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Entretien autour de « la sonate au clair de lune » avec Katerina Apostolopoulou et Murielle Szac, par Cécile Guivarch

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Bonjour Katerina Apostolopoulou et Murielle Szac, vous avez traduit ce livre
La Sonate au clair de lune de Yannis Ritsos qui a été publié par les éditions
Bruno Doucey en mai 2025. Yannis Ritsos, une voix majeure de la poésie grecque. Peut-être pourriez-vous dans un premier temps nous dire quelques mots sur ce grand poète, en quoi il a marqué la poésie grecque et qu’est-ce qui a fait que sa voix traverse les frontières, si bien que Bruno Doucey en a déjà publié plusieurs recueils en France ?

KA : Yannis Ritsos est l’un des poètes grecs les plus aimés. Ritsos a chanté toute la Grèce dans ses poèmes. Autant son œuvre que sa vie, ont marqué le pays qui lui est resté fidèle. Un poète communiste, profondément chrétien, un poète ému par la beauté du pays qui l’a vu naître et indigné contre l’oppression de son peuple. La poésie est ce qui a permis à Ritsos de survivre durant les longues années d’exil et de bagne qu’il a connues. L’image de cet homme qui descendait sur la plage avant l’aube pour graver des poèmes sur les cailloux, est pour moi l’incarnation de la force, de la patience et de la persévérance de tout un peuple.
Traduire Ritsos était pour moi un rêve. Les premières traductions de Ritsos en français que j’ai découvertes étaient celles de Jaques Lacarrière publiées chez Bruno Doucey, et j’étais admirative. Il y a quelque chose de commun entre Bruno Doucey et Yannis Ritsos, un rapport fraternel. Leur âme est taillée pareil.
M.S : J’ai une immense admiration, moi aussi, pour le poète et pour l’homme. La force de son engagement, la puissance de son verbe et la beauté de sa langue, le placent au panthéon de mes admirations les plus intenses. Je n’ajouterai qu’une chose à ce que dit Katerina : le nom de Ritsos est comme un sésame partout en Grèce. Il ouvre toutes les portes parce qu’il est présent au fond des cœurs. Une seule anecdote : lorsque vous arrivez en pleine nuit dans un aéroport crétois, et que le loueur de voitures à qui vous venez de dire que vous publiez Ritsos en France, fou de joie, se met aussitôt à vous déclamer des vers du poète, vous comprenez qu’il est un peu le poète national.

Revenons-en à La Sonate au clair de lune, pourquoi était-il important de traduire ce texte selon vous ? Qu’a-t-il de particulier à vos yeux ?

K.A. : Pour moi La Sonate au clair de lune a une importance toute particulière. Je ne me lasse pas de raconter cette anecdote, ma rencontre avec la Sonate. Un lundi soir je rentre de l’école, je dois avoir 11-12 ans, je dépose mon sac, je commence à manger et l’émission du lundi soir, le théâtre à la radio que ma grand-mère écoutait toujours avec dévotion, commence. Et c’est là que je découvre ce texte par la voix de Ritsos lui-même pour la première fois. Je me souviens que j’ai posé ma fourchette et j’ai couru dans ma chambre, j’ai allumé ma propre radio, car je voulais l’écouter seule. J’étais bouleversée, par la voix du poète, par le rythme et la mélodie de sa langue, par cette femme vêtue en noir et ses pensées...
J’ai compris plus tard que La Sonate au clair de lune est un de nos hymnes nationaux et qu’il suffit de murmurer le premier vers « Laisse-moi venir avec toi » devant un public grec pour que l’émotion monte. Dans l’œuvre foisonnante de Ritsos, qui comporte plus de cent recueils de poèmes, 22 romans et pièces de théâtre, plusieurs essais et traductions, La Sonate au clair de lune tient une place très importante. Publiée en 1956, elle offre au poète une année plus tard le 1er Prix national de poésie qui était une récompense très prestigieuse en Grèce.
M.S : Ce que raconte Katerina, je l’ai vécu : voir des Grecs, les larmes aux yeux, dès que ces mots « Laisse-moi venir avec toi » sont prononcés. Cela me bouleverse. Comme me bouleverse le personnage de cette histoire, en deuil de sa jeunesse flétrie, mais aussi d’une liberté à laquelle elle aspire encore tout entière. Cette femme à la fenêtre de sa demeure baignée de lune, frémissante de désir, est pour moi emblématique de toutes ces femmes grecques que je côtoie. Je vois à travers cette vieille femme en noir qui refuse de renoncer tout un peuple grec qui résiste et ne veut pas plier. Cette femme, dont on ignore le nom jusqu’au bout, c’est l’âme de la Grécité, telle que je l’aime.

Vous avez effectué la traduction à deux. Qu’est-ce qu’une telle collaboration a apporté à la traduction, mais aussi à chacune de vous ? Comment avez-vous surmonté vos moments de doute ? N’hésitez pas à partager vos anecdotes…

K.A. : C’était une expérience très agréable, d’abord car nous aimons beaucoup travailler ensemble avec Murielle Szac, puis parce que nous aimions beaucoup ce texte chacune à notre façon et pour ses propres raisons et puis parce que nous sommes assez complémentaires. Cette collaboration a permis justement de laisser monter tous les doutes, sans avoir trop peur puisque nous étions deux pour y répondre. Nous avons fait des choix très importants, peut-être même radicaux, dans cette traduction, désirant surtout redonner au texte français l’adresse directe du texte original. Il s’agit d’un long monologue théâtral. C’était important pour nous de rester pas seulement fidèles au texte mais aussi à cette intention, que le texte français soit agréable en bouche, que ça donne envie de le partager oralement sur scène ou ailleurs. Puis il y a d’autres questions cruciales qui se posent lorsqu’on traduit une œuvre écrite en 1956 mais qu’on veut s’adresser au public d’aujourd’hui, sans éliminer le public jeune, on doit bien peser ses mots pour justement trouver un équilibre entre le respect du texte et le mot -parmi les options de mots possibles- qui le rendra plus vivant aujourd’hui.
M.S : Nous avons soupesé chaque mot, tant de fois ! Katerina avait une connaissance tellement intime du poème, qu’elle me retenait dans mes fougues, lorsque je prenais trop de liberté avec le texte original, au risque de le trahir ; de mon côté, je l’entraînais vers des audaces presque iconoclastes, l’amenant à s’autoriser des écarts qu’elle n’aurait peut-être pas franchi seule.

Je suppose que la poésie grecque a ses spécificités. Quelles sont les principales difficultés de sa traduction vers le français ? Quels sont les étonnements de la langue grecque pour un français ? Comment vous êtes-vous adaptées aux spécificités de la langue grecque ?

K.A. : Chaque langue a certainement ses particularités et en grec il y a bcp de mots composés par deux ou trois mots qui donnent des images et des sons très riches, c’est qui n’est pas forcément le cas de la langue française. Puis un autre point important : l’utilisation de la deuxième personne, qu’on utilise en grec pour s’adresser à quelqu’un personnellement mais on peut aussi l’utiliser de façon plus ouverte et générale, comme le « on » français ou comme l’infinitif qui n’existe pas en grec moderne. Mais plus que tout cela, la difficulté et la recherche essentielle pour moi c’était au niveau du rythme. Comment faire pour que l’élan du texte grec, son souffle, ne se perde pas. Comment on ferait pour créer un poème-frère dans une autre langue qui respirerait pareil ou autant. Et c’est dans ce sens-là que « le pas de côté » que Murielle proposait souvent dans la traduction me paraissait juste et justifié car il donnait au poème français sa fluidité et la forme que le poète avait donné, anguleux là où c’était anguleux, rond là où le poème grec était rond... Il y a tellement d’éléments à prendre en considération lorsqu’on traduit de la poésie et c’est justement cela qui rend ce travail fabuleux. C’est un travail d’orfèvre.

M.S : J’adore cette langue, elle est tellement imagée, poétique, et je pense que le plus fascinant pour un Français, c’est qu’il existe des mots là où nous utilisons des groupes de mots ou des périphrases. Par exemple, le clair de lune, c’est « το σεληνόφως », ou bien encore le coucher de soleil, en grec il y a plein de manières de le dire...
Non seulement la poésie grecque a des spécificités, mais celle de Ritsos encore plus ! Ainsi nous avons choisi de nous affranchir un peu de la manière dont il utilise les tirets, les virgules et toute une ponctuation qui lui est propre et que nous ne pouvions pas rendre en français, sans obscurcir le sens du texte. D’où l’intérêt de traduire à deux, et avec une native de la langue... Pour les passages les plus obscurs, même en grec, nous avons croisé nos interprétations, et nous avons aussi reçu un apport précieux lorsque nous avons révisé notre traduction avec Bruno Doucey. Je me souviens par exemple de ce vers mystérieux : « tenue par la main d’une petite amie aubépine/toute lumière et fleurs roses », le mot en grec évoque la couleur de la pêche, mais « une petite amie pêcher » était tout à fait incompréhensible... Quelle joie lorsque soudain l’image juste surgit !

Ce texte, La Sonate au clair de lune, est vraiment particulier à mes yeux. Une femme en noir, en deuil… de quoi ? Pouvez-vous nous en parler ? Quelles interrogations sont venues vous toucher de manière personnelle ?

K.A. : Murielle en parle très bien dans l’introduction du livre. Cette femme en noir est pour nous le pays même et le peuple grec. Il y a quelque chose de profondément grec dans la poésie de Ritsos, le regard qu’il pose sur le monde et sur son propre pays, les personnages qu’il dessine. Chez cette femme en noir ¬– en deuil ? – ce qui frappe c’est sa fierté, sa droiture, son adresse claire à l’autre, la liberté même qui émane d’elle malgré les années et la solitude qui pèsent sur elle. Et là où on la pense flétrie, elle se redresse fière, ardente et indomptable. L’humain, chez Ritsos, est un être politique jusqu’au bout.
M.S : Lorsque je me suis mise au travail avec Katerina, je préparais mon prochain roman qui sera consacré à la guerre civile grecque, celle qui a dévasté le pays de 1946 à 1949. Les communistes et les progressistes ont été traqués, pourchassés, anéantis. La Grèce en sort à genoux. Or Ritsos, qui a été enfermé pendant cette période dans des conditions terribles, écrit ce poème quatre ans après sa sortie de camp. Il observe les ruines de son pays, tous ces êtres chers disparus, tous ces espoirs envolés, mais il ne veut pas se laisser aller à l’amertume, ni au regret face au désastre. Il va falloir rebâtir demain, il le sait. Et c’est un chant vibrant d’amour pour la vie et l’avenir qui naît sous sa plume :

« Car il me faudra enfin sortir de cette maison délabrée
voir un peu la cité, non, non pas la lune
la cité aux mains calleuses, la cité des ouvriers
la cité qui ne jure que par le pain quotidien et son poing levé. »

Vous pouvez imaginer comme cette femme en noir qui nous invite à mesurer sans fard le temps qui passe, mais à ne jamais renoncer trouvait des échos en nous ! Elle incarne vraiment la Grèce d’hier et d’aujourd’hui. Elle me fait penser à mes voisines et amies grecques...

Comment, selon vous, la vie de Ritsos résonne, influe sur son écriture ? En quoi pensez-vous que les événements qui ont traversés sa vie ont donné une force singulière à ses écrits ?

K.A. : Ritsos écrit tout le temps, sans cesse. Chez lui, la vie se digère en poème. Et évidemment son écriture est influencée par ce qu’il est en train de vivre. Un exemple flagrant est Épitaphios, un des textes les plus connus de Ritsos, qui est inspiré d’une photo publiée dans le journal Rizospastis. Le 1er mai 1936, à Thessalonique, au cours d’une grève des ouvriers du tabac, un jeune ouvrier est tué par les forces de l’ordre. La photographie de la mère du jeune homme pleurant son enfant mort au milieu de la rue est publiée le lendemain. Ritsos, bouleversé, écrit Epitafios en deux jours et deux nuits sans manger et sans dormir. Cela montre quelque chose de la force avec laquelle la réalité le traversait et lui « soufflait » le poème.

 

 

M.S : On peut aussi évoquer le moment où Mikis Théodorakis, le grand compositeur grec, parvient à lui faire passer un message, alors qu’il est emprisonné au camp de Léros, un bagne épouvantable, une chambre de tortures à ciel ouvert. Le musicien le supplie de lui écrire un chant de résistance. Ritsos s’éxécute. C’est là qu’il écrit l’essentiel des Dix-huit petites chansons de la patrie amère. Il les fera sortir clandestinement du camp pour les confier à Théodorakis, qui en composera la musique. Ce sont des chansons inoubliables, connues de chaque grec, encore aujourd’hui.

Si vous deviez choisir deux passages du livre – ou autres livres de Ritsos - chacune pour illustrer cet entretien, quels seraient-ils ?

K.A. :

« Dans ce pays, chaque porte possède un nom gravé dans le bois depuis trois mille ans
Chaque pierre possède un saint dessiné avec des yeux farouches et des cheveux hirsutes
Chaque homme possède une sirène rouge tatouée sur son bras gauche
Chaque fille possède sous sa jupe un buisson de lumière saumâtre
Et le cœur de nos enfants est marqué de petites croix
Comme les empreintes des mouettes, au crépuscule, sur le sable. »
extrait de Grécité, trad Jacques Lacarrière, ed. Bruno Doucey, 2014.

Et le tout premier passage de La Sonate au clair de lune :

« Laisse-moi venir avec toi ! Quelle lune ce soir !
Elle est bienveillante la lune, ça ne se verra pas que mes cheveux ont blanchi.
La lune redonnera à mes cheveux leur éclat doré.
Tu ne t’en apercevras même pas.
Laisse-moi venir avec toi. »

M.S :

« Ne pleure pas sur la Grèce, – quand elle est près de fléchir
avec le couteau sur l’os, avec la laisse sur la nuque,

La voici qui déferle à nouveau, s’affermit et se déchaîne
pour terrasser la bête avec la lance du soleil. »
In Dix-huit petites chansons de la patrie amère, trad Anne Personnaz, ed. Bruno Doucey, 2012

 

« Mes chers semblables
comment pouvez-vous
encore vous courber ?
Comment pouvez-vous
ne pas sourire ?

Ouvrez les fenêtres.

Je me lave à la lumière
je sors sur le balcon
nu
pour respirer à fond
l’air éternel
aux fortes senteurs
de la forêt humide
au goût salé
de la mer infinie.

Le monde resplendit
infatigable.
Qu’il soit regardé. »
In Symphonie du printemps, trad. Anne Personnaz, ed. Bruno Doucey, 2012


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