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Jaumes PRIVAT - De_tahls / Dé_tails
Traduit de l’occitan en français par l’auteur

mardi 12 janvier 2021, par Cécile Guivarch

PO&PSY princeps mai 2021
88 pages – 12 €

Présentation de l’auteur

Jaumes Privat
.aicímai

L’ici, l’aicí, pour Jaumes Privat, c’est le Rouergue où il est né (en 1953), et dont il a choisi le matériau linguistique pour réaliser ses créations, non seulement les productions poétiques mais aussi les œuvres plastiques. Et là-bas – Privat ne dirait pas « ailleurs » – c’est l’ici-encore, l’aicí-mai : l’Éthiopie et la Grèce, en particulier, dont les univers humains ont trouvé chez lui un écho sensible et souvent bouleversé.
Le périple, cependant, s’ouvre, à l’adolescence, sous le signe de « rien » : res – ce qui, en occitan un peu comme en latin, est déjà quelque chose. Ce « rien », en fait, c’est d’abord le refus : refus de toute inscription dans un cadre idéologique, fût-il « occitaniste », refus initial de toute perspective de publication ou de traduction... Peu à peu, néanmoins, ce « rien » va paradoxalement s’étoffer pour finalement s’incarner dans des textes et créations plastiques qui verront le jour dans des revues comme OC, par exemple, sous l’impulsion du grand poète gascon Bernard Manciet (l’auteur de L’enterrement en Sabres, éd. Poésie/Gallimard), et à la faveur de rares mais décisives interventions lors de manifestations poétiques ou artistiques (Mòstra del Larzac, ou, beaucoup plus récemment, Voix de la Méditerranée à Lodève et à Sète, entre autres).

C’est en fait loin des circuits de l’édition ou de l’art que la création de Privat va se développer et prendre une forme à la mesure de la singularité du geste créateur mis en œuvre. Ainsi, depuis 1995 le poète-plasticien élabore à la main des productions qui, sous le nom de Faissets de la Talhada, prennent l’aspect de mini ou maxi-livres cousus ou non, de cahiers de dessins, d’objets minutieusement mais rustiquement « ficelés » au moyen de raphia, enveloppés dans du carton, tenus par des morceaux de bois... Dans ces faissets (« fascicules » au sens littéral latin de « liasses », « petites bottes », « petits paquets »), sur un magnifique papier, sous tous les formats, les mots de la langue d’oc, les pochoirs, les dessins, les peintures, les matériaux bruts ramassés, les photographies parfois, animent un espace où se déploie un « rien » qui désormais, lumineusement, fait signe.

L’un de ces recueils est particulièrement significatif : c’est le fascicule « vertical » intitulé Troces de l’aicí-mai, constitué des traces – mots, aquarelles, encres de Chine, photographies sépia – du séjour éthiopien de Privat. Ce faisset trouve un écho direct dans l’exposition de 2002 à la Menuiserie de Rodez : « Cire et or, raccourcis abyssins », qui, entre les grains de café et les couleurs magnifiées, depuis la terre ocre jusqu’à la splendeur des bleus, mettait en images et en mots le pays et, surtout, les populations éthiopiennes cheminant sans cesse, « avec le temps et le ciel, avec les prières, le chant et la danse. avec les épaules, avec les corps ; ici avec les sourires ».

Pour ce qui est de la Grèce – dans une étape du parcours plus proche de nous dans le temps – Jaumes Privat l’a moins habitée qu’elle ne l’a habité, et il en rapporté, là aussi, tout autre chose que des cartes postales. Dans un faisset enveloppé de cendres éponymes, les flammes des grands incendies de la région d’Athènes dévorent le paysage, le papier et les mots : « il y a beau temps qu’on a tout largué – yannis, thanassis, zoï – les amarres et même la mer. tout demeure entre pourrissoir et ordures, les rochers, les cendres et les olives. »

On le voit, la création de Jaumes Privat passe par un déploiement de mises en formes et de mises en voix qui, catalysant les mots, les rendent à leur dynamique originelle.

Permettant enfin à un plus large public d’accéder à une œuvre restée jusqu’ici trop confidentielle, les éditions TrobaVox ont repris plusieurs titres essentiels de l’auteur, accompagnés d’une iconographie sobre mais éclairante : « las velas, las mans / les voiles, les mains  » (2016), « alenadas / respirations » (2016), « lo luòc del nonluòc / le lieu du nonlieu  » (2017), « Desapartenças / Démarcations  » (2019).
C’est pour notre plus grand bonheur que, depuis Talhs, le premier recueil poétique publié (éditions Jorn,1996), en passant par les ouvrages aux titres tout aussi significatifs repris par TrobaVox, jusqu’au présent recueil, de-talhs, que les lecteurs vont découvrir, Jacques Privat taille et dé-taille la route.
En langue d’oc du Rouergue. En patois d’univers.

J.P. TARDIU

Présentation de l’ouvrage

Le présent ouvrage, inédit, composé par l’auteur lui-même, a été écrit en occitan. Il est auto-traduit.
Il comporte 34 poèmes, répartis en trois ensembles : Esquilas / Sonnailles (18), Itacas / Ithaques (10) et Sedas de papiér (6). Édition bilingue, les poèmes étant présentés en vis-à-vis.
Il est accompagné par la reproduction d’une œuvre de l’artiste-poète, mêlant écriture et dessin à l’encre.
Ce recueil s’inscrit dans la continuité de ses poèmes précédents, en particulier de Talhs, ouvrage en occitan sans traduction française, publié en 1996 par les éditions Jorn.

Écriture exigeante et novatrice que celle de Jaumes Privat, qui occupe une place tout à fait originale dans la littérature occitane et, plus largement, dans la poésie contemporaine.
Ses compositions, de facture variée, nous ouvrent, à la confluence de la voix proférée dans le plus absolu silence et de la ligne rigoureusement tracée sur le papier, le chemin d’un itinéraire fort et dépaysant.
Ces poèmes, à la fois blessures, entailles et partage des mondes, se goûtent et se méditent comme une somme d’expériences : la voix y devient voie, et les mots y revêtent de leur disposition dans l’espace des reflets et des échos nouveaux. Sons, signes et sens.

Extraits

esquilas

de tant que m’as
dubert
a me
legir lo fetge
a
me
sarrar lo talh
tranlar la sang
marcar la man
de
tant
que
m’as
al cotèl de ton uèlh
tirada la pèl
manjada la carn
tolhada la sang
d’aguda endralhada
d’escorreguda
e desplantar
tres clavèls a las pòtas
a repèl
a bèl mièg de selze
e virat en posca

sonnailles

tellement tu m’as
ouvert
à me
lire le foie
à
me
serrer l’entaille
secouer le sang
marquer la main
tel
lement
tu
m’as
au couteau de ton oeil
tiré la peau
mangé la chair
mélangé le sang
d’aigu cheminement
de parcours
et d’arrachages
trois clous aux lèvres
à rebrousse-poil
en plein milieu de silex
et transformé en poussière

 
 

posar entre dets
la sal
de
l’aiga
despelhar ton
endedins

 

puiser entre doigts
le sel
de
l’eau
dépouiller ton
en-dedans

 
 

dubert en
posca de
sal
a bèls cendres
lo fum
balancèja

 

ouvert en
poussière de
sel
à pleines cendres
la fumée
balance

 
 

e puèi veses
los braces
dedins
lo
ventre
del
temps

 

et puis tu vois
les bras
dans
le
ventre
du
temps

 
 

los aures
ça
que

tòrnan passar
sus
la
luna
que
monta
en raja
de potz
d’incèndi

 

les arbres
ce
pen
dant
encore passent
sur
la
lune
qui
monte
en jaillissement
de puits
d’incendie

 
 

ausissi los
tieus
òsses
 :
esquilan

 

j’entends
tes
os
 :
ils sonnent

 
 

sempre viatjam dins la
metèissa
segonda
fotòcòpia
d’agaches
perpendiculars
en mots
de
pòts

 

on voyage toujours dans la
même
seconde
photocopie
de regards
perpendiculaires
en mots
de
lèvres

 
 

a raices
d’aicí
semenas
d’escarts
coma
lop
mentre
qu’
a
son
centre
cada
centre
fa
centre
e que
rosègas
tot
ailà

 

à racines
d’ici
tu sèmes
des écarts
comme
loup
pendant
qu’
à
son
centre
chaque
centre
fait
centre
et que
tu ronges
tout
là-bas

 
 

qualques
mots
bercats
escafan
l’orièira
de
tota
parla
(fugidissa d’asuèlh entre las
colonas
vièlhas)

 

quelques
mots
ébréchés
effacent
l’orée
de
tout
parler
(fuite d’horizon entre les
vieilles
colonnes)

 
 

de tant
que
m’as
legit
lo
bolh de
la
sang
fetge e
nèrvis
onchats
de las pregairas
que me clavas

(…)

 

tellement
tu
m’as
lu
le
bouillonnement
du
sang
foie et
nerfs
huilés
des prières
que tu me cloues

(…)

Page proposée par Danièle Faugeras


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