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Asl ? Erdo ?an, lire pour sa libération

mercredi 14 décembre 2016, par Cécile Guivarch

Arrêtée le 16 août dernier en Turquie, la romancière Asli Erdogan est menacée de détention à perpétuité. Des manifestations de soutien sont organisées partout en France et dans le monde.

Elle a été incarcérée par la police turque selon trois chefs d’accusation : « Propagande en faveur d’une organisation terroriste », « Appartenance à une organisation terroriste », « Incitation au désordre ». Lors de son procès le 29 décembre 2016, elle a obtenu la liberté provisoire sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire turc. Le procès a repris le 2 janvier 2017 et la prochaine audience aura lieu le 14 mars. Lisons pour la liberté.


Lettre de prison

Chères amies, collègues, journalistes, et membres de la presse,

Je vous écris cette lettre depuis la prison de Bak ?rköy, au lendemain de l’opération policière à l’encontre du journal Cumhuriyet, un des journaux les plus anciens et voix des sociaux démocrates. Actuellement plus de dix auteurs de ce journal sont en garde-à-vue. Quatre personnes dont Can Dündar (ex-)rédacteur en chef, sont recherchées par la police. Même moi, je suis sous le choc.
Ceci démontre clairement que la Turquie a décidé de ne respecter aucune de ses lois, ni le droit. En ce moment, plus de 130 journalistes sont en prison. C’est un record mondial. En deux mois, 170 journaux, magazines, radios et télés ont été fermés. Notre gouvernement actuel veut monopoliser la “vérité” et la “réalité”, et toute opinion un tant soit peu différente de celle du pouvoir est réprimée avec violence : la violence policière, des jours et des nuits de garde-à-vue (jusqu’à 30 jours)…
Moi, j’ai été arrêtée seulement parce que j’étais une des conseillères d’Özgür Gündem, “journal kurde”. Malgré le fait que les conseillères n’ont aucune responsabilité sur le journal, selon l’article n°11 de la Loi de la presse qui le notifie clairement, je n’ai pas été emmenée encore devant un tribunal qui écoutera mon histoire.
Dans ce procès kafkaïen, Necmiye Alpay, scientifique linguiste de 70 ans, est également arrêtée avec moi, et jugée pour terrorisme.
Cette lettre est un appel d’urgence !
La situation est très grave, terrifiante et extrêmement inquiétante. Je suis convaincue que l’existence d’un régime totalitaire en Turquie, secouerait inévitablement, d’une façon ou d’une autre, aussi l’Europe entière. L’Europe est actuellement focalisée sur la “crise de réfugiés” et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. Actuellement, nous, auteurEs, journalistes, Kurdes, AléviEs – et bien sûr les femmes – payons le prix lourd de la “crise de démocratie”. L’Europe doit prendre ses responsabilités, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que “l’Europe est l’Europe” : la démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression…
Nous avons besoin de votre soutien et de solidarité. Nous vous remercions pour tout ce que vous avez fait pour nous, jusqu’à maintenant.
Cordialement.
Asl ? Erdo ?an

Sevgili dostlar, meslekta ?lar, gazeteciler ve bas ?n üyeleri,
Bu mektubu size en eski gazetelerden biri ve Sosyal Demokratlar ?n sesi olan Cumhuriyet gazetesinin polis operasyonuna maruz kalmas ?ndan bir gün sonra Bak ?rköy Cezaevi’nden yaz ?yorum.
 ?u anda gazetenin 10’dan fazla yazar ? gözalt ?nda. (Eski) genel yay ?n yönetmeni Can Dündar da dahil dört ki ?i ise polis taraf ?ndan aran ?yor. Ben bile ?ok olmu ? durumday ?m.
Bu Türkiye’nin herhangi bir yasaya uymamak ya da haklara sayg ? duymamak yönünde bir karar ald ???n ?n aç ?k bir göstergesidir. ?u anda 130’dan fazla gazeteci hapiste ki bu bir dünya rekorudur. ?ki ay içerisinde 170 gazete, dergi ve radyo/TV kapat ?ld ?.
 ?u anki hükümetimiz, “gerçe ?i” ve “do ?ruyu” tekelle ?tirmek istiyor, yöneticilerinkinden hafif farkl ? olan herhangi bir görü ? ?iddetle bast ?r ?l ?yor : Polis ?iddeti, günlerce ve gecelerce (30 güne kadar) gözalt ?, hapis…
Ben 19 A ?ustos’ta s ?rf “Kürt gazetesi” olan Özgür Gündem’in dan ??manlar ?ndan biri oldu ?um için tutukland ?m. Bas ?n kanunun 11. maddesinin aç ?kça belirtti ?i üzere dan ??manlar ?n gazete üzerinde hiçbir yasal sorumlulu ?u bulunmamas ?na ra ?men, ben henüz hikayemi dinleyecek bir mahkemeye ç ?kar ?lmad ?m.
Bu Kafkaesk davada, benimle birlikte 70 ya ??ndaki dilbilimci ve çevirmen Necmiye Alpay da tutukland ? ve terörizmle yarg ?lan ?yor.
Bu mektup acil bir ça ?r ?d ?r ! Durum çok ciddi, korkunç ve a ??r ? derecede endi ?e vericidir. Türkiye’deki totaliter bir rejimin kaç ?n ?lmaz bir ?ekilde sonunda tüm Avrupa’y ? da sarsaca ??na inan ?yorum. ?u anda “mülteci krizi”ne odaklanm ?? olan Avrupa, Türkiye’de demokrasinin kayb ?n ?n tehlikelerini tamamen göz ard ? ediyor gibi görünüyor. ?u anda biz – yazarlar, gazeteciler, Kürtler, Aleviler ve tabii kad ?nlar – “demokrasi krizi”nin a ??r bedelini ödüyoruz. Avrupa yüzy ?llard ?r akan kan ?n ard ?ndan tan ?mlad ???, Avrupa’y ? Avrupa yapan de ?erler konusundaki sorumlulu ?unu üstlenmelidir : Demokrasi, insan haklar ?, ifade ve dü ?ünce özgürlü ?ü…
Dayan ??man ?za ve deste ?inize ihtiyac ?m ?z var. ?u ana dek bizim için yapt ?klar ?n ?za te ?ekkür ederiz.
Sayg ?lar ?mla
Asl ? Erdo ?an
1.11.2016, Bak ?rköy Cezaevi, C-9


Le bâtiment de pierre

Les faits sont patents, discordants, grossiers. Ils entendent parler fort. À ceux qui s’intéressent aux choses importantes, je laisse les faits, entassés comme des pierres géantes. Ce qui m’intéresse moi, c’est seulement ce qu’ils chuchotent entre eux. De façon indistincte, obsédante. Je fouille parmi toutes ces pierres, en quête d’une poignée de vérité, ou du moins de ce qui jadis s’appelait ainsi mais qui n’a plus de nom. Par-delà un éclair lumineux, je cherche, toujours plus profond, avec l’espoir, si je reviens, de rapporter une poignée de sable qui glissera entre mes mains ; je suis en quête de la chanson du sable. « Qui parle de l’ombre dit vrai ». La vérité dialogue avec les ombres. Aujourd’hui, je vais parler du bâtiment de pierre, où le destin se cache dans un coin, où l’on observe à distance le revers des mots. Il a été construit bien avant ma naissance. Il a cinq étages sans compter le sous-sol et un escalier d’entrée.

…/...

Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau... Les mots ne parlent qu’avec les autres mots. Prenez un V, un I et un E et vous écrivez Vie. À condition de ne pas vous tromper dans l’ordre des lettres, de ne pas, comme dans la légende, laisser tomber une lettre et tuer l’argile vivante. J’écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir. Comme on cueille un fruit sur la branche, comme on arrache une racine. Il te reste le murmure que tu perçois en plaçant contre ton oreille un coquillage vide. La vie : mot qui s’insinue dans ta moelle et dans tes os, murmure évoquant la douleur, son qu’emplissent les océans.

.../...

Parfois, pourtant, très rarement, j’entends en moi une voix qui ne semble ni émaner d’un être humain ni s’adresser aux hommes. J’entends mon sang qui se réveille, coule de mes vieilles blessures, jaillit de mes veines ouvertes... J’entends des cris qui ravivent mes plus anciennes, mes plus authentiques terreurs et je me rappelle qu’ils sont nés du désir de vivre. Mes plaies ne parlent guère, mais elles ne mentent jamais. Pourtant leurs cris affreux, incohérents, viennent se briser sur des murs infranchissables et retombent en pluie sur ce sol, devenu mensonge, que sont le visage et le verbe des hommes. Leur son s’égare dans les méandres, les recoins, les impasses d’un labyrinthe et se propage dans le vide sans rencontrer un seul cœur.

.../...

Autrefois, j’ai aime ? quelqu’un. Il est parti en me laissant ses yeux. Il n’avait personne a ? me laisser. Aimer... Ce mot-là, je l’ai trouvé en fouillant dans mon cœur, en sondant inlassablement ces épaisses ténèbres. Mais personne ne m’a dit que
« chacun tue celui qu’il aime » ! Nous étions ensemble dans l’édifice de pierre. J’ai longtemps prêté l’oreille aux bruits. Quand mon tour est venu, le jour n’e ?tait pas encore leve ?.
Bien sûr, vous ne me croyez pas. Vous pensez que ce bâtiment est issu de mon rêve ? Mais nos rêves ne sont-ils pas le levain de la pâte dont nous sommes pétris ? Finalement, l’aube va naître, des trainées rouge sang vont apparaître a ? l’horizon... Dans le ciel tendu, terne, tout plat, les étoiles vont se solidifier et disparaître l’une après l’autre. La dernière laissera pendre une corde vers le bas, vers nous. Ta nuit muette, tes mots coupés en deux et ensanglantés, tes ombres errantes, privées de leur maître, tes rêves couleur de cœur dont personne ne veut, tes mots ailés vont pouvoir y grimper... Tous tes rêves, venus vivre parmi nous et repartis sans crier gare, vont pouvoir se hisser vers les profondeurs... Dans les tréfonds ou ? se perdent tout homme et toute chose...
Mais vous ne m’entendez pas ? J’aurais peut-être du ? faire mon récit au passe ?. J’ai attaque ? ma chanson dans le mauvais sens, par la mauvaise note.


NOUS SOMMES COUPABLES

Que faut-il écrire ? Que peut bien faire l’écriture (la tienne), que peut-elle bien mettre en “mots”, et au nom de quel monde peut-elle transformer celui-ci ? Jusqu’où peut-elle se baser sur la réalité ? Trois heures du matin, la pluie tombe par intermittence, bientôt à verse. Comme si c’était le bruit des secondes qu’on entendait battre sur le pavé. Je suis à ma place habituelle, dans ma nuit où j’entre comme on se faufile dans une tente. Problèmes “éternels”, s’obscurcissant à mesure que l’ombre s’étend, pris dans l’étroit défilé qui coupe toute issue... “L’écriture est soit un verdict, soit un cri.”
Mot tant de fois prononcé, il lui arrive parfois de s’accrocher à l’homme telle une anaphore, de l’éparpiller entre ciel et terre. Puis il le jette subitement dehors, et l’abandonne sur les rives du silence. L’écriture, comme cri, naissant avec le cri... Une écriture à même de susciter un grand cri qui recouvrirait toute l’immensité de l’univers... Qui aurait assez de souffle pour hurler à l’infini, pour ressusciter tous les morts... Quel mot peut reprendre et apaiser le cri de ces enfants arméniens jetés à la fosse ? Quels mots pour être le ferment d’un monde nouveau, d’un autre monde où tout retrouverait son sens véritable, sur les cendres de celui-ci ?
Les limites de l’écriture, limites qui ne peuvent être franchies sans incendie, sans désintégration, sans retour à la cendre, aux os et au silence... Si loin qu’elle puisse s’aventurer dans le Pays des Morts, l’écriture n’en ramènera jamais un seul. Si longtemps puisse-t-elle hanter les corridors, jamais elle n’ouvrira les verrous des cellules de torture. Si elle se risque à pénétrer dans les camps de concentration où les condamnés furent pendus aux portes décorées et rehaussées de maximes, elle pressent qu’elle n’en ressortira plus. Et si elle en revient pour pouvoir le raconter, ce sera au prix de l’abandon d’elle-même, en arrière, là-bas, derrière les barbelés infranchissables... Face à la mort, elle porte tous les masques qu’elle peut trouver. Lorsqu’elle essaie de résonner depuis le gouffre qui sépare les bourreaux des victimes, ce n’est que sa propre voix qu’elle entend, des mots qui s’étouffent avant même d’atteindre l’autre bord, avant les rives de la réalité et de l’avenir... La plupart de temps, elle choisit de rester à une distance relativement sûre, se contentant peut- être, pour la surmonter, de la responsabilité du “témoignage”...
Aussi excessivement facile, tardif et vain que cela soit, il faut le dire explicitement : nous sommes coupables. Nous avons commis, dans ce pays, un crime si atroce que ceux qui en ont été les victimes ont trouvé ces mots pour le nommer, “Grande Catastrophe”, nous avons éradiqué un peuple. Après avoir appelé les hommes à combattre dans nos armées, nous avons massacré à la pelle leurs femmes et leurs enfants, en les faisant marcher le ventre vide sur des routes interminables. Mais le crime des hommes est dans leurs actes autant que dans leur façon de les assumer. En niant nos agissements, nous avons commis un crime plus grand encore, en refusant de regarder cette femme qui nous appelait à l’aide, cette pauvre femme prise dans l’un des cortèges qu’on envoyait à la mort, cette femme qui depuis quatre-vingt-dix-neuf ans nous fait désespérément signe... Voilà le pire crime, car c’est voler à un être humain jusqu’à ses traumatismes. Accuser la victime de mensonge, c’est rejeter le crime sur ceux qui en sont les martyrs... Voilà sans doute pourquoi nos terres sont couvertes de fosses, que nous creusons et refermons sans cesse. Jonchées d’os, de cendres, de silence... Nous ne sommes pas capables ni de regarder dans les yeux cette femme battue à mort puis jetée sur le bord de l’autoroute, ni les restes du squelette du partisan... Nous vieillissons pour oublier, oublions en assassinant, et oublions sans cesse que ces cadavres, nous les portons en nous.
Faire face est tout autre chose qu’accepter. C’est être capable d’affronter le regard des victimes, savoir leur laisser la parole. Il est peut- être trop tard, bien trop tard pour les morts, mais laissons ceux qui en ont réchappé nous la raconter, cette Grande Catastrophe. Nous, qui sommes désormais un autre “nous”. Un dernier mot avant le 1er mai : la place Taksim est à nous, ceux qui y sont morts à tout le monde... Chaque fois que nous marcherons vers cette place méconnaissable, malgré les matraques, les canons à eau, les lacrymos, chaque fois que nous en prendrons le chemin, elle sera “à nous”.


Ceci est mon père : article publié le 29 Mars 2016

Je continue la compilation d’extraits des articles de presse, des témoignages, des déclarations des familles, des communiqués des autorités et les graffitis…

Alors que le couvre-feu arrive à son 96ème jour dans le quartier Sur de Diyarbak ?r, la commune a été bombardée par des tirs de char, non stop… 44 personnes qui ont voulu quitter la commune en début de semaine, dont 19 enfants – un bébé nommé Elif Sur – sont encore en garde-à-vue… A Idil, le couvre-feu est entré dans son 19ème jour… (6 mars)
“Les forces spéciales ayant installé leur quartier général à Yüksekova, ont partagé sur les réseaux sociaux, ce qu’elles avaient écrit sur les tableaux des écoles : “Nous sommes venus pour montrer des beaux jours”…“L’ezan [l’appel à la prière] ne cessera pas, le drapeau ne se baissera pas”, “Conquête 2016 Mars” (6 Mars)
“Suite aux attaques effectuées avec des armes lourdes, chars et canons, à Cizre, commune de ??rnak, 1200 maisons sont lourdement endommagées.”
“Le fait que des dizaines de personnes blessées dans des sous-sols aient été brûlées, et que la majorité soit enterrée sans avoir été identifiée, dans les fosses communes…. Environ 300 vies de perdues, dont celles des enfants, bébés et personnes âgées… Le fait qu’il y ait des corps sous les décombres, que des morceaux de corps en sortent, qu’il y ait des corps démembrés, séparés en deux, jambes arrachées, tête retirée…”
“Où est l’humanité ?” (M. Duymak en liaison directe sur la télé, depuis un sous-sol).
“Ils m’ont donné un sac d’os, ils m’ont dit, ceci est ton mari.” (L’épouse de M. Duymak).
“Le fait que des cadavres de chat, de chien soient accrochés aux arbres comme avertissement, que des slogans racistes et sexistes soient écrits sur des lingeries de femmes…” “La ‘chatte’ a touché la dent du loup, ayez peur”. [Rime avec des graffitis “le sang a touché la dent du loup, tremblez”], “Les filles, nous sommes venus, nous sommes entrés dans votre tanière”.
“Ma grande sœur a été massacrée, brûlée. Son corps est carbonisé. En étant immolées, avec son amie Sakine, elles se sont enlacées. Leurs corps ont fusionné. Impossible de les séparer.”
“L’herbe verte brûle avec l’herbe sèche.” [proverbe turc] “Nous avons démontré la puissance de l’État, nous allons maintenant montrer sa compassion.”
“Dans les sous-sol, l’odeur de graisse humaine est fixée, il est évident qu’ils les ont brûlés vivants.”
“Le fait qu’une famille ne puisse pas atteindre la cérémonie funéraire de ses enfants, est du jamais vu. Il nous reste 200m pour nos funérailles, nous ne partirons pas sans les faire.”
“Le 11 décembre, je suis entré à Sur pour récupérer de la ferraille. Quand le couvre-feu a commencé, je suis resté 79 jours… Huit, neuf enfants, nous étions dans le même sous-sol. L’un d’eux a écrit son nom avec du fil de cuivre et l’a accroché à son cou… Un enfant a pris dans la tête une balle de lance grenade. J’ai attendu à sa tête pendant deux heures. Ensuite, il est mort.” (?. D, 15 ans)
“Je n’arrive pas à récupérer sa dépouille depuis deux mois. Mon fils était handicapé de la main, il s’était fait attraper par une machine. Il était grand.”
“Ils disent qu’une dépouille sort. Nous nous disons que c’est peut être lui/elle, nous allons à l’hôpital, et nous revenons. Les gens s’attristent quand les dépouilles arrivent, nous, nous sommes heureux de les trouver…”
“Mon fils a été massacré dans la rue où il est né, et a grandi. Avec quelles souffrances je l’ai élevé, dans quelle pauvreté… Il est parti, nous ne l’avons pas encore trouvé. Personne n’a trouvé personne…”
“Ma fille était en dernière année de lycée. Il y a [juste] une barricade entre ma fille et moi, qu’ils l’enlèvent, que j’aille la chercher. Même si c’est juste un os…”
“Ils nous ont prévenus, ils avaient brûlé 60 personnes. Nous n’avons pas pu le croire pendant un moment. Ensuite, nous y sommes allés, et avons regardé. Cinq kilos d’os et de chair, on ne comprenait pas. Ils ont dit : ceci est ton père.”


Les oiseaux de bois

Face à la prison, une femme attend le jour. Elle relit les lettres censurées de celui qu’elle aime, tente de se croire différente depuis qu’elle est enceinte. « Au demeurant, chaque matin, à son réveil, elle pensait au bébé qu’elle avait dans le ventre, en se disant qu’à ce moment-là, il était lui aussi en train de penser à elle... Parfois elle se contentait d’une simple image : c’était par exemple une jeune étudiante riant de toutes ses dents, les cheveux au vent, preuve vivante que la vie résiste à tout, qu’elle est invincible. Ou bien elle évoquait cette minuscule créature aux mains déjà formées, cette tache en forme d’être humain que décelaient les ultrasons. Le plus souvent, c’était comme un miroir magique embué qui lui renvoyait, projetée hors du temps, une image intemporelle de sa propre jeunesse perdue depuis longtemps... Un petit être à la pensée encore balbutiante scrutait le monde autour de lui et y cherchait non pas l’inconnu, mais des images familières... C’était comme si, jusqu’alors, elle n’avait pas eu d’avenir, comme si, dans sa jeunesse, son seul bien avait été cette jeunesse inutile. Pour la première fois l’avenir prenait forme, grandissait, se logeait dans de la chair et des os... Cette créature tiède, bien vivante, qui bougeait, était faite à la fois de son sang et de ses rêves à demi brisés. C’était une attente bien définie. Un vrai miracle. « Je suis une femme qui attend un enfant », disait-elle à tout venant et hors de propos... Comme si elle n’y croyait pas elle-même. » « Secoue un peu la poupée, époussette-la et mets-la devant le miroir. Débarrasse ses yeux de ces traces de larmes, mets-lui son masque de jour, rend-la séduisante. Aie soin de cacher sa pâleur sous plusieurs couches de rimmel et de fard, si tu veux pouvoir l’insinuer dans le monde des humains. » « C’est alors qu’apparaissait la Femme. La Déesse des marais. Elle se dressait parmi les morts et progressait dans la boue à la force des mains. Enfoncée dans la fange jusqu’aux hanches, elle plongeait ses racines au plus profond de la mémoire du monde. Des mousses, des feuilles mortes, des limaces s’accrochaient à ses cheveux, les bêtes des marais lui avaient dévoré les yeux. Elle cachait l’homme sous sa jupe, dans la boue chaude, molle et gluante. Quand l’obscurité s’épaississait, les chasseurs et les chiens s’en allaient. Quand apparaissaient les terrifiantes lueurs vertes, que des milliers d’yeux venimeux prenaient la place des étoiles, que des myriades de chemins surgissaient pour disparaître aussitôt et que l’on n’entendait plus que les râles du vent, personne n’osait plus s’aventurer dans le marécage. À part la Femme... Elle appartenait à ces lieux. Ce vent, ce silence, ce vent terrifiant étaient son univers. La nuit du marécage dans laquelle morts et vivants s’interpellaient, et où le noir du sol se confondait avec celui des hommes. Elle cachait dans son sein les égarés, ceux qui s’étaient perdus, les vaincus... À la pâle lumière de la lune, sans un mot, en se déchirant, elle donnait à nouveau naissance à l’homme. Mais c’est un monstre qu’elle mettait au monde, il avait les bras à la place des jambes et les jambes à la place des bras. Il s’ébrouait et reprenait sa fuite, en s’efforçant de courir, clopin-clopant, sur ses bras chétifs. En tombant et se relevant, en trébuchant et en rampant... La Femme lui tendait une échelle tressée dans ses propres cheveux. « Sauve-toi par ici », disait-elle, en montrant le chemin ouvert dans les eaux noires par ses lourdes larmes limoneuses...


La ville dont la cape est rouge

Je jure de dire la vérité, rien que la vérité. Cette phrase était la phrase d’introduction des témoins, du moins dans les tribunaux hollywoodiens… Pourtant un écrivain qui commence avec cette formule doit accepter sa défaite dès le début. Même s’il entreprend de n’écrire que les faits désireux de parler en leurs noms, dès qu’il commence à remplir la matrice qui se trouve devant lui, il est contraint de faire un choix. Qui ? Quoi ? Lequel ? Il va voir que les mêmes faits donneront naissance à des réalités toutes différentes, selon l’ordre dans lequel ils seront évoqués ; comme un jeu de vingt-six cartes, offrant une multitude de mains au poker. Il ne pourra pas non plus prétendre être objectif dans ses choix. Qu’il le veuille ou non, il effectuera une discrimination, il privilégiera certains, trichera avec d’autres ; toutes ses peurs, ses attentes, ses sentiments de mépris qu’il n’ose avouer, verront le jour et nuiront à son don d’observateur dont il est si fier ; aucun égo n’est assez faible pour lutter contre sa propre vérité. S’il arrive à franchir cette étape sans perdre sa croyance – il faut par ailleurs le féliciter pour son courage et son idéalisme - il comprendra qu’il doit tout affronter en solitaire, par ses propres moyens, du choix de ses outils à la construction d’un pont entre les mots et les faits ; là, il tirera encore des leçons. Mais la plus grande déception qui l’attend se trouve à la fin de nombreux nuits et jours passés dans une mer de cendres, entre quatre murs, avec une nouvelle ride formée sur son front. Le résultat de tant de peines, d’effort, de bonne volonté, d’agitation et de dépression ne sont pas le pont auquel il s’attendait ; c’est à dire un pont qui part de lui vers le monde extérieur. Il aura simplement construit un beffroi personnel dans l’horrible désert de la réalité, tandis que la vie se poursuit avec toute son indifférence et son ironie. Un beffroi au bois fissuré, gonflé par le vent, bourdonnant, secoué… En fin de compte, celui qui prend la plume en main, doit sans cesse lutter avec cette question : quelle est la dose de réalité que je peux SUPPORTER ?


Asl ? Erdo ?an, née en 1967, vit à Istanbul où elle intervient dans le champ politique, notamment pour défendre les droits de l’homme.
Physicienne de formation, elle a travaillé au Centre européen de recherches nucléaires de Genève. Elle a vécu et travaillé deux ans à Rio de Janeiro.
Actes Sud a publié La Ville dont la cape est rouge (2003), Le Mandarin miraculeux (2006), Les Oiseaux de bois (2009) et Le Bâtiment de pierre (2013).
Le 4 janvier 2017 paraîtra Le silence même n’est plus à toi, recueil de chroniques traduites du turc par Julien Lapeyre de Cabanes.

Un dossier sur le site Actes Sud (où l’on trouvera la pétition à signer pour sa libération)

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1 Message

  • LES AILES D’ASLI Le 19 décembre 2016 à 00:11, par Mokhtar El Amraoui

    pour ne pas l’oublier !
    pour la libération immédiate de la romancière Asl ? Erdo ?an !

    Les mains des hautes lumières
    T’ont déjà sculpté un nid
    Pour tes justes envols !
    Aux syllabes chantant
    Les chauds rivages
    Des résistants soleils
    Tes pas crient l’envergure des vrais
    Qui refusent les linceuls
    Des basses traîtresses allégeances !
    Tu sauras toujours pulvériser
    Les barreaux des faux
    Pour soulever à jamais
    Des creux des détresses
    Les tempêtes de fleurs
    Dont le feu refuse toute laisse !

    © Mokhtar El Amraoui in "Nouveaux poèmes"

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