement, car pour beaucoup, c’est assez proche de leur rapport à la langue corse. Finalement, je me suis rendue compte que ce travail entrepris en espagnol était sensiblement le même que certains écrivains font avec leur langue régionale, langue qui fut la plupart du temps interdite autrefois. Dans les deux cas, il y a un sentiment de perte et de ne jamais pouvoir parvenir à la maîtriser, une sorte de deuil insurmontable. C’est Nancy Huston, elle qui vit en France et écrit en français, qui traduit très bien ce sentiment dans Nord perdu. Sur le sentiment de perte, je te joins un petit texte que j’ai écrit à ce propos, inspiré par ce que m’a raconté une habitante du village quant à son rapport à la langue corse.

Languedeuil
Langue empêchée
interdite volée
mais surprise
dans la bouche des parents
quand secrets se faufilent

Tente de l’apprivoiser
colmater la blessure s’enraciner
avecques pour béquilles
murmures de voix anciennes
qui soufflent
au cœur et à l’oreille

Extrait de L’Île, Editions du Carnet d’or, collection Quelque Part

C.G : Cette idée de motifs d’écriture qui pourraient être un frein m’intéresse... On écrit effectivement à partir d’un motif. Parfois on ne connaît pas vraiment les détails de ce motif, comme dans notre cas, alors on imagine, on invente, on vit une histoire parallèle à ce qui a été, on s’approche peut-être de quelque chose ou bien on en a le sentiment ou alors on ne parvient jamais à s’approcher, c’est là que cela devient un frein, avec ses zones d’ombres... et cette idée de deuil est forte... On perd quelque chose qu’on n’a pas réellement connu... donc un deuil vraiment particulier... (sans parler forcément de la langue, mais aussi de l’histoire familiale). Un deuil qui est au-delà du deuil. Je crois que c’est peut-être un travail de réparation... cette réparation qui suit la période de deuil. Vivre en tentant de réparer... et de comprendre qui nous sommes, d’où nous venons. Ce besoin de se relier aux racines. Que penses-tu de ton côté de cette idée de réparation ? Et aussi de la façon dont on évolue avec ces zones d’ombre ?

I.V : En voyant le mot « réparation », c’est l’idée de l’écriture comme couture qui me vient, ses déliés, ses boucles ses attaches pour relier les morceaux épars. Cela me ramène aussi à un souvenir d’enfance, une obstination à fabriquer des poupées en tissu que je souhaitais articuler, mais je n’arrivais jamais à mes fins : une « reprise » impossible finalement... Ce souvenir m’est apparu quasi équivalent dans ma lutte avec le poème, avec le recueil. Je te joins un texte issu d’une série de Petites bonnes femmes en cours, Zozobra, qui évoque cette idée de morcellement intérieur que j’ai enfin accepté.

ZOZOBRA

Poupées
de l’enfance
en papier
/ découpées abîmées       déchirées /
poupées fabriquées
en chiffon toute molles
ne se tenant / jamais / ou poupées
de mots / échouées / sur le papier

à découper
à déchirer

« Les zones d’ombre » ou personnages / décors en ombres chinoise, quelque chose de flou auquel donner corps, oui, effectivement…

C.G : J’ai compris également en lisant Estaciones de los muertos / Stations des morts, et aussi en échangeant avec toi, que si tu fais le deuil de la langue, c’est aussi car à un moment dans ta famille, il a fallu taire la langue, la cacher. Un peu comme si l’espagnol était devenu la langue de honte. En quoi écrire en espagnol, relever ce défi pour toi de déterrer la langue, pourrait aider en quelque sorte à réparer ce silence, à remettre à la lumière ce qui avait été enfoui ?
Je pense qu’en apprenant l’espagnol et en m’initiant au flamenco, puis en réalisant ces allers-retours entre les deux langues, les deux cultures, j’ai sans doute cherché à redonner vie à ma mère, à ce qu’elle continue à m’accompagner, comme si cette langue, cette danse ces chants pouvaient la faire émerger de son cercueil, lui permettre de quitter ce « cimetière —tan vasto tan tranquilo— ». Il faut peut-être que je précise ici que ma mère s’interrogeait sur ses origines exactes du côté maternel ; elle se demandait si elle n’avait pas des origines gitanes. Je me souviens d’une scène ancienne où j’étais avec elle et où une femme voulait lui lire les lignes de la main : elle a eu très peur d’elle et s’est littéralement sauvée. Peu de temps avant sa mort, elle nous a montré un ancien portrait de sa mère, très jeune, très particulier. Elle pensait y lire les mêmes origines. En réalité ce portrait nous a évoqué à mes sœurs et à moi-même plutôt des origines sud-américaines. C’est aussi cette identité un peu mystérieuse qui m’est apparue d’une langue l’autre.
Et puis, plus ou moins inconsciemment, une volonté effectivement de réparer, puisque l’écriture est justement ce qui manquait à ma grand-mère maternelle. Peut-être redonner le pouvoir de l’écriture à cette grand-mère, la faire parler, la sortir du silence. Ma mère s’en voulait beaucoup de ne pas l’avoir suffisamment écoutée dans son enfance (honte et culpabilité !). C’est donc tenter de récupérer par le biais de la langue ce qui avait été abandonné par ma mère : la langue comme tentative de donner corps. L’espoir aussi, forcément en partie déçu, mais pas toujours, de combler un manque, un vide en moi, ou plutôt un morcellement, d’où l’idée de couture, de reprise, qui n’est jamais parfaite.

C.G : On a parlé de deuil de la langue, de réparation… mais il y a aussi l’idée de langue amputée… pages 76 et 77… L’idée d’une langue arrachée mais qui est encore là… frémissante… Comment expliquer cela ?

I.V : Mon lien avec la langue espagnole est très particulier, puisqu’il symbolise le lien avec une famille inconnue/disparue, avec une terre que j’ai en partie découverte mais pour laquelle je reste une étrangère. Entendre cette langue provoque donc en moi un double sentiment : celui de l’appartenance à une communauté et dans le même temps celui de l’exclusion. C’est dans cette dichotomie que se révèle la douleur, un peu moins depuis que je me suis initiée à l’espagnol, mais cependant toujours présente (j’ai d’ailleurs d’importants blocages à l’oral). Ceci étant j’ai toujours connu mes origines et nous allions régulièrement en Espagne quand j’étais enfant (jusqu’à ce que mon père décide que nous ne donnerions plus de devises au régime de Franco…) — mais curieusement jamais à Valladolid ou Aínsa d’où venaient respectivement mes grands-parents. Cependant durant ces séjours, j’ai pu entendre parler l’espagnol et même apprendre à compter avec les pésétas : peut-être m’en est-il resté quelque trace, qui sait ?
Entendre la langue, c’est donc pour moi percevoir quelque chose qui vient de loin, de racines ancestrales, c’est cela je crois qui ne peut cesser de vibrer sous la peau. En la mettant moi-même en bouche, il me semble qu’il se crée en quelque sorte des retrouvailles avec ces personnes inconnues, une proximité comme si elles reprenaient vie dans le corps même de la langue.

C.G : Je sens par ailleurs dans ton recueil que l’idée de terre revient souvent. Et ce texte dit beaucoup en trois lignes, comme l’est ton écriture – brève – par petits coups, elle plante des flèches :

Vivante enterrée je mange
la terre du cimetière
sur le sol oubliée

Ce besoin de retrouver sa terre est si puissant qu’il faudrait l’avoir en bouche. Cet « oubliée » au féminin… Qui est oubliée ? La mère, la langue, la terre, sa propre identité ? Ton livre a pour départ la mort de ta mère, mais il est bien plus profond. Avec cette mort s’ouvre une blessure et cela fouille dans les racines. « Moi un peu morte parmi les vivants » : ce vers m’évoque l’idée de n’être ni d’ici ni de là-bas. Que ce soit entre le monde des vivants et des morts. Mais aussi entre les deux terres (France/Espagne). Comme un déracinement, la recherche de soi, d’une langue. Parfois le chant d’un oiseau semble plus proche de soi. Si tu ne parles pas vraiment l’espagnol, langue que tu as apprise par la suite, comment s’est passé l’écriture de ce livre qui est bilingue ?

I.V : Peut-être ai-je déjà un peu répondu en amont à la dernière phrase de cette question : il faudrait juste ajouter que j’ai demandé à une amie parfaitement bilingue et amatrice de poésie — Anne-Bénédicte Henry — de me relire et de me corriger. Nous avons travaillé conjointement lors de ces relectures durant lesquelles j’ai dû parfois faire des choix en termes de sonorité ou de rythme, ou encore modifier la syntaxe française. Je voulais vraiment que les deux versions résonnent chacune indépendamment l’une de l’autre, qu’elles puissent vivre de manière autonome.
La terre, la terre-mère, les racines, l’identité et la crainte de disparaître soi-même : je ne peux que te remercier pour l’extrême finesse de ton analyse. J’ajouterai qu’une des particularités de la danse flamenca est de permettre de sentir le sol sous ses pieds, de se l’approprier, d’y puiser une force de vie, comme si les racines de la terre se répandaient en nous. Quête de la sève qui permet de se sentir vivant, ne serait-ce que le temps d’une danse ou attention portée au vivant qui nous traverse dans un chant d’oiseau. Tout ce qui, même fugace, permet d’éprouver sa présence au monde. Peut-être que celle-celui qui n’a pas de terre ressent-elle/il davantage le besoin de saisir ces instants ? peut-être doit-elle/il se contenter de cela ?

C.G : Il est en effet possible que ces instants saisis, ceux qui nous ramènent au monde et surtout au plus près de nos racines sont vécus de manière très spéciale. De mon côté, je me souviens que lorsque j’allais enfant passer mes étés dans le village de ma grand-mère c’était chargé en émotions. Je me rendais avec les femmes au lavoir, car à l’époque les femmes allaient toujours au lavoir, je courais dans les champs, j’allais dans les granges visiter les bœufs et les charrues, je glissais mes doigts dans les fentes des murs de pierre, j’écoutais la rivière, j’observais les libellules dans les reflets de l’eau, etc. Et la langue je la ressentais au fond de moi… les langues même car ma grand-mère vivait en Galicia et donc le Gallego était majoritairement parlé au village, mais les gens s’adressaient à moi en Castellano. Dans ton texte, tu évoques également les fosses en Espagne. Un peu comme si la mort de mère amène vers les autres morts d’Espagne. Penses-tu qu’il soit possible de ressentir cette histoire de l’Espagne sans l’avoir vécue ? Est-il possible que cela coule dans nos veines, notre écriture ? Tu ne sembles pas convaincue dans ce poème et pourtant… :

Il est déjà bien tard
pour prendre racine
et je ne sens point de sève
s’écouler dans mes veines

I.V : Oui, ce poème traduit un sentiment un peu désespéré, la peur dont je parlais précédemment d’une forme de disparition du sentiment d’exister, comme si les racines abandonnées condamnaient à l’errance d’une certaine manière. C’est la conscience du deuil irréparable de la langue notamment, d’une famille inconnue, et par-delà ce sont tous les disparus d’un pays qui prennent corps par leur absence même. Je suis persuadée que cette Histoire nous la traversons, avec ses fantômes, toi comme moi (mais tu es plus directement touchée avec la disparition de ce grand-père découvert, avec des proches de ta famille assassinés), car notre héritage n’est pas seulement constitué de notre lieu de naissance ou de notre langue. Je pense que nous portons en nous l’histoire de nos parents, qui eux-mêmes sont dépositaires de celle de leurs ancêtres, et ce qui ne passe ni par le lieu de naissance ni par la langue d’origine passe par l’inconscient, par une syntaxe du corps, mais aussi par certaines expressions transposées, des proverbes, une manière d’être au monde et, concernant ma famille, par l’engagement. La légende veut que mon grand-père maternel ait traversé les Pyrénées à l’âge de douze ans en compagnie de maquignons ; il a donc ainsi échappé au service militaire qui était alors de deux ans en Espagne. Plus tard il ne baptisera aucun de ses enfants, ce qui faisait dire à ma mère qu’il devait être anarchiste. En tout cas il n’avait rien à voir avec l’Espagne catholique franquiste et jamais il n’inscrira ses enfants au Hogar , propriété du roi d’Espagne à Saint-Denis.
Soudainement cet échange me donne de nouveau l’envie de retrouver cette partie de ma famille que je ne connais pas. Es-tu partie à la recherche de ton grand-père, je veux dire son origine, mais aussi ses traces à Cuba ?

C.G : Je pense aussi que nous portons considérablement l’histoire de nos ascendants dans notre corps. Leur sang coule dans nos veines, c’est indiscutable. Je ne suis jamais allée à Cuba de mon côté. Par contre, ma sœur y est allée deux fois et mes parents aussi au début des années 2000. Ma sœur a retrouvé le fils de la femme de mon grand-père en recherchant le fils de mon grand-père… Mon oncle a pu s’exiler à Miami. Mon grand-père, lui est décédé dans les années 90. Ma mère me l’avait annoncé lorsque j’étais adolescente. Car si mon grand-père était parti, ma mère, et plus tard nous, ses enfants, avons toujours été accueilli dans la famille de mon grand-père. J’ai connu mon arrière-grand-mère. J’ai des photographies de cette famille qui est aussi la mienne, et aussi de mon grand-père et de son fils exilé à Miami (peut-être parti ailleurs ensuite). J’aimerai également aller à Cuba un jour. J’ai même à un moment songé à demander une bourse pour pouvoir y rester plusieurs mois et tenter de retracer le parcours que mon grand-père a pu avoir là- bas. Retrouver sa tombe par exemple. L’idée de terre, d’enfouissement, ainsi très présente lorsque l’on cherche ses racines et souvent on en revient aux tombes j’ai l’impression… Ecrire pour rendre hommage… Réveiller les fantômes… Finalement, est-ce qu’il n’y aurait pas l’idée d’une nouvelle naissance ? Un nouveau chemin ? Un début de réparation ? De floraison ? (je pense aux pages 86 et 87 de ton livre) Ecrire pour dépasser sa peine et laisser jaillir ce qu’on avait retenu ?

I.V : Les deux textes qui concluent le livre témoignent à la fois de la double appartenance (j’ai volontairement laissé quelques mots d’espagnol dans la version française de ¿Quien sabe ? ) et donc de l’absence d’appartenance finalement à l’une ou l’autre des communautés. C’est pourquoi une sorte de choix se fait, après avoir réveillé quelques fantômes grâce au chant et à la danse flamenca : assumer de n’être totalement ni d’ici ni d’ailleurs, d’être seulement sur la terre et non sur une terre ; choisir les mots comme manière d’être, le poème comme respiration.

 
Extrait de Estaciones de los muertos / Stations des morts, éditions unicité, 2024

Corro corro corro
estoy invalida por ti te busco
más allá de la muerte en tu ausencia intento agarrarte
te hago muerta viviente y yo
viviente en el país de los muertos

Todos esos cadáveres por exhumar
todo ese polvo esparcido
de mi habitación al centro de España me dan vértigo
me empujan
en la fosa

Je cours je cours je cours
je suis envahie de toi je te cherche
au-delà de la mort en ton absence j’essaie de te saisir
je te fais morte vivante et moi
vivante au pays des morts

Tous ces cadavres à déterrer
toute cette poussière éparpillée
de ma chambre au cœur de l’Espagne me donnent le vertige
me poussent
dans la fosse

 
Isabel Voisin vit et travaille à Paris. Après une maîtrise de lettres modernes sur Lautréamont, elle devient professeure de français en collège. Ponctuellement elle a aussi enseigné le français langue étrangère à des adultes et des étudiants. Son écriture s’inscrit en particulier dans deux territoires : Paris, où elle est née, et ses racines espagnoles, un peu mystérieuses — des grands-parents d’origine sociale extrêmement modeste, jamais connus ; une langue non transmise dans l’enfance —.
Ses poèmes ont paru dans divers ouvrages collectifs et anthologies, ainsi que dans de nombreuses revues. L’aventure collective permet l’exploration de nouveaux territoires, de nouvelles formes, plastiques et sonores. Elle participe ainsi à différentes disséminations poétiques : Troquets sauvages orchestrés par la poétesse Tristan Felix, Pacqad, à l’initiative de Xavier Frandon, L’Art et la Bannière porté par Élisabeth Morcelet, ou le Poets’Band qu’elle a cofondé en 2017 avec Tristan Felix et le saxophoniste et flûtiste Philippe Botta. Elle a contribué également à plusieurs réalisations artistiques : Les Ambassadeurs avec le photographe Martial Verdier, Vanités avec Philippe Botta et le poète Paul Dalmas-Alfonsi, Sous la peau de l’eau avec le peintre Abinun . À l’occasion de la sortie de son ouvrage Estaciones de los muertos - Stations des morts, création pour une lecture publique à deux voix et en deux langues sur une musique de Philippe Botta.

isabelvoisin.wordpress.com

 
Publications

Recueils personnels

  • Estaciones de los muertos – Stations des morts, Éditions Unicité, mars 2024
  • L’Île, entre carte et carnet de voyage, Éditions du Carnet d’or, octobre 2023

Publications en revues

  • L’intranquille N°25, Échanges thérapeutiques, octobre 2023 ; N°24, Alea jacta est, avril 2023 ; N°13, Particules fines, octobre 2017.
  • Revue Xéro N°20, Aux frontières du cerveau, Un filet d’encre (extraits), Chanson, juin 2023 ; N°19, Rail’s bazar, juin 2022 ; N°18, Sonores solaires, Solar et moi, juin 2021
  • Cairns N°33, Un palabra / Un mot, septembre 2O23 ; N°21, Extranjera / Étrangère, septembre 2017
  • FPM N°24, Les petites bonnes femmes (extraits), juillet 2021.
  • Europe N°1087-1088, Cahiers de création, Extraits de Stations des morts, « Printemps », version française, novembre-décembre 2019,
  • Écrit(s) du Nord 33-34, Éditions Henry, Un filet d’encre (extraits), octobre 2018
  • À l’index N°37, extraits d’Estaciones de los muertos / Stations des morts, « Invierno / Hiver », octobre 2018
  • Traction-brabant, N°66, autres poèmes ratpiens (extraits), janvier 2016
  • Décharge N°170, Bourrasque, juin 2016 ; N°169 (dossier consacré à la revue La Passe), mars 2016 ; N°160, À Alain Malherbe, J’attrape, décembre 2013 ; N°112, Absence, janvier 2002 ; N°104, Un morceau d’âme brute, La muette, décembre 1999.
  • La Passe N°22, De cenizas / De cendres, texte à deux mains - franco-espagnol, avec le poète Alejandro Calderón, automne-hiver 2015 ; N°20, Ex voto, Poèmes ratpiens ; N°19, Tu danses  ; N°18, Sous la peau de l’eau.
  • D’ici-là N°11, À la fin du monde le monde sans fin, sur une photographie de Martial Verdier, février 2015 ; N°10, Father, février 2014.
  • Le Pan Poétique des Muses N°3, Jardins, été 2013 ; N°1, six poèmes sur la danse, mai 2012.
  • Comme ça et autrement, N°16, Paquebots, 1998 ; N°18, Pavillon G.

Ouvrages collectifs

  • Jours de confinement, Éditions Les Xérographes, 2020
  • Le Poète existe-t-il ? Anthologie, La Passe édition, Octobre 2016
  • Introspection, Anthologie collective, Éditions de la SIÉFÉGP, décembre 2015
  • Les Ambassadeurs, Livre d’art de Martial Verdier, sur le site de la revue TK-21, février 2011
  • Catalogue du mois off de la photographie 1998, Le Temps des Cerises

Contributions artistiques

  • À la recherche d’Abade, concert poétique créé avec le poète Paul Dalmas-Alfonsi et les musiciens Philippe Botta et Claire Gillet pour le festival DAD-A-BADE, septembre 2024.
  • Sous la peau de l’eau, court métrage de Jacques Abinun sur un texte d’Isabel Voisin, novembre 2023.
  • Vanités, musique de Philippe Botta, texte d’Isabel Voisin et Paul Dalmas-Alfonsi, mars 2023.
  • Petites dyslexies coutumières, exposition Bazar, à l’initiative des Xérographes, programmé par le Festival Magic Barbès, Le Poulpe ressourcerie, 4bis rue d’Oran, Paris 18, octobre 2022.
  • Réalisation de la lecture-spectacle Vive La Passe ou le mystère des langues, avec le Poets’ band, 7 poètes et un musicien, Philippe botta, au théâtre des Blondes Ogresses, Paris 75017, 16 juin 2018.
  • Tu danses, exposition de poèmes très grands formats organisée par les Itinéraires Poétiques de Saint- Quentin-en-Yvelines sur le thème du corps, dans le cadre du Printemps des poètes, mars 2018.

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